LES BLESSÉS DE WAGRAM
quiétude provoquées par les affaires d’Espagne et de la papauté, rien ne paraît devoir menacer sa puissance.
L’Empereur rentra à Paris le 26 octobre. Larrey prolongea son séjour en Autriche, afin de procéder à l’évacuation de ses blessés et de ses malades, et ce n’est qu’après avoir assuré leur transport et mis en route le dernier qu’il partit à son tour. Il quitta Vienne le 31 octobre 1809, visita sur sa route tous ses hôpitaux d’évacuation, et arriva à Paris le 18 novembre1. Le 19, il adressa au maréchal Bessières, commandant en chef de la garde, un rapport concernant les résultats de la campagne2. Nous avons vu qu’ils étaient des plus satisfaisants. Il n’avait perdu que le onzième de ses blessés, proportion très faible pour l’époque. Il note ce fait avec satisfaction dans son rapport, en faisant ressortir l’observation que j’ai déjà faite, que presque toutes les blessures graves d’Essling et de Wagram furent occasionnées par le canon. Il y avait parmi les soldats rétablis plus de cent grands blessés, parmi lesquels des désarticulés de l’épaule et des amputés des deux jambes. Ces remarquables résultats, qui mettaient en évidence l’habileté et le dévouement de Larrey, lui attirèrent de nouvelles félicitations de l’Empereur.
Au milieu des préoccupations que lui donnaient son divorce, ses projets de mariage, le gouvernement et l’administration de son vaste empire, Napoléon le reçut à Fontainebleau et lui exprima la satisfaction que lui causaient
1 Comme beaucoup d’autres hommes de son temps, Larrey fait bon marché des dates, et j’ai dù vérifier aux pièces officielles la plupart de celles qu il donne. Ainsi il déclare, dans ses Mémoires et campagnes, qu’il partit pour Paris à la fin de décembre. Or nous avons des documents officiels , datés de Paris , du 19 novembre, dans lesquels il dit qu’il a quitté Vienne le 31 octobre.
2 Larrey, Correspondance officielle. Rapport au maréchal Bessières. Ms. B. N.
LARREY A PARIS
ses services. Il lui demanda s’il était lui-même satisfait. Larrey savait borner ses désirs et se trouvait pour la première fois, grâce à la dotation, si maigre cependant, qui lui avait été assurée après Wagram, dans une situation modeste encore, mais suffisamment aisée. Mme Larrey, qui avait travaillé jusqu’à ce jour, pour aider aux besoins du ménage, avait abandonné ses pinceaux. L’avenir paraissait assuré, et Larrey remercia l’Empereur ; il lui demanda la décoration pour Ribes, qui, ne se trouvant pas à Wagram, avait été oublié, et pour quelques-uns de ses chirurgiens.
Les années 1810 et 1811 furent, on le sait, particulièrement brillantes. Larrey assista avec sa femme à toutes les fêtes du mariage de l’Empereur et à la plupart de celles qui furent données par les hauts dignitaires de l’Empire. Il a mentionné, dans ses notes, quelques faits anecdotiques de cette époque. Deux qui le concernent lui -même sont assez curieux. Un jour qu’il était invité à dîner aux Tuileries, il fut arrêté par un rassemblement dans la rue de Rivoli. Il descend de son cabriolet, s’informe et apprend qu’il s’agit d’une pauvre femme, gisant sur le pavé en proie à de vives douleurs. Le bon chirurgien, en grand uniforme d’inspecteur général, s’approche, examine la malade, reconnaît qu’il est en face d’un cas spécial, mais tout physiologique, la fait transporter dans une pharmacie, s’installe auprès d’elle, oublie son dîner, et, quand il arrive aux Tuileries, celui-ci est à moitié terminé. Ce n’était plus le temps où, en Syrie, le général Bonaparte refusait de se mettre à table tant que son chirurgien n’était pas arrivé. A la cour impériale régnait la plus rigoureuse étiquette, et au milieu des rois, des princes et des hauts dignitaires de l’Empire qui s’asseyaient respectueusement à la table du puissant souverain, Larrey, on le comprend , n’était plus qu’un personnage secondaire. Cependant l’œil perçant de Napoléon le vit se glisser à sa place. Il ne lui adressa ni ne lui fit adresser aucune observation ; mais il connut, — car il se faisait souvent rendre compte des plus petits détails, — la nature de l’incident qui avait retardé
Larrey, et il le lui rappela plaisamment dans une conversation que je vais tout à l’heure rapporter.
