UN BLESSÉ IMPRÉVU
militaire et scientifique et accrut encore la célébrité de Larrey. Mais le colonel ne fut pas reconnaissant. Quoique fort riche, il était avare, et un ouvrage du temps dit qu’il n’y eut dans toute l’Europe que le général d’Aboville qui n’augmenta pas d’un sou sa dépense quand il reçut sa dotation et son titre nobiliaire1. Il crut s’acquitter avec Larrey de la façon suivante. Au moment de quitter Vienne et de monter en voiture pour rentrer en France, il lui envoya une petite boîte accompagnée d’une lettre de remerciements, qu’un gendarme fut chargé d’apporter à Schœnbrtïnn, où résidait Larrey. Celui-ci trouva dans la boîte un diamant de la valeur d’une cinquantaine de francs. Justement froissé de la mesquinerie avec laquelle d’Aboville récompensait l’incomparable service qu’il lui avait rendu et le dévouement qu’il lui avait manifesté, il lui renvoya son cadeau. Le général le reprit froidement, estimant que c’était là une nouvelle économie. Cette histoire fut connue de toute l’armée et accrut encore l’immense sympathie qu’inspirait le nom de Larrey. L’Empereur lui en parla en riant et lui promit d’acquitter la dette de d’Aboville.
Larrey eut à l’ambulance de Wagram un client imprévu. Le soir après la bataille, un grenadier vint le trouver et lui présenta un enfant de dix-huit mois qui avait une petite plaie à l’épaule, produite par une balle qui l’avait effleuré, et qu’il voulait faire panser. Depuis longtemps le chirurgien de la garde ne s’étonnait plus de rien, et je pense qu’il devait en être ainsi de tous les grands soldats de l’Empire qui avaient parcouru tant de pays et assisté à tant d’événements. Il avait opéré, nous l’avons vu, pendant la campagne du Rhin de 1793, une jeune fille qui servait et se battait sous le costume de dragon ; il avait soigné au Caire les femmes des sérails des grands beys de l’Égypte et pansé, dans son hôpital de Jaffa, un singe qui ne fut pas son client le moins reconnaissant. Il avait été le témoin en Espagne des actes les plus extraordinaires, dus à l’ardeur du patriotisme et de senti-
1 L’Empire, par un ancien chambellan , t. II, p. 365.
ments romanesques exaltés, et reçu dans ses ambulances de Vittoria et de Burgos plus d’une héroïne de l’insurrection sous le déguisement d’un caballero. Il fut cependant surpris qu’un grenadier de la garde fasse la guerre avec un enfant sur les épaules. Tel était, en effet, le cas. Le soldat avait recueilli à Wurzbourg ce petit être dont la mère, jeune veuve, affolée par l’invasion, était venue se jeter, le portant dans ses bras, au milieu des avant-postes français. On la fit reconduire avec toutes sortes d’égards à une ville voisine; mais elle oublia, dans son égarement, son enfant au corps de garde. Un grenadier s’en chargea, s’informa du nom de la mère, du lieu où elle avait été conduite, afin de le lui rapporter un jour, et, la garde s’étant remise en route, il l’emmena avec lui. Il avait fabriqué une poche de cuir qu’il plaçait derrière son sac et dans lequel il le portait. Avant une bataille, il faisait un trou dans la terre, y déposait son fardeau, et venait le prendre quand tout était fini. L’enfant fit ainsi avec lui toute la campagne d’Allemagne jusqu’à Wagram. Il se portait bien et se développait à ravir; mais, le soir de Wagram, au moment où le grenadier, après l’avoir déterré, regagnait lestement sa compagnie, une balle perdue avait traversé le sac et blessé légèrement l’enfant. Le brave homme raconta cette histoire à Larrey pendant qu’il pansait le petit blessé. Celui-ci, ému par ce récit, lui donna un napoléon, et toute l’ambulance voulut imiter sa générosité. Plus tard, quand la paix fut signée, la garde repassa par Wurzbourg, et le père improvisé rapporta, non sans avoir le cœur serré, l’enfant à sa mère, qui pleurait sa disparition et considérait sa mort comme probable.
Après la bataille de Wagram, la poursuite des Autrichiens qui, contrairement aux habitudes de l’Empereur, ne commença que tardivement, le 7 au soir, donna lieu aux combats de Kornenbourg, d’Hollabrünn et de Znaïm. La malheureuse ville d’Hollabrünn, qui se relevait à peine de ses cendres, fut encore détruite une fois. Ce fut dans un de ces engagements que le général Bruyère, qui avait remplacé Lassalte, tué à Wagram, à la tête de la cavalerie, fut blessé. C’était