CLOT-BEY A PARIS
Parmi ceux qui aspirèrent à sa main fut ce Clot-Bey, — célèbre dans le monde médical de l’époque par ses aventures, — et qui de garçon barbier devint un chirurgien distingué, favori de Méhémet-Ali et fondateur d’une école de médecine en Égypte. Il était venu en France amenant avec lui douze de ses élèves les plus distingués, pour leur faire prendre le titre de docteur de la Faculté de Paris. Depuis l’expédition d’Égypte, l’attention de la France se portait volontiers vers ce pays qu’elle avait conquis et possédé un moment, et on suivait avec intérêt les actes de l’habile viceroi qui achevait l’œuvre de réorganisation commencée par nos savants et nos soldats. Aussi la réputation de Clot-Bey l’avait- elle précédé à Paris. Il y fut reçu avec une extraordinaire faveur et fêté par tous les corps savants. L’Institut et l’Académie de médecine lui firent les honneurs de ses séances. Tous les hommes de science, surtout ceux qui avaient fait partie de l’Institut d’Égypte, se disputaient sa présence. Accueilli par Larrey avec un intérêt tout particulier, il écouta avec admiration les récits militaires et scientifiques du chirurgien de la Grande Armée; mais il s’éprit en même temps de sa fille , qui de son côté ne resta pas insensible aux attentions dont elle fut l’objet. Ce fut une courte et chaste idylle, qui nous est révélée par la correspondance d’Hippolyte avec sa sœur. Malheureusement Larrey n’était pas homme à donner son enfant, surtout pour qu’on l’emmenât en Égypte. Dès qu’il s’aperçut de la liaison qui existait entre les deux jeunes gens, il y coupa court et congédia Clot-Bey. — On peut croire que ce fut sans détours ni réticences. — Celui-ci repartit pour l’Orient en laissant Isaure dans la désolation. Elle fut longtemps à se remettre du coup qui lui brisa le cœur1.
Si la main de Larrey était trop énergique pour sa fille, elle ne s’appesantit pas moins lourdement sur son fils. Mais là il s’agissait d’une éducation virile, et sa rigueur avait
1 Elle finit par épouser sur le tard le chirurgien militaire Périer, professeur au Val - de -Grâce.
SOUS LA RESTAURATION
moins d’inconvénient. Il est même probable qu’Hippolyte Larrey a dû à cette éducation inflexible et autoritaire, mais empreinte des hautes idées qui avaient gouverné la vie entière du chirurgien de la Grande Armée, une grande partie de ses solides qualités et, particulièrement, la droiture et l’élévation de caractère, la délicatesse de conscience, l’esprit de justice, les sentiments inaltérables d’honneur et de fidélité, que comme son père il posséda à un haut degré et qui ont fait de lui un des hommes les plus remarquables de sa génération. Cependant cette éducation compressive a ses revers, et elle dut lui enlever un peu de son individualité. Il est remarquable que c’est par l’abus de la prodigieuse originalité de son tempérament que Larrey atténua celle de son fils. Ce ne fut peut-être pas un malheur; les temps étaient en effet bien changés, et l’énergie dominatrice, la volonté absolue, la ténacité et la force d’âme presque surhumaine que, le premier, Larrey avait montrées pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, n’auraient pu trouver leur emploi sous les régimes pacifiques de la Restauration et du gouvernement de Juillet.
Le moment n’était plus, en effet, aux grandes luttes armées, dans lesquelles se développent et se trempent les organisations exceptionnelles. Après les effroyables hécatombes d’hommes du commencement du siècle, il semble que la nature humaine ait eu hâte de jouir des plaisirs délicats de la pensée et de l’esprit, et les hommes qui succédèrent aux héroïques batailleurs furent une génération de poètes, de savants et de penseurs. C’est l’admirable poussée de 1830, à laquelle appartient le second Larrey avec ses traits aux lignes pures et charmantes, l’expression presque idéale de sa physionomie, qui évoquent l’hérédité maternelle, et son caractère supérieurement affiné, très ouvert aux choses de l’art et des lettres en même temps qu’aux sciences médicales. Il est bien des temps romantiques qui se lèvent et brillent, — par un contraste saisissant, — au couchant des épopées héroïques et meurtrières.
Naturellement, dès sa naissance, — avant même de naître,