‹ Napoléon et LarreyChapitre 184 sur 319 · ÉMILIE BENOIT ET NAPOLÉON · texte numérisé non relu

ÉMILIE BENOIT ET NAPOLÉON

et, comme elle était très fine et non moins ambitieuse, elle n’eut garde de laisser échapper l’occasion ; elle déclina immédiatement son nom.

« Il faut donc, monsieur, que je me nomme aussi? Je ne suis pas Mme Larrey, je suis sa sœur, Emilie Benoît, et je n’ai pas à veiller sur la vertu de mon beau-frère, qui est du reste un homme de mœurs sévères et de principes rigides. Nous connaissons l’histoire à laquelle vous faites allusion, et elle ne nous inquiète pas; nous savons qu’il a été retardé par une bonne action. Mais puisque vous paraissez connaître l’Empereur, et que vous avez l’air très bon, ajouta-t-elle en insistant sur le qualificatif, vous devriez bien lui rappeler que le baron, ici présent, lui a demandé la croix pour mon mari qui s’en est rendu digne par ses services à son ministère et son attachement pour Sa Majesté. »

L’Empereur était pris à son propre piège, mais il supporta galamment le choc. Il connaissait comme tout le monde la belle Emilie par les vers de Demoustier, et aussi parce qu’elle avait fait un portrait de lui sous le Consulat. Il savait qu’elle était une artiste estimée, et que Benoît était un laborieux administrateur. « Je n’ai pas, madame, l’influence que vous pensez. » Et il ajouta après une pause : « Mais vous avez en monsieur votre beau-frère un bon protecteur, et s’il veut se charger de rappeler votre désir à l’Empereur, je ne doute pas qu’il ne vous donne satisfaction. » Et, mettant fin à l’entretien, il se retira.

La promesse qu’il n’oublia pas, parce que Larrey la lui rappela plusieurs fois, fut tenue, et Benoît reçut en effet la Légion d’honneur quelque temps après.

Mais les loisirs que faisaient à Larrey ces années de paix furent cependant employés à des occupations plus sérieuses. C’est pendant cette période de 1810 à 1812 qu’il rédigea et publia les Mémoires de ses campagnes, qu’il ne faut pas confondre avec le Journal de campagne inédit, qui a en partie servi de base à ce récit, et qui offre un caractère de spontanéité et de liberté que ne pouvait posséder l’œuvre imprimée. On sait que cet ouvrage célèbre se compose de quatre

LARREY A PARIS

volumes ; les trois premiers volumes furent publiés en 1812, avant le départ pour la Russie. Le style en est très sobre et sans amplifications. L’écrivain raconte simplement les faits sans les juger. Larrey, qui est volontiers si sentimental, si prolixe dans ses lettres, se montre dans cet ouvrage d’une réserve absolue. C’était sage, car Napoléon aurait supporté difficilement des appréciations qui ne lui auraient pas convenu, même exprimées avec les meilleures intentions. Le quatrième volume, contenant l’histoire de la campagne de Russie, d’Allemagne et de France , ne parut que sous la Restauration, en 1817. Ici, ce fut bien une autre affaire. Larrey écrivait en pleine réaction royaliste, ses amis emprisonnés ou exilés, les autres surveillés par une police soupçonneuse, lui-même suspect et destitué de ses grades et fonctions. On perçoit dans ce volume, à l’embarras de sa rédaction, aux termes voilés qu’il emploie, les dangers qui planent sur 1 ancien chirurgien de la Grande Armée. Pas une seule fois il ne désigne Napoléon par son nom, ni par celui de l’Empereur. On voit que , officiellement et par ordre , le grand et glorieux règne est effacé; mais Larrey ne s’humilie pas jusqu’à employer le nom de Ronaparte tout court comme les Anglais , les écrivains royalistes ou ralliés et la plupart de ses compagnons d’armes. Il s’en tire en disant : « on..., le chef de l’armée..., le commandant supérieur des troupes... » Mais comme il se ressaisit bien sur ses agendaç , dans ses lettres privées et dans l’éducation qu’il donne à son fils, élevé par lui dans le culte absolu et dans l’admiration de 1 Empereur !

Larrey envoya son ouvrage à tous les souverains de 1 Europe. Sa célébrité, les services que dans les guerres précédentes il avait rendus à leurs nationaux , ceux qu’il pouvait leur rendre encore dans la suite, la considération flatteuse que lui témoignait l’Empereur, le faisaient considérer comme un personnage important, et il n’était pas d’occasion où les princes alliés ou protégés de l’Empire ne le comblassent d’égards. L’empereur de Russie, les rois de Prusse, de Ravière, de Wurtemberg, de Westphalie, de Naples, d’Espagne, lui

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