VOYAGE DE LARREY EN ALGÉRIE
causant avec eux, prenant leurs blessures pour sujet de ses leçons, pratiquant lui-même, toujours debout, les pansements et les opérations; et pendant que ses élèves, accablés par d’aussi longues séances, sentaient leurs forces défaillir, il restait étranger à la fatigue et quittait les salles avec une sorte de regret, paraissant, au contraire, avoir puisé une nouvelle vigueur dans cette manifestation de son activité1.
En 4835, il avait été envoyé en mission à Marseille par le ministre de la guerre pour y combattre l’épidémie du choléra. Il visita les hôpitaux militaires et toutes les villes du Midi, dictant partout, avec l’autorité de son expérience consommée, des mesures qui enrayèrent la violence du fléau. Mais cela ne lui suffisait pas. Notre nouvelle conquête de l’Algérie l’attirait. Il voulait revoir cette terre d’Afrique, qui lui rappelait les glorieux souvenirs de l’expédition d’Égypte et évoquait à sa mémoire, dans l’éclat fulgurant des Pyramides et d’Aboukir, le héros qui dormait maintenant son dernier sommeil sous le dôme des Invalides. Il réclama l’inspection officielle des hôpitaux de l’Algérie.
A son âge, il avait alors soixante-seize ans, cette mission était pleine de périls ; on le lui fit observer et on insista pour qu’il y renonçât. Mais son inflexibilité était toujours la même, et on ne le faisait jamais revenir sur une décision qu’il avait prise. Il partit avec son fils, qu’il attacha à sa personne en qualité de secrétaire, le 5 mars 1842. Ce voyage, qui devait être l’ultime épisode de cette vie magnifiquement aventureuse, donna encore au vieux chirurgien une rapide vision du passé.
Partout où il arrive, à Alger, à Oran, à Constantine, à Philippeville, les généraux, dont la plupart ont servi dans l’ancienne armée, lui font un accueil enthousiaste. Des escortes de spahis et de zouaves accompagnent triomphalement de camp en camp le chirurgien de Napoléon. Au milieu de ces acclamations qui lui rappellent celles qu’il recevait autrefois de la garde en Espagne, en Allemagne et en Russie, sous ce ciel
1 Sédillot, Gazette médicale de Strasbourg , 1842.
LA VIEILLESSE DE LARREY
radieux, parmi ces troupes en campagne, suivi des ambulances volantes qu’il a lui -même créées, il pourrait se croire un moment revenu aux temps héroïques de sa jeunesse. La rencontre qu’il fait de vieux soldats de la Grande Armée et d’un mameluk d’Égypte, une opération qu’il pratique à Bône, compléteraient l’illusion si Larrey était un homme à se laisser égarer par des images décevantes. Mais comme s’il avait, — au milieu même des fêtes qui lui sont offertes, — la prescience des courts moments qui lui restent à vivre, ce sont des pensées sérieuses et graves qui hantent son esprit. Au camp d’El-Arouch, par une splendide matinée du printemps africain, entouré de jeunes officiers avides de l’entendre raconter quelques-unes des grandes scènes militaires auxquelles il a assisté, il leur narre Austerlitz et leur montre Rapp revenant de la charge contre les chevaliers -gardes, blessé, couvert de sang, mais ivre de triomphe et de gloire et ramenant à l’Empereur le commandant du régiment russe, le prince Repnin, qu’il a fait prisonnier de sa propre main. Il leur raconte Eylau et la charge fameuse où d’Hautpoul trouva la mort, après avoir été embrassé la veille par l’Empereur, sur le front de ses escadrons , et d’où on lui ramena Rabusson, découvert par les grenadiers à cheval de Lepic, gisant à terre au milieu des carrés russes, à peu près mourant et percé de dix -huit blessures ; et l’extraordinaire fait d’armes de Somosierra, où Montbrun à la tête de ses lanciers polonais gravit au galop la montagne et enlève ce dangereux défilé ; et Wagram avec le douloureux épisode de la mort de Lannes ; et la Moskova, où quarante généraux furent tués ou blessés. Haletants d’émotion, les jeunes officiers s’enthousiasment à ces récits du témoin des grandes et inoubliables actions ; leur imagination s’exalte et ils souhaitent de revoir ces grandes périodes de guerre où les vaillants s’immortalisent. « Ah ! c’était le bon temps ! » s’écrie l’un d’eux. A ces paroles, Larrey s’arrête et lui représente doucement la haute et redoutable gravité de la guerre, et les sanglantes catastrophes qu’elle entraîne après elle. « Ne faites pas, mes amis, des vçeux insensés; votre métier est