PASSAGE DE LA BÉRÉSINA
tués à l’entrée des ponts ; beaucoup ont été renversés dans la rivière au moment du passage. Des frères étaient séparés de leurs frères, des enfants arrachés des mains de leurs mères. J’ai vu des mères suivre volontairement le soit funeste de leurs enfants ; quelques-unes se sont noyées avec un ou deux d’entre eux, les tenant embrassés.
« Jamais sans doute on n’a vu une catastrophe plus affreuse que celle-là. On affirme qu’il a péri ou qu’il a été fait prisonniers plus de trente mille individus. J’avais passé deux fois ce malheureux pont pour sauver une partie de mes équipages que je cherchais vainement, et faire passer des caisses d’instruments de chirurgie, dont nous avions le plus grand besoin. Le troisième voyage faillit me coûter la vie, et si mon nom et ma personne n’avaient été connus, je n’aurais jamais pu passer. Je me trouvais en effet là au moment du plus grand désordre dans la foule , sans pouvoir la percer. J’étais près de périr, quand je fus heureusement reconnu. Mon nom est prononcé. Aussitôt les regards se tournent vers moi, et chacun s’empresse de m’aider. Transporté de soldat en soldat, je passe de mains en mains jusqu’à l’extrémité du pont, et rejoins ainsi le quartier général1.
1 Larrey revient plus tard, dans une lettre à Mme Larrey, sur les témoignages d’attachement que lui donnèrent à la Bérésina et pendant toute la campagne les vieux soldats de l’armée. Celte lettre est un admirable document humain. Elle éclaire l’attachement et la reconnaissance qu’un homme comme Larrey sut inspirer aux soldats, sentiment qu’aucun chef d’armée, même parmi les plus populaires, si ce n’est peut-être Napoléon, ne provoqua au même degré.
« Ribes a eu raison de te dire qu’au milieu de l’armée et surtout de la garde impériale je ne pouvais périr. C’est, en effet, aux soldats que je dois mon existence. Les uns ont couru à mon secours lorsque, entouré de cosaques, j’allais être tué ou fait prisonnier; les autres s’empressèrent de me relever et de me conduire lorsque, les forces physiques m’ayant abandonné, je tombai dans la neige. D’autres, me voyant tourmenté par la faim, me donnaient les vivres qu’ils possédaient. Enfin, me présentais-je à leur bivouac, chacun me faisait place, et j’étais aussitôt enveloppé de paille ou de leurs vêtements. Combien de généraux et d’officiers supérieurs étaient repoussés et renvoyés sans pitié par leurs propres soldats ! Mais, au nom de Larrey prononcé devant eux, tous se levaient et l’acclamaient avec une respectueuse amitié. Tout autre que moi aurait péri sur le pont de la Bérésina, que je passais pour la troisième fois , au moment le plus périlleux. Mais à peine -eussé-je été reconnu que je fus saisi par des mains vigoureuses et envoyé de l’un à l’autre, comme un paquet de linge, jusqu’à l’extrémité du pont, tandis que des généraux marchant derrière moi étaient, quoiqu'ils déclarassent m’accompagner,
ce Arrivés sur l’autre rive, les corps d’avant-garde se portèrent vite en avant pour attaquer Tomasow, qui nous fermait le passage du chemin de retraite ; un premier combat eut pour résultat trois mille prisonniers faits sur l’ennemi, un grand nombre de soldats tués ou gravement blessés, et sa position forcée. Un second combat, qui eut lieu le lendemain et qui fut livré par le prince Poniatowski, le mit en fuite et lui fit perdre beaucoup de monde. Nous eûmes environ six cents blessés que je fis panser sur le terrain; malgré la pénurie des moyens et la rigueur de la saison, je fis des opérations des plus délicates.
<r Parmi les blessés que j’opérai à l’ambulance du champ de bataille, étaient le général Zayonscheck, commandant un des régiments de cavalerie de la garde, et le général Dombrowski. Zayonscheck, vieil officier septuagénaire, qui avait commandé en Égypte les fusiliers de la flottille du Nil, au moment de la bataille de Ghebreiss, était un des plus anciens officiers polonais au service de la France. 11 avait eu le genou droit fracassé par une balle à bout portant, à la tête de sa division. Je lui pratiquai l’amputation de la cuisse sous le canon de l’ennemi et agenouillé sur la neige. Comme elle tombait en épais flocons, j’avais fait tendre au-dessus de la tête du général et de la mienne, par quatre soldats, un grand manteau de cavalerie. Après l’opération, je l’évacuai sur Wilna en traîneau, en même temps que mes autres blessés, et mis à sa disposition pour regagner Varsovie une voiture qui m’appartenait et que j’y avais laissée. Il se rétablit parfaitement1.
arrêtés dans leur marche et disparaissaient à mes yeux pour jamais. Je n’en ai plus jamais entendu parler, et je ne sais ce qu’ils sont devenus. Ma chère Laville, ces témoignages d’attachement de l’armée sont pour moi la plus belle récompense que je puisse désirer. Je ne t’en aurais jamais parlé si tu ne m’en avais donné l’occasion. » ( Larrey à Mme Larrey. Leipzig, 11 mars 1813.)
1 Larrey a laissé dans ses notes un portrait du général Zayonscheck. C’est encore un type spécial de ces armées de l’Empire, qui offrirent tant de figures originales. Brave, spirituel et beau, dévoué à l’Empereur jusqu’au fanatisme, il se faisait remarquer sur le champ de bataille par ses allures de crânerie et son audacieux courage. Sa coquetterie, comme celle de Dorsenne, était poussée à l’extrême, et il se parait un jour de bataille comme pour une fête et avec une recherche extrême. Il se parfumait de la tète aux pieds, se couvrait de bagues et