Un autre jour, Larrey allant rendre visite à la duchesse d’Abrantès, le suisse le prend, — qui le croirait? — pour le cardinal Maury. Il faut croire que ce concierge n’était guère au courant des costumes d’Église et qu’il pensait que ce haut dignitaire de l’épiscopat devait être, dans son état, une sorte de général, car il donna l’alarme dans l’hôtel et fit annoncer le cardinal-archevêque. Tout le monde se précipita pour venir au-devant de Monseigneur et recevoir sa bénédiction, et grand fut l’étonnement quand on se trouva en face du chirurgien en chef de la garde impériale. Larrey s’amusa beaucoup de cette méprise; il ne fut pas le seul à en rire, et elle eut son épilogue1. Quelques jours après, il était avec sa belle-sœur, Emilie Benoît, à un bal masqué auquel assistait l’Empereur. Celuici aimait particulièrement ce genre de fêtes et se plaisait à intriguer sous le masque les personnages de sa cour ou de son armée qui s’y trouvaient. Il semble que, dans ces divertissements où il se délassait des soucis de sa toutepuissance et de l’écrasant travail auquel il ne cessait de se livrer, il se laissait assez facilement aller au penchant d’une nature qu’altéraient le pouvoir absolu et une ambition sans limite, mais qui originairement avait été aimable et bienveillante.
En domino et masqué, accompagné de Duroc qui portait le même déguisement, il accosta Larrey, dont les longs cheveux descendaient jusque sur les épaules.
« A sa chevelure et à son onction, on reconnaît, dit-il, l’archevêque de Paris. Un bal n’est pas pour l’effrayer. Je vous salue, monsieur l’évêque, et vous demande votre bénédiction. »
Larrey reconnut aussitôt l’Empereur à sa taille courte et déjà épaisse, à ses mains fines et potelées, et surtout à sa voix qu’il avait entendue tant de fois. Mais il était trop avisé pour le laisser voir.
1 Larrey, Fiche.
LARREY A PARIS
« Mon cher masque, répondit-il dans le jargon convenu, les évêques ne vont plus au bal. C était bon sous 1 ancien régime; mais depuis que Sa Majesté a établi le Concordat, ils sont revenus aux mœurs de leur état. Je suis Larrey, chi
rurgien de la garde de Sa Majesté.
Ah ! Larrey, dit l’Empereur ; mais expliquez-moi pourquoi vous, qui êtes, dit-on, un brave soldat et un grand chi rurgien, ressemblez à un évêque. D autres s y sont trompés, et il n’y a pas longtemps que tout le personnel de M™ Junot s’est jeté à vos pieds pour vous demander votre bénédiction. » Puis, changeant de conversation:
« Puisque vous êtes Larrey, c’est vous qui avez soigné d’Aboville à Wagram ? C’est un riche personnage, et il a dû reconnaître royalement le service que vous lui avez rendu. » Larrey savait bien que Napoléon , tout en aimant à plaisanter de l’avarice connu de certains de ses generaux, ne les estimait pas moins à cause de leurs grandes qualités militaires, et qu’il tenait beaucoup à d’Aboville , qui malgré ses défauts était un brillant officier. Aussi il n’eut garde de prendre le change et de récriminer contre son ingrat client.
« Vous vous moquez, car il est de notoriété publique que le général d’Aboville a voulu reconnaître mes services par un présent insignifiant, il est vrai ; mais sa conduite est excusable, car il savait sans doute que Sa Majesté se chargerait elle -même de me récompenser, d
On ne pouvait répliquer avec plus d’à-propos, et un signe de tête de l’Empereur, un serrement furtif de main de Duroc, indiquent à Larrey que cette repartie avait su plaire.
« Mais vous parlez de l’Empereur, dit alors Napoléon, je vois que vous lui êtes très attaché. Cependant il vous a, diton, récemment invité à dîner et vous n’êtes arrivé qu à la fin du repas... Belle dame, ajouta-t-il en se tournant vers Emilie Benoît, qu’il prenait pour Mme Larrey, faites attention à votre mari, on prétend qu’il fut retenu ce jour-là par des occupations qui n’avaient rien de commun avec son service de la garde. »
Emilie se mit à rire. Elle aussi avait reconnu l’Empereur,