‹ Napoléon et LarreyChapitre 2 sur 319 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

par le courage et le véritable patriotisme , celui qui se donne en entier, sans réserve, sans calcul, pour son pays. Toute la France et l’Europe connaissent l’histoire d’une jeune file, presque une enfant, qui, aux jours ensanglantés de 1870, risqua sa vie avec une froide intrépidité pour la France et son armée, et ajouta une page nouvelle à l’admirable dossier de gloire accumulée à travers les âges par les héroïnes françaises. C’est à cette jeune file, mademoiselle, que ce livre est dédié.

Dr PAUL T RI A IRE.

INTRODUCTION

Il y a juste un siècle *, — au moment où je jette sur le papier le programme de cette étude, — le général Bonaparte venait de livrer la glorieuse bataille d’Aboukir; l’armée turque tout entière avait été détruite, et des superbes troupes de janissaires qu’avait jetées sur la côte la flotte anglaise, il ne restait plus que des morts et des mourants. Au milieu des acclamations de ses soldats, suivi de ses lieutenants, le général parcourt le champ de bataille et pénètre dans l’ambulance. Là, avaient été recueillis huit cents blessés français, et parmi eux Lannes, Murat, Bertrand, dont les noms déjà connus devaient devenir illustres, Guibert, un des aides de camp du général en chef, et le brave général Fugières, dont un boulet avait fracassé l’épaule et qui paraissait blessé mortellement.

Bonaparte arrive auprès de ce dernier, au moment où le chirurgien se mettait en devoir de lui pratiquer la désarticulation du bras, — opération très grave, hasar-

1 17 thermidor an VII (25 juillet 1799).

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deuse et encore nouvelle à cette époque; — il lui adresse quelques paroles d’encouragement et veut rester auprès de lui pendant l’opération. Celle-ci est à peine terminée, que le blessé se soulève sur sa couche ensanglantée, et saisissant son sabre, — un magnifique damas richement monté en or, — il l’offre au général comme le dernier souvenir d’un mourant. Bonaparte prend l’arme. « J’accepte, dit-il, mais c’est pour la donner, à mon tour, à celui qui va vous sauver la vie. » Et, se tournant du côté du chirurgien, il la lui remet, en ordonnant à Berthier de faire graver sur la lame son nom et la date de la victoire d’Aboukir.

Le chirurgien auquel le commandant de l’armée d’Égypte donnait publiquement une si éclatante marque d’estime, s’appelait Jean-Dominique Larrey. Ce nom, dont l’illustration balance aujourd’hui, dans la mémoire et la reconnaissance populaires, celui de tant de grands capitaines, était déjà connu dans les armées de la République. Quoiqu’il fût encore très jeune, — comme Bonaparte luimême, et la plupart de ses compagnons d’armes, — Larrey comptait cependant de brillants services. Il s’était distingué dans la campagne du Rhin, sous Custine et Beauharnais, et dans celle des Pyrénées- Orientales, sous Dugommier. Bonaparte l’avait remarqué à la fin de sa première campagne d’Italie, où le Directoire l’avait envoyé pour organiser dans son armée les ambulances volantes qu’il avait imaginées. Depuis, sur cette terre d’Égypte, il l’avait vu à l’œuvre tous les jours, à chaque étape de sa conquête, à la prise d’Alexandrie, à l’insurrection du Caire, à El-Arich, à Jaffa, à Saint-Jean-d’Acre, aux sièges des villes comme dans les batailles rangées, pendant les marches à travers le désert comme au milieu des hôpitaux de pestiférés ; partout il avait trouvé le chirurgien

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en chef de Farinée à la hauteur des plus difficiles et des plus troublantes circonstances, ayant tout prévu, tout organisé, étonnant les troupes, — autant par la précision et la rapidité de ses préparatifs que par l’ingéniosité avec laquelle il parait aux événements les plus imprévus et les plus déconcertants, — et les frappant d’admiration par le zèle inlassable qu’il manifestait pour ses blessés.

