‹ Napoléon et LarreyChapitre 205 sur 319 · ARRIVÉE DE L’ARMÉE A BORISOW · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DE L’ARMÉE A BORISOW

« Le corps d’armée remonta la rive gauche, prit position sur le revers d’une colline, autour d’un immense château, où l’on trouva des fourrages et des vivres. L’arrière-garde observait un second corps d’armée ennemi qui nous poursuivait, et l’on se hâta de faire construire deux ponts, à trois lieues au-dessus de la ville, vis-à-vis le village où Charles XII paraît avoir passe la meme rivière, pour poursuivre et attaquer les Russes avant le combat de Tolecsehyn.

« Nous étions le 24 novembre avec le quartier général et la garde au bivouac du château du prince de Radzivill. Le ciel était serein et le froid assez vif. Oblige de parcourir le camp pendant la nuit pour y voir mes blessés *, je pus observer tout ce qui nous entourait. Je fus frappé tout à coup de l’apparition d’une comète située droit au nord, en regard de l’armée et presque parallèle à l’horizon ; elle paraissait descendre vers le pôle arctique. Sa forme était celle d’une épée flamboyante, un très petit corps allongé perpendiculairement, du sommet duquel se détachait une chevelure effilée et s’élevant dans la verticale à une très haute distance. Ce météore semblait nous présager le désastre qui nous survint vingt- quatre heures après dans le même lieu et successivement plus loin. Mon imagination qui avait été frappée défavorablement par cet astre lumineux, dont la forme et la position étaient remarquables, troubla les moments de sommeil que je pus trouver sur un tas de paille, auprès d’un bivouac des grenadiers de la garde, par des rêves sinistres. L’un de ces grenadiers m’éveilla en s’écriant : « Iiassurez- « vous, monsieur Larrey, nous sommes auprès de vous, et « l’Empereur est ici ! » Je venais d’entrevoir la difficulté du passage de cette fatale rivière et les malheurs qui allaient nous assiéger.

1 Je ne puis m’empêcher de répéter cette remarque déjà faite : Quels devaient être le courage et la vigueur physique de Larrey pour pouvoir passer les nuits à visiter ses hôpitaux et ses ambulances, après avoir passé les jours à marcher dans la neige, tout en subvenant naturellement aux exigences de son service! On comprend, en lisant ses notes, la profonde reconnaissance de l’armée pour lui.

« Larrey et Éblé, dit Thiers, étaient les deux seuls hommes que toute l’armée continuait à respecter et à écouter. » (Op. cit t. IV, p. 612.)

« Les deux ponts furent construits et terminés les 26 et 27 novembre, à l’insu de l’ennemi. Le premier et le quatrième corps passèrent et, immédiatement après, la garde impériale. Les ponts, peu solides, se rompirent deux fois de suite, et cet accident retarda déjà le passage des troupes. Bientôt, le corps de Wittgenstein atteignit l’arrière-garde qu’elle poursuivait1. Celle-ci se précipita pour passer à son tour. Mais, à ce moment, les équipages de toute l’armée, les convois et les émigrés de Moscou, saisis d’effroi, veulent traverser. Le désordre se met dans cette cohue d’hommes, de chevaux et de voitures. Il est encore augmenté, à un inimaginable degré, par les obus et les boulets qui tombent au milieu d’elle. L’affolement la saisit : on se jette les uns sur les autres, on se presse, on se heurte de toutes parts ; le plus fort abat le plus faible, celui-ci est foulé aux pieds de la multitude. Les voitures sont renversées, les chariots d’artillerie accrochés et les chevaux écrasés sous les chariots. Une partie de l’arrière-garde se fait jour avec la baïonnette et surmonte les obstacles. On n’entend que des cris lamentables et des hurlements affreux; les ponts, mal assurés, se rompent encore sous le poids extrême de la foule, et toute espérance de salut est dès ce moment détruite. Le plus grand nombre ne prend plus conseil que du désespoir. Une partie, dans l’espérance de passer à pied, s’élance sur la glace; mais elle est arrêtée près de l’autre rive, où le courant avait détruit la continuité du banc glacé. Quelques-uns franchissent cependant ce courant à la nage ; d’autres sont submergés, et les plus sages reviennent sur leurs pas pour se livrer aux cosaques. Un grand nombre d’individus furent

' Si le désastre ne fut pas plus considérable, on le doit à Victor et au général Fournier -Sarlovèze, qui ce jour -là sauvèrent l’armée. Le duc de Bellune était chargé de contenir sur la rive gauche l’armée de Wittgenstein, qui serrait de près l’arrière-garde française. Il appuya sa gauche à un bois et plaça en avant Fournier -Sarlovèze, dont la cavalerie était réduite à huit cents chevaux. C’est avec ce petit corps de cavalerie que ce vaillant général soutint le choc de toute la cavalerie de Wittgenstein, six fois plus nombreuse que la sienne, et il chargea luimême toute la journée. Le soir venu, Fournier, dont la brigade était réduite à trois cents chevaux, fit une dernière charge et couvrit la retraite de Victor quand celui-ci passa la Bérésina. Il fut blessé, mais ne fut trouver Larrey à l’ambulance que le lendemain matin.

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