SITUATION PRÉCAIRE DE LARREY
de la sottise des délateurs et ordonna qu’on laissât Percy tranquille.
Mais celui-ci avait, pour se consoler des tracasseries dont il était l’objet, une très grande aisance, et les soucis matériels ne l’atteignaient pas. 11 n’en était pas de même de Larrey, aussi suspect, aussi persécuté que lui *, et qui restait dans une situation précaire. Pour comble de malheur, un abus de confiance dont fut victime Mme Larrey avait anéanti toutes les économies du ménage 2. Ce furent des heures sombres que Larrey supporta avec courage. Il se mit comme un jeune patricien à faire de la clientèle pour vivre, et Mme Larrey reprit ses pinceaux. Cependant sa célébrité lui attirait les offres les plus brillantes. L’empereur de Russie, qui avait su l’apprécier, chercha à se l’attacher et lui proposa un emploi élevé dans son armée. L’empereur du Brésil lui offrit la direction du service chirurgical de la sienne. Aux États-Unis on le sollicitait également et on lui proposait des avantages considérables. Larrey se refusa à quitter ses vieux soldats de la garde, et résista à toutes les propositions.
Agité de sourds ressentiments et rongé par l’indignation, il assista aux vengeances du nouveau gouvernement; il vit juger, jeter en prison, proscrire la plupart de ses anciens compagnons d’armes et périr Ney, Chartron, Labédoyère et Mouton-Duvernet. Il applaudit à l’évasion de son compagnon d’Égypte Lavalette ; mais l’assassinat de Brune, avec lequel il était très lié, le mit hors de lui et le contrista profondément. Pendant deux ans, suspect lui-même, menacé à chaque instant d’être arrêté, soumis à une surveillance permanente de la police, il vécut là la plus douloureuse et
1 Ses travaux scientifiques même étaient suspects, comme le témoigne cette note de sa main :
« Lemontay, inspecteur de la librairie, condamna à être brûlée ma Relation chirurgicale de l’armée d’Orient, parce que j’avais expliqué le passage de la mer Rouge par Moïse.
« Le premier consul protégea le livre et récompensa l’auteur. »
2 A force d’économie et en y comprenant quelques dons trop mesurés de l’Empereur, Larrey avait économisé la somme de trente mille francs, qui constituait toute sa fortune. Pendant la campagne de Russie, il chargea Mme Larrey de les placer. Celle-ci, dans son inexpérience des affaires, les confia à un vieil ami de la maison qui devait trouver un placement sûr. Le lendemain il niait la dette.
LA RESTAURATION
la plus humiliante période de sa vie. Heureusement la Chambre « introuvable », instrument de vengeance et de réaction, élue sous la pression des armées étrangères, fit bientôt place à une assemblée plus modérée ; les haines furieuses de partis finirent, sinon par s’apaiser, du moins par perdre de leur violence, et, à une très courte distance des événements, Larrey apparut déjà ce qu’il avait été à un degré si élevé, un des plus grands serviteurs de l’État et de l’armée, un apôtre de la science et de l’humanité. Tous les partis finirent par lui rendre justice. Dans la séance du 10 avril 1818, la Chambre elle -même, revenant sur l’acte qui lui avait supprimé la pension accordée par l’Empereur après la bataille de Lutzen et de Bautzen, la lui restitua avec les considérants les plus élogieux pour lui1.
A partir de ce moment, il retrouva un peu de sécurité et de tranquillité d’esprit et put s’occuper de l’éducation de son fils et de la rédaction du quatrième volume de ses Mémoires, auxquels il attachait justement une haute importance. Il conçut alors l’espoir de ressaisir aussi sa pension de Wagram, dotée sur sa baronnie située en Poméranie suédoise.
Bernadotte, devenu depuis le mois de février 1818 roi de Suède, avait, nous l’avons vu, mis la main, dès la rupture de l’armistice en 1813, sur les dotations de ses anciens compagnons d’armes, situées pour la plupart, comme celle de Larrey, en Poméranie. Cette affaire avait été réglée en 1814 par une créance de un million sept cent mille francs, reconnue par lui à Larrey et aux autres titulaires. La restitution de cette somme eût dû être, il semble, un devoir sacré pour l’ancien maréchal de France Mais le rusé Gascon, qui avait déjà dupé la Révolution et l’Empereur, était homme à payer