Bonaparte, on le sait, — et ce fut un des traits les plus remarquables de son vaste génie, — veillait avec la plus extrême sollicitude sur tous les services de son armée et surtout sur celui des blessés et des malades. Aussi apportait- il le plus grand discernement dans le choix des chefs de ce service. Il eut Percy, Heurteloup, Des Genettes, Larrey, — les plus grands médecins militaires de notre siècle, — et il savait reconnaître leur science et récompenser leur dévouement. Ce soir d’Aboukir, il venait, dans une de ces inspirations dramatiques dont il était coutumier, et qui furent un des secrets de la fascination qu’il exerça sur ses soldats, d’offrir à Larrey un des témoignages les plus flatteurs que pût décerner à cette époque un chef d’armée. Le don d’une arme fut sous la République une distinction enviée; mais ici ce présent était accompagné de conditions particulières qui en rehaussaient singulièrement l’éclat. Les circonstances émouvantes au milieu desquelles Bonaparte remettait au chirurgien le sabre d’un de ses plus valeureux généraux, les paroles dont il accompagnait cet acte, le cadre même de la scène, au soir d’une grande victoire, lui imprimaient un caractère grandiose, qui ne sortit et ne s’effaça jamais de la mémoire et de la reconnaissance de Larrey. Aussi, à partir de ce moment, son sort est -il lié à celui du vainqueur d’Aboukir. Celui-ci veut l’amener avec lui à son retour en France, faveur que tant d’autres réclament

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en vain tous les jours, et qu’ils accepteraient avec tant d’empressement. Il refuse d’abandonner ses blessés, et ce refus augmente encore l’estime de Bonaparte pour lui. Mais le premier Consul ne l’oublie pas, et, le corps expéditionnaire d’Égypte étant rentré en France, Larrey trouve à son débarquement sa nomination de chirurgien en chef de sa garde. J1 conserve ce titre quand cette troupe d’élite prend le nom de garde impériale; et dès lors, entraîné sur les pas du conquérant, il le suit dans l’évolution vertigineuse qui l’emporte et il marque sa place dans l’épopée napoléonienne. Il est sur tous les champs de bataille de l’Empire et établit, — à la suite de nos armées victorieuses, — ses ambulances dans toutes les capitales de l’Europe. Dans cette longue et glorieuse série de campagnes, dans cette merveilleuse et dramatique chevauchée qui conduit les armées françaises du Nil au Danube, d’Austerlitz à Madrid, de Wagram à Moscou et de Leipsig à Waterloo, la figure de ce médecin d’armée émerge et se détache, — en relief surprenant, — à côté de celles des hommes de guerre que cent victoires ont consacrés. Elle revêt un caractère spécial de science, d’autorité, de vaillance et d’humanité inconnu avant lui, et qui ne se reproduira probablement jamais. Malgré une législation défectueuse, il porte, — par ses seuls efforts, — les services sanitaires dont il est chargé à la hauteur où Napoléon place ses armées, et en fait un admirable instrument de salut et d’humanité, à côté de l’outillage perfectionné de la conquête et de la mort. Il s’élève lui -même du rang inférieur et discrédité où, malgré leurs talents, leurs services, le sacrifice de leurs personnes, les hommes de l’art étaient maintenus dans les anciennes armées, jusqu’au niveau des plus illustres capitaines et des plus célèbres médecins. Il emprunte aux uns leur talent et leur

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intrépidité, aux autres leur science et leur dévouement, et il résume leurs vertus totales.

Cependant, dans les armées comme celle de Napoléon, où le prestige de la victoire, l’orgueil de la conquête, la fougue de la jeunesse donnaient à l’épée, — insigne du commandement, — une si grande supériorité sur la science, on ne pouvait rien faire et rien être sans l’autorité h Larrey conquiert de haute lutte cette condition nécessaire, et il l’exerce avec une manifeste et incomparable dignité. Il la doit, cette autorité, à la confiance qui ne se dément jamais du souverain, mais il la doit surtout, et à un degré qui n’a jamais été égalé, à l’affection et à la reconnaissance du soldat. En dehors de l’Empereur, nul n’a jamais été plus populaire, en effet, que le chirurgien en chef de la garde.

Avant le combat, Napoléon sait que Larrey a pris toutes les dispositions nécessaires pour que tous les blessés soient recueillis, pansés et soignés dans les délais voulus, et que tout ce que la science, l’intelligence, l’humanité et les forces humaines permettent de faire, il l’accomplira; mais les troupes le savent très bien aussi, et si elles se sentent invincibles quand l’Empereur les commande en personne, leur confiance augmente quand elles aperçoivent Larrey sur la ligne des ambulances.

Pendant la bataille, c’est lui qu’invoquent les blessés; dans les ambulances son nom s’échappe de toutes les bouches, et quand il pénètre de son pas assuré dans ces asiles de souffrance que sa prévoyance a improvisés,

1 Dans nos armées contemporaines, qui n’ont jamais fait la guerre, ce dédain de beaucoup d’officiers combattants pour le chirurgien est encore un fait d’observation journalière. C’est là un sentiment qui n’est plus conforme ni aux institutions modernes, ni au recrutement actuel de nos forces militaires; il ne peut s’expliquer que par une sorte de ridicule vanité et un écho éloigné des anciens préjugés.

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tous se soulèvent à sa vue sur leurs couches et se croient sauvés. Les soldats l’appellent « leur père »; il mérite vraiment ce nom, car il veille non seulement sur leur vie, mais encore sur leur honneur. C’est lui qui les défend auprès de leurs chefs et surtout auprès de l’Empereur quand ils sont injustement accusés, et qui démontre leur innocence, comme dans cette affaire de Lutzen où de jeunes conscrits faillirent, — sur les rapports de leurs généraux, — être passés par les armes pour des mutilations causées par leur inexpérience dans le maniement de leurs fusils.

D’autres causes interprètent souverainement son autorité. Larrey n’est pas seulement un grand chirurgien, doué d’une habileté opératoire peu commune et d’un dévouement sans limite à ses blessés, il est encore un administrateur hors ligne. A une époque où l’assistance aux blessés, subissant le sort de tous les services de l’ancien régime, est à demi détruite, il la réorganise de toutes pièces. 11 réunit des officiers de santé, les instruit dans la pratique de leur art, et forme avec eux des divisions d’ambulances qui deviennent rapidement des modèles du genre. Sa création d’ambulances volantes, sur laquelle j’aurai à m’expliquer, est un trait de génie et une des conceptions les plus hardies et les plus humaines de l’intelligence médicale unie à l’esprit militaire. Mais il n’est pas que cela, il est aussi un homme de guerre, qui ne le cède en intrépidité à aucun des plus vaillants soldats. Dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, il fallait en effet que le chirurgien digne de ce nom défendit ses blessés et les préservât de la capture des ennemis, qui souvent les achevaient, et parfois, comme en Espagne, les martyrisaient en d’odieuses tortures. Larrey charge à la tête de sa division pour aller recueillir les soldats

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tombés sur le champ de bataille, ou pour se faire faire place, quand il les a enlevés. Il protège ses ambulances contre toute attaque, les fait manœuvrer selon les mouvements de l’armée, et assure leur sécurité en plaçant des infirmiers armés autour d’elles. Si cependant ses blessés viennent à être menacés, comme à Evlau, il leur jure de ne pas les abandonner et de mourir avec eux.

