‹ Napoléon et LarreyChapitre 269 sur 319 · L’INACTIVITÉ DES HOMMES D’ACTION · texte numérisé non relu

L’INACTIVITÉ DES HOMMES D’ACTION

vingt- cinq ans, des généraux de trente, des maréchaux de quarante, voyaient leur carrière terminée et ne devaient plus, pour la plupart, faire jamais la guerre. Aucun de ceux qui prirent part aux événements militaires de 1815 n’avait cinquante ans. Napoléon avait quarante-six ans; Davout, quarante-cinq ; Soult, quarante-six ; Ney, quarante-six ; Grouchy, quarante-neuf; Drouet d’Erlon, quarante-neuf; Lobau, quarante-cinq; Exelmans, quarante. Labédoyère, qui était le plus jeune général de l’Empire, n’avait que vingt-neuf ans; Larrey avait quarante-six ou quarante-neuf ans1. On se figure

combien l’inactivité dut peser à ces héros désormais sans emploi. Voyons comment la supporta Larrey.

Il semble au prime abord , d’après ce que nous savons de son caractère et de la tendresse qu’il portait à sa femme et à ses enfants , qu’il dut se trouver complètement heureux de vivre désormais au milieu d’eux. Il avait toujours détesté ces longues séparations qui l’avaient si longtemps et si souvent tenu éloigné des siens, et il avait longtemps appelé la paix de tous ses vœux. Dans toutes ses lettres adressées à sa femme des contrées les plus éloignées, des bords de la Sprée, du Danube, de l’Elbe ou du Niémen, on y trouve exprimé Tardent désir de la rejoindre et de vivre paisiblement de la vie de famille. Il a par moments à l’armée des accès de désespoir, comme en Espagne, en 1805, et à Franc fort, en 1813. Cependant il ne paraît pas qu’il ait joui de cette réunion tant souhaitée avec sa femme et ses enfants, comme on pourrait le penser. Il se passa pour lui ce qui dut se passer pour tant d’autres de ces hommes d’action. Le passage subit de la carrière la plus énergiquement active qu’on puisse rêver, d’une vie de glorieuses chevauchées dans le monde, au milieu de l’état-major d’une armée batailleuse et conquérante, à une existence calme, tranquille et ordonnée, dans laquelle il n’y avait plus d’aliments pour une âme supérieurement trempée et pour une organisation phy-

1 J’ai déjà fait observer que la date de la naissance de Larrey était incertaine et que lui -même hésitait entre 1766 et 1769.

SOUS LA RESTAURATION

sique arrivée à un degré de vigueur et d’endurance peu communes, l’éprouva profondément. Il eut de la peine à se faire aux exigences de la vie de famille, si nouvelle pour lui, où il faut tenir compte de la volonté et des désirs d’une femme, des conditions délicates et multiples de l’éducation des enfants, et, sans s’en douter, il transporta à son foyer les allures autoritaires de la vie des camps.. Avec sa femme, la douce et charmante Laville, qu’il avait adorée et qu’il aimait toujours, — mais à sa façon, — avec Isaure, charmante enfant, qui avait été sa correspondante pendant la dernière campagne, et qui était devenue une belle et charmante jeune fille, il fut impérieux et dominateur. Il ne fut pas moins tyrannique et autoritaire avec son fils, cet Hippolyte dont il avait si ardemment souhaité la naissance, qui devait devenir la joie et l’orgueil de ses vieux jours et qui a porté si fièrement le lourd héritage du nom paternel.

Peut-être s’étonnera-t-on que le pur héros que fut Larrey, l’homme qui partagea avec ses blessés son linge, sa nourriture, sa petite provision personnelle de cordiaux et qui risquait tous les jours sa vie pour les sauver, ait pu faire souffrir ces trois êtres, qu’il chérissait au fond profondément et dont il voulait faire le bonheur. Ce fut cependant. Nous sommes réduit à adopter pour excuse que la vie familiale et éducatrice n’est pas faite pour les héros comme Larrey. Il apportait dans les questions tout à fait relatives et délicates que suscite la vie de famille la droiture de la conscience la plus honnête du monde , mais aussi la raideur et l’inflexibilité d’un caractère qui n’avait jamais connu de capitulation.

Sa fille Isaure fut celle qui souffrit le plus de ce joug despotique. En 1815, elle était dans tout le rayonnement de sa jeunesse et de sa beauté. Pendant les Cent- Jours, à une revue sur la place du Carrousel, l’Empereur l’avait remarquée et s’était incliné devant elle en témoignage d’admiration. De nombreux prétendants aspirèrent à sa main. Cela dura longtemps, car Larrey, jaloux de l’affection de sa fille, ne trouvait aucun parti digne d’elle et les éliminait tous successivement.

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