‹ Napoléon et LarreyChapitre 283 sur 319 · VISITE DE LARREY A LÆTIZIA BONAPARTE · texte numérisé non relu

VISITE DE LARREY A LÆTIZIA BONAPARTE

liées par l’habitude de la prière, telle apparut à Larrey l’aïeule des Bonaparte, la mère du grand homme dont il avait été le compagnon d’armes. Autour d’elle, un véritable musée de pieux souvenirs, le portrait de tous les Bonaparte par David, Gros, Gérard et Isabey : le mari, Charles Bonaparte; ses cinq fils en costumes ou en uniformes de rois et de généraux; les trois filles, Élisa, Caroline et Pauline en costume de gala ; les Beauliarnais : Joséphine en impératrice, ses deux enfants, Eugène, le vice -roi d’Italie, Hortense, la reine de Hollande, et enfin son petit-fils, l’enfant infortuné qui porta le nom de roi de Rome, l’orphelin, — car Marie- Louise n’est pas une mère, — qu’elle n’avait pas revu et dont le buste, envoyé jadis par lady Holland à Napoléon, était revenu de Sainte-Hélène. Au-dessus, et planant sur ces images comme il plana pendant sa vie sur ceux dont elles représentaient les traits, le fondateur de la lignée, Napoléon, dont le buste colossal attirait les regards et éveillait tout un monde de souvenirs.

Lætizia Bonaparte reconnut Larrey au son de sa voix, et, celui-ci s’inclinant respectueusement pour baiser sa main, elle l’attira vers elle et l’embrassa. L’entrevue fut longue ; elle tint à garder deux heures ses visiteurs, entremêlant la conversation de courts instants de sommeil auxquels elle avait, comme Napoléon, la faculté de se livrer à volonté, et dont elle déterminait à l’avance la durée. Elle interrogea le grand chirurgien sur les événements politiques et surtout sur les survivants de l’Empire, appréciant les premiers avec une sagacité remarquable, et jugeant les seconds avec une rare bienveillance. Sa mémoire était restée sûre et son esprit n’avait rien perdu de sa vivacité. Elle s’entretint avec Larrey de l’estime que lui portait l’Empereur, du souvenir qu’il lui avait adressé dans son testament, et le remercia en paroles touchantes d’être venu la voir avec son fils. Quand les visiteurs prirent congé, elle lui fit remettre par le cardinal Fesch, — ■ comme un ultime souvenir, — une magnifique tabatière en or et un camée représentant le buste de Napoléon. Hippolyte Larrey, jeune et enthousiaste, sortit de cette

SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

entrevue en proie à une émotion inexprimable , et c’est de ce moment que data dans son esprit le projet d’écrire un livre sur la mère de l’Empereur b

Après avoir quitté Rome, Larrey et son fils se rendirent à Florence, où ils virent Louis Bonaparte, qui résidait dans cette ville sous le nom de comte de Saint-Leu, et l’ancienne reine de Naples, Caroline, devenue par un second mariage contracté à Vienne quinze mois à peine après l’affreuse mort de Murat, comtesse de Lipona1 2; ils rentrèrent ensuite à Paris, où Hippolyte Larrey était rappelé par d’importants intérêts de carrière. Il préparait à ce moment son concours d’agrégation. Le père eut la joie de voir ce fils qu’il chérissait, — malgré la sévérité qu’il lui témoignait, — et dans lequel il semblait revivre, élu au concours agrégé de la Faculté avec Lenoir, Sedillot et Malgaigne, et en 1841 nommé professeur de pathologie chirurgicale au Val -de -Grâce.

Hippolyte Larrey était alors un des plus jeunes professeurs du Val -de -Grâce et un des plus brillants chirurgiens de l’armée. On a son portrait peint à cette époque par Perignon, et, malgré la distance du temps, on reconnaît encore ces yeux doux et demi-clos qu’il tenait de sa mère, ce front large et pur sur lequel retombent de chaque côté d’abondantes boucles qui rappelaient la chevelure légendaire du père, et surtout cette physionomie délicate aux traits fins et réguliers, dont l’âge ne put jamais altérer la beauté. On

1 Cet ouvrage parut en 1892. — Madame Mère ( Napoleonis Mater). Essai historique par le baron H. Larrey. Dentu , 1892.

2 On sait comment Napoléon, à Sainte- Hélène, accueillit la nouvelle de ce mariage :

« Si la nouvelle est vraie, ce sera la chose qui m’aura le plus étonné de ma vie. Ah ! l’espèce humaine est bien singulière !... Ah ! la coquine !... la coquine !... »

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