Ce chirurgien, placé par l’Empereur à un poste de confiance, a une autre qualité remarquable, trop rare à cette époque : il est d’une intégrité et d’un désintéressement absolus. Il assiste aux malversations des agents du Directoire, aux intrigues des camps et de la cour impériale ; il voit prodiguer les grandes dotations aux hommes ¥

d’Etat et aux généraux qui entourent Napoléon. Partout où il porte ses pas, — et notamment en Italie, en Allemagne, en Espagne, — il voit les commissaires des guerres, tous les traitants, et trop souvent des officiers généraux s’enrichir des dépouilles de l’ennemi. Lui qui fait passer des marchés pour tous ses hôpitaux avec les fournisseurs des villes conquises, lui que tant d’occasions ont sollicité, que les corrupteurs de conscience ont assailli de leurs propositions, reste inébranlable au milieu de cette atmosphère de vénalité. Trop fier pour demander ce qui lui est légitimement dû pour tant de glorieux services, trop honnête pour prendre part à la curée, il s’enveloppe dans son inaltérable et rigide probité, et reste pauvre. Au moment de la bataille de Wagram, où il est fait baron de l’Empire, sa femme, qui est une artiste remarquable, fait encore des peintures pour vivre, et à l’avènement de la Restauration, qui le privera un moment de sa dotation, elle reprendra ses pinceaux. Plus tard, sur le rocher de Sainte-Hélène, le vaincu de Waterloo, revenant sur le cours de son extraordinaire destinée, et appréciant les

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caractères de ceux qui l’avaient servi, regrettait en parlant de Larrey de n’avoir rien fait pour sa fortune, et s’écriait : « C’est le plus honnête homme que j’aie connu; si jamais l’armée eleve une colonne a la reconnaissance, elle doit l’ériger à Larrey. »

Napoléon aurait pu ajouter que, si de tous les vaillants soldats qu’il entraîna dans sa course de conquérant à travers l’Europe, Larrey resta le plus honnête et le plus désintéressé, il fut aussi le plus ferme, le plus fidèle et le plus égal à lui-même. On vit, en effet, au déclin de l’Empire, des caractères qui avaient été d’une énergie intense offrir les exemples des plus déplorables défaillances. Des consciences qu’on croyait solidement trempées capitulèrent au moment des revers. D’un autre côté, des organisations militaires admirables, — éprouvées par cent combats, — faiblirent et se troublèrent dans des circonstances où le succès n’était qu’une affaire de prévision, de coup d’œil, ou même de simple et stricte discipline, et l’Europe surprise vit des généraux fameux, dont les noms l’avaient longtemps fait trembler, se montrer lamentablement inférieurs à leur héroïque passé. Larrey eut l’admirable privilège d’échapper à ces déviations morales et à ces décadences psychiques, et, de même que les vicissitudes de la fortune n’eurent pas de prise sur sa conscience, ses longues campagnes n’altérèrent en rien ses solides et claires facultés. Au contraire, l’élévation et la dignité de son caractère, son courage, sa fermeté, sa sagacité se surexcitent avec les désastres nationaux, et rien n’est comparable dans l’histoire à son rôle pendant la retraite de Russie, où il donne, jusqu’au bout, l’exemple d’une fermeté qui ne se dément pas un seul instant et d’une charité qui ne connaît pas un moment de défaillance. Ce qu’il est pendant cette fatale retraite, il l’est en

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Allemagne en 1813, pendant la campagne de France, et jusqu’à Waterloo, où il termine son odyssée, en marchant à la tête de ses ambulances pleines de blessés contre un corps prussien qui les avait enveloppées.

Telle est la silhouette de cette belle figure qui a traversé intacte, — dans une idéale et noble simplicité, — trois quarts de siècle, et qui est aujourd’hui devenue légendaire. A une époque où les récits historiques de nos héroïques luttes passées continuent à éveiller à un haut degré l’attention des contemporains et semblent ne pouvoir lasser leur curiosité passionnée, il m’a paru intéressant de la faire revivre dans le cadre grandiose et dramatique où elle a vécu. Lui-même, comme s’il prévoyait que cette tâche serait un jour accomplie, a laissé, — outre les manuscrits inédits de ses campagnes, — une volumineuse correspondance officielle et privée, et de nombreuses notes sur les événements dont il a été témoin et sur les hommes de guerre qui furent ses compagnons d’armes. Ce sont ces documents inédits, — longtemps conservés par son fils avec un soin jaloux et pieux, — qui servent de base à cette étude historique.

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