CHAPITRE XIX
I. Vieillesse de Larrey. — Translation en France des cendres de Napoléon. — Les compagnons d’armes et les serviteurs de l’Empereur à la cérémonie des Invalides. — Larrey entré vivant dans la légende. — Sa grande réputation en France et en Europe. — Ses contemporains lui rendent justice. — Les progrès qu’il a fait réaliser à la chirurgie. — Activité extraordinaire de Larrey malgré son âge.
— Il réclame l’inspection des hôpitaux de l’Algérie. — Voyage triomphal de Larrey. — Ses récits de guerre aux officiers du camp d’El-Arouch. — Protestation contre les punitions infligées aux soldats d’Afrique. — Élévation des paroles de Larrey. — Ébranlement de sa constitution. — Départ d’Alger pour la France. — Il tombe malade à Toulon et persiste à vouloir continuer son voyage.
— Mort de Mme Larrey, à Paris, le 24 juillet. — Mort de Larrey en arrivant à Lyon, le 25 juillet. — Retentissement de sa mort. — Parallèle de Larrey avec les autres grands serviteurs de l’Empire. — Ses obsèques. — Reconnaissance de la mémoire populaire. — Les portraits et les statues de Larrey. — La maison de Larrey à Raudéan,
Le 14 décembre 1840 marqua un des plus beaux jours de la vieillesse de Larrey. Il assista au retour du corps de Napoléon, rapporté de Sainte- Hélène par le prince de Joinville. Ce fut un événement historique et dont l’influence sur les événements qui restituèrent le pouvoir à un autre Bonaparte fut peut-être considérable l.
Malgré un froid intense, — le thermomètre descendit à
1 II serait absurde d’avancer que Napoléon III dut son arrivée au pouvoir à cette cérémonie. Mais on ne peut contester qu elle raviva les sentiments qu avait laissés en France le vainqueur d’Austerlitz, et qui étaient l’objet du culte napoléonien. Ce qu’il y a de sùr, c’est que les gens avisés ne s’y trompèrent pas.
« Le prince de Joinville , — faisait dire à un vieux général Mme Émile de Girardin , — est un brave jeune homme ; l’Empereur l’aurait beaucoup aimé.
— C’est possible, répondait son interlocuteur; mais à sa place l’Empereur ne se serait pas ramené. »
LA VIEILLESSE DE LARREY
quinze degrés, — un million d’hommes se rendit à Courbevoie au-devant du cercueil impérial.
La ville de Paris a souvent, en ce siècle, donné au monde le spectacle de solennelles manifestations funéraires; mais elle n’a jamais pu reproduire et ne reproduira sans doute jamais le caractère de saisissante et patriotique grandeur qu’elle sut imprimer à cette inoubliable fête. Ce fut l’apothéose du grand capitaine, la revanche des souffrances et des humiliations de Sainte-Hélène. Tout le parcours que devait suivre le char mortuaire, depuis Courbevoie jusqu’à Neuilly, et surtout depuis l’Arc-de-Triomphe jusqu’à la place de la Concorde, fut transformé en avenue triomphale, et c’est au milieu de longues files de colonnes, surmontées de pavillons et d’aigles dorés, de colossales statues de victoires ailées lui tendant des palmes et des couronnes, au milieu d’allégories représentant l’Immortalité et les diverses formes de son génie, que l’Empereur mort vint prendre sa place aux Invalides. Il était entouré des marins de la Belle-Poule et des vieux soldats de la Grande Armée dans leurs costumes légendaires, de l’armée de Paris et de la garde nationale, commandée par le fils même du roi, le prince de Joinville, et la population tout entière. Là étaient ses compagnons de Sainte- Hélène, Las Cases, Bertrand, Gourgaud, — qui devait avoir la singulière destinée d’être le compagnon de captivité d’un autre Bonaparte au château de Ham et de voir relever le trône impérial, — et le plus fidèle de tous, le brave Marchand. Là étaient aussi les maréchaux survivants : Soult, Oudinot, Moncey, Maison, et, marchant immédiatement derrière le char funèbre, les anciens serviteurs, aides de camp, officiers d’ordonnance, pages, secrétaire de l’Empereur, les généraux Petit, des adieux de Fontainebleau, d’Ornano, