UN « CANONNIER DE CARCASSONNE
« Le général Dombrowski, qui commandait une des divisions du cinquième corps sous le duc de Reggio, avait reçu une balle dans l’épaule. Je pratiquai séance tenante l’extraction du projectile et évacuai le général avec Zayonscheck1. A ce moment on m’amena un canonnier qui avait eu le bras mutilé d’un éclat d’obus. Je lui pratiquai l’amputation du membre. Aussitôt son appareil de pansement appliqué, ce soldat se releva et refusa de se rendre à l’ambulance; il s’orienta et reprit sa route dans la neige en disant : « Je n’ai « pas de temps à perdre, il me reste encore du chemin « à faire d’ici à Carcassonne2. »
« Après ce combat décisif, l’armée continua sa marche par une route peu fréquentée , à travers des forêts immenses que nous n’avons quittées qu’à notre arrivée à Smorgoni, ville que singularise l’institution d’une académie destinée à l’éducation des jeunes ours. C’est dans cette ville seulement que nous avons rejoint la grande route. Depuis notre passage de la Bérésina, le froid avait augmenté progressivement, à un
de bijoux, revêtait ses plus riches costumes et prenait ses armes les plus précieuses. La fin de sa carrière ne fut pas d’accord avec les autres périodes de sa vie; ce héros polonais abandonna en 1814 le service de la France, oublia les infortunes de sa propre patrie et accepta d’Alexandre, dont il devint le très docile instrument, le gouvernement de la Pologne. Il ne paraît pas non plus avoir eu beaucoup de reconnaissance pour l’homme qui lui sauva la vie à la Bérésina, Larrey, qui s’en plaint dans ses notes. Celui-ci a fait remarquer qu’il ne revit jamais sa voiture.
1 Dombrowski fut, comme Poniatowski et comme Zayonscheck, un de ces héros polonais qui servirent brillamment la France sous la Révolution et 1 Empire. Ils rendirent les plus grands services à la Grande Armée pendant la retraite. Ce fut Dombrowski qui livra la bataille de Borisow et qui, couvrant constamment la Bérésina, contribua puissamment à sauver l’armée. Sa blessure le força à résilier son commandement. Mais, en 1813, il fut un des premiers qui revinrent au-devant de Napoléon. Il combattit vaillamment à Leipsig avec sa belle légion polonaise, qu’il ramena en France après la mort de Poniatowski. En 1814 il se rallia aussi à Alexandre, qui lui décerna les plus grands honneurs, et il se retira dans sa terre du duché de Posen, où il vécut dans la retraite.
2 Le général Lejeune, qui était un ami de Larrey, cite dans ses Mémoires (t. Il) un fait analogue qui est probablement le même et que lui conta sans doute le chirurgien de la Grande Armée.
Les blessés de marque pendant les journées des 26, 27 et 28 novembre 1812 furent, en dehors de ceux qui sont cités dans le texte, les généraux Claparède, Legrand, Rapp, Poniatowski (Polonais), Amez, Kniazcenicz (Polonais), Simmer, Bartier- Saint -Hilaire, Aubert, Blanmont, Castex, Delaître, Fournier- Sarlovèze , Geitter, Moreau, Deuilliers, Mourier, Lingg (Badois). Le général Groisne disparut le 28, et le général Caudras fut tué.
tel point qu’arrivé dans cette ville le thermomètre, que je ne cesse de porter à ma boutonnière et d’observer plusieurs fois par jour, est descendu à dix- huit degrés. Ce fut à Smorgoni que l’Empereur quitta l’armée pour rentrer en France , après avoir confié le commandement au prince Joachim h
« La neige était tombée la veille en étoiles parfaitement formées et cristallisées, signe précurseur du froid excessif; ce phénomène est un effet de l’électricité.
« De Smorgoni à Wilna, la marche fut extrêmement pénible et nous perdîmes dans cette courte distance plus de dix mille hommes qui moururent de faim et de froid. Nous arrivâmes à Osmiana le 6 décembre. Je laissai dans cette ville, avec quelques officiers de santé, tous les blessés qui voulurent y rester. Il m’était trop pénible de les voir périr sur les routes sans pouvoir les sauver. Le thermomètre s’abaissa à vingt- sept et vingt- huit degrés, et dans la nuit du 8 au 9, — à la vérité pendant quelques quarts d’heure seulement, — à trente degrés. Cette nuit fut fatale à nos blessés, aux jeunes gens, et à presque tous les chevaux. Rien de plus affligeant que le tableau que nos bivouacs nous offrirent le lendemain matin ; ils étaient parsemés de corps que l’on croyait d’abord endormis , mais tous avaient été frappés mortellement par le froid. Ceux qui échappèrent à ce funeste sort restèrent dans un profond état de torpeur, voyant à peine pour se conduire, ne pouvant presque pas proférer une parole et ayant l’air hébété ; ils étaient méconnaissables les uns pour les autres, et, sans les marches forcées que l’armée était obligée de faire, je pense qu’elle aurait péri tout entière.
<£ Cependant, au milieu de ces êtres exténués, fiçés de froid et de faim, sans armes, revêtus des vêtements les plus bizarres , pelisses , couvertures , pièces d’étoffes de toutes couleurs, et se traînant automatiquement, semblables à des spectres, s’avançaient quelques troupes d’élite de
C est sous ce nom qu’on désignait le roi de Naples dans l’armée.