LARREY RECOUVRE SES ANCIENNES ATTRIBUTIONS
Genettes leur place au Conseil de santé. Un moment, il fut question d’envoyer l’ancien chirurgien de la Grande Armée à la Chambre des pairs. Les journaux médicaux et politiques réclamaient sa nomination. Mais, — pas plus qu’aujourd’hui, — le temps n’était venu où l’accession à la Chambre haute dût être considérée comme la récompense unique du talent et des services rendus au pays. Les bourgeois de 1830, auxquels le sang des vieux soldats de l’Empire venait de donner le pouvoir, avaient tous les préjugés de la noblesse sans en avoir les généreuses qualités. Us se partagèrent les ministères et les places et firent sourde oreille aux réclamations de la presse et de l’opinion publique '.
Rentré cependant dans la plénitude de ses attributions, nommé chirurgien en chef des Invalides, Larrey s’appliqua à la surveillance du Service de santé, qui avait toujours été sa grande préoccupation, et au perfectionnement des études des chirurgiens militaires, dont il cherchait toujours à élever le niveau scientifique. Son activité incessante, la notoriété dont il jouissait dans le pays et dans l’armée, le faisaient toujours désigner par le nouveau gouvernement pour les missions de confiance. C’est ainsi qu’il fut envoyé en Belgique pour organiser le service de santé des armées belges ; dans le sud-ouest et dans le midi de la France pour inspecter les
1 Les vieux soldats goguenards vengèrent plus d’une fois Larrey de cet ostracisme, témoin l’anecdote suivante que raconte son fils :
« Le 1er mai 1838, mon père allait rendre sa corvéable visite à Sa Majesté, — il n’avait que le noble habit de membre de l’Institut et, pour équipage, son modeste cabriolet. — Mais, à peine arrivé sous le guichet des Tuileries, il est reconnu par quelques gardes, anciens soldats de la Grande Armée, et là, comme tant de fois ailleurs et partout, il est salué par eux de ce sourire si bon, si franc, si honnête des vieilles moustaches qui semblaient le protéger dans celte nouvelle rencontre.
« Tout à coup arrive avec fracas de chevaux un somptueux équipage. Le valet de pied s’écrie en maître :
« — Place ! place ! c’est la voiture de M. le chancelier de la Chambre des pairs. »
« Voyant un humble cabriolet en avant, il se met en devoir de le faire ranger à l’écart ; mais à peine les gardes s’aperçoivent- ils de ce mouvement, qu’ils s’avancent et déclarent que personne, ni grand chancelier ou autre, ne doit passer avant le baron Larrey. M. le duc Pasquier s’arrête pendant ce temps -là, s’agite dans tous les replis de sa robe à queue et se trouve obligé d’attendre à son tour. »
SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET
établissements militaires et combattre l’épidémie de choléra. Cependant, malgré ses grandes occupations officielles, la part qu’il prenait aux travaux de l’Institut et de l’Académie, il était dominé par une pensée qu’il ne tarda pas à réaliser. Ne pouvant revoir l’Empereur, il voulut revoir sa mère, celle qu’on avait appelée sous l’Empire Madame Mère, — nom sous lequel les historiens bonapartistes la désignent encore,
— et il partit pour Rome avec son fils.
Lætizia Bonaparte vivait alors dans cette capitale, entourée de la vénération et du respect dus à son passé et à ses malheurs. Cette femme d’un petit gentilhomme corse, venue en France dans un état voisin de la misère , — associée avec une extrême discrétion, mais avec une aisance parfaite, comme tous ses fils du reste, à la prodigieuse fortune de Napoléon,
— créatrice d’un César, mère de rois, maintenant octogénaire et aveugle, séparée de ses enfants par la mort et 1 exil et survivant à tout ce passé de gloire, de deuils et de désastres, achevait tristement son extraordinaire existence , dans laquelle elle avait connu les sommets les plus élevés de la grandeur et le comble de l’infortune. Mais, au fond du vieux et sévère palais où s’écoulaient ses derniers jours assombris, vieille, infirme, éloignée du monde, isolée des siens, surveillée et espionnée par les puissances, elle était encore par l’intégrité absolue de ses facultés, par la fermeté de son caractère, la noblesse de sa résignation et la véritable élévation de sa vie, la représentation vivante de la race qu’elle avait portée dans ses flancs et dont elle paraissait encore attester la vitalité future. L’ancien chirurgien de la garde la trouva étendue sur le petit lit de campagne de Napoléon, à l’extrémité d’un vaste appartement d’où par une large baie on apercevait le Capitole; auprès d’elle était une petite table qui avait servi à son fils à Sainte-Hélène. Presque séculaire, d’une blancheur marmoréenne dans ses vêtements de deuil, d’une maigreur d’ascète, son regard éteint, imprimant une expression désolée à un visage dont la vieillesse n’avait pu altérer la pureté des lignes et qui s’inclinait doucement du côté des visiteurs, les mains jointes et comme éternellement