HEROÏSME DU MARÉCHAL NE Y
les hôpitaux qui y étaient établis, les blessés qui suivaient l’armée, desquels je fis assurer le service avec des médecins du pays et quelques officiers de santé de l’armée.
« Arrivée à Orcha, l’armée s’inquiéta beaucoup d’être séparée de l’arrière-garde, commandée par le maréchal Ney; on crut d’abord le corps d’armée de ce général entièrement perdu. On s était déjà éloigné de la ville avec le profond regret de cette perte, et toute 1 armée était sous l’empire de cette douloureuse impression, lorsque arrivé à la première station, j’appris un des premiers que le maréchal était sauvé ainsi que son corps d’armée. Sa retraite était due à des prodiges de valeur extraordinaires. Pour protéger la marche de 1 armée, le maréchal Ney n avait cessé de combattre l’ennemi avec sa phalange, très réduite par les pertes qu’il avait éprouvées, sa cavalerie était totalement détruite, et il lui restait très peu d artillerie. La cavalerie ennemie, qui le gagnait de vitesse, cerna ce petit corps, et appuyée par l’infanterie qui le pressait par derrière et sur ses flancs, somma le maréchal de se rendre. Malgré la différence énorme du nombre, Ney répond négativement et manœuvre pour se faire une trouée et rejoindre l’armée ; en vain on lui renvoie des parlementaires; il attaque avec impétuosité la colonne ennemie qui lui coupait le chemin de retraite, lui fait subir de grandes pertes, ne peut franchir ses lignes, mais se dérobe à la poursuite de l’armée russe, passe rapidement le Dnieper sur la glace et rejoint l’armée b II serait difficile d’exprimer la joie que cette courte et heureuse retraite nous causa à tous ; l’Empereur reçut Ney avec le plus tendre intérêt et la plus vive satisfaction.
« Ces combats, les difficultés des chemins, comme le
1 Ney était parti dans la nuit du 16 au 17 novembre de Smolensk, après en avoir fait sauter les remparts. Assailli de tous côtés par les Russes, il marcha au milieu d’eux pendant trois jours, et, ayant échoué dans la tentative qu’il fit de forcer le passage dans le défilé de Krasnoïé, il se déroba à la poursuite de l’ennemi en passant le Dnieper sur la glace. Mais Larrey ne raconte pas la façon dont il s’y prit pour gagner le fleuve, dont il ignorait la direction.
Un parlementaire étant venu le sommer de se rendre, il le retint prisonnier, lui déclara qu’il allait le traiter comme un espion et le faire passer au fil de l’épée s’il ne le guidait vers le Dnieper. L’officier russe obéit et aida ainsi à le sauver.
froid et la faim, mirent le grand corps d’armée ennemi hors d’état de nous poursuivre au delà du Dnieper dont nous avions rompu le pont1; aussi marchâmes-nous assez paisiblement jusqu’à Borisow. A notre arrivée à Tolecsehyn, célèbre par la sanglante bataille que Charles XII livra aux Moscovites, le froid reprit, et l’intensité n’a cessé d’augmenter graduellement pendant le reste de la retraite , on pourrait même dire jusqu’à Kœnigsberg. On trouva à Tolecsehyn un magasin assez considérable de farine, de pain et d’eau-de-vie, qu’on distribua à l’armée; nous n’y laissâmes point de malades.
« Le maréchal Victor, qui venait à notre rencontre, se joignit à l’armée et remplaça le maréchal Ney à l’arrièregarde. Nous arrivâmes à Borisow sans obstacle ; mais l’armée de Tomasow, venue de la Turquie, nous attendait au passage de la Bérésina, au pont de cette ville qu’on avait coupé. La position de l’ennemi était telle, qu’à moins de faire un grand détour il était impossible de l’attaquer, et par conséquent de passer la rivière, glacée sur ses bords et très profonde au milieu. A ce moment, la Grande Armée était resserrée dans un espace de quinze lieues entre les corps de Kutusof, de Wittgenstein et de Tchitchagoff, constituant ensemble une armée de cent quarante mille Russes, occupant tous les passages. Il semblait bien que la situation fût désespérée, et certains généraux, évoquant le souvenir de Charles XII dans les lieux mêmes où la fortune trahit le génie du grand capitaine du Nord, prononçaient tout bas le mot de capitulation. Les vrais soldats, que rien ne pouvait abattre, disaient, les yeux fixés sur l’Empereur : « Il nous tirera encore de là 2. »
1 La grande armée russe, commandée par Kutusof, qui poursuivait l’armée française, était en effet, de son côté, exténuée. Elle était réduite de la moitié de son effectif et avait dù laisser sur le Dnieper la plus grande partie de son artillerie qu’elle ne pouvait pas traîner. (Cf. l’historien russe Bulturlin, t. II, p. 309.)
2 Les historiens russes ont apprécié les mesures que prit Napoléon pour sauver l’armée à la Bérésina :
« Dans cette situation, la plus périlleuse où il se soit trouvé, ce grand capitaine ne fut pas au-dessous de lui -même. Sans se laisser abattre par l’imminence du danger, il osa le mesurer avec l’œil du génie et trouva encore des ressources là où un général moins habile et moins déterminé n’en aurait pas supposé la possibilité. » (Bulturlin, Campagne de i8i2, t. II, p. 302.)