‹ Napoléon et LarreyChapitre 260 sur 319 · BLUCHER ET LARREY · texte numérisé non relu

BLUCHER ET LARREY

avec lui à Berlin, le connaissait personnellement. Il l’accueillit avec déférence, ordonna qu’on le débarrassât de ses liens et le fit conduire à Blücher. Or le feld-maréchal avait de grandes obligations à Larrey, qui avait sauvé son fils gravement blessé et fait prisonnier de guerre, comme nous l’avons vu, dans la vallée de Tœplitz en 1813. Le vieux soldat se confondit en excuses, ordonna qu’on donnât au prisonnier des vêtements, qu’on lui restituât l’argent qui lui avait été volé et l’invita à sa table. Le soir il le fit conduire en poste à Louvain et lui donna un de ses aides de camp pour l’accompagner. Il poussa plus loin la complaisance et lui promit de faire prévenir M™e Larrey dès son arrivée à Paris.

Larrey recueillait le fruit de la grande notoriété que lui avaient value ses actions d’éclat et ses immenses services. Il n’en avait pas moins été maltraité, et sans le hasard qui l’avait fait reconnaître d’un chirurgien militaire, sans les relations qu’il avait eues avec Bulow et le service personnel qu’il avait rendu à Blücher, il était mis à mort parce qu’un général prussien avait éprouvé un dépit de constater que son prisonnier n’était pas l’Empereur. On croirait rêver ces tristes choses qui jettent une si sombre lueur sur les à côté de la guerre, si on n’en avait le récit sous les yeux, rédigé par Larrey1.

A Louvain, sa réputation lui valut de la part de la municipalité et des habitants l’accueil le plus flatteur. Ici encore , la façon dont il fut reconnu tient d’un coup de théâtre. L’aide de camp prussien ayant demandé à la municipalité un billet de logement pour un blessé français sans indiquer le nom de celui-ci, on l’envoya chez une pauvre femme qui avait à peine de quoi subsister ; une fois installé dans cette misérable demeure, Larrey remet à son hôtesse un peu d’or pour qu’elle lui achète quelques aliments et la prie de lui procurer un médecin pour soigner ses blessures.

Survient un jeune chirurgien qui s’apprête à renouveler son pansement. Tout à coup, au moment où il s’approche de lui, il s’arrête comme l’officier de santé prussien chargé le

1 Relation médicale de campagne , op. cit., p. 15.

LES CENT-JOURS

matin même de cette journée de lui appliquer le fatal bandeau, et s’écrie : « Vous êtes le baron Larrey? » Sur sa réponse affirmative, il se précipite dans l’escalier, court à la municipalité et revient avec le maire et une voiture. On se confond en excuses auprès de l’illustre chirurgien, et on le transporte aussitôt dans la demeure d’un des bourgeois les plus considérables et les plus estimés de la ville, l’avocat Yonk, où il est entouré des soins les plus empressés. Bientôt, une nouvelle satisfaction lui est réservée. Il voit entrer dans son appartement Zinck, son fidèle collaborateur, le chirurgien en second de la garde, qui, également fait prisonnier, vient, comme lui, d’être interné à Louvain.

La population de la Belgique, si longtemps française, et que tant de glorieux et touchants souvenirs rattachaient à l’armée qui venait d’être vaincue à Waterloo, témoignait aux blessés français les plus réelles sympathies. Ce sont eux, les Belges, qui ramassèrent sur le champ de bataille les blessés qu’on avait été forcé d’abandonner. Ils furent transportés dans les hôpitaux et dans les maisons de Bruxelles et de Louvain ; tous les rapports du temps signalent la sollicitude dont ils furent entourés1. Larrey, dès que la cicatrisation de ses blessures le permit, réclama le service des blessés français dans les hôpitaux de Louvain, et se rendit à Bruxelles pour se rendre compte de la situation de ceux qui étaient soignés dans cette ville. Il trouva, dans beaucoup d’hôpitaux, les blessés français réunis à ceux des autres nations, et on ne peut dire l’état de rage concentrée et de fureur dans lesquelles la vue des Prussiens plongeait les Français couchés à côté d’eux. Le souvenir de la bataille, des trahisons dont ils croyaient avoir été victimes, — ils avaient toujours présentes à l’esprit la trahison de Marmont à Essonnes en 1814 et celle de Bourmont au début des opérations, — des cruautés commises par les Prussiens dans la

1 « A Bruxelles, comme à Louvain, les habitants se disputaient à l’envi l’avantage de posséder chez eux le plus grand nombre de blessés français. Rien ne leur était épargné; on leur prodiguait les soins les plus tendres et les plus généreux. » (Larrey, op. cit., p. 14.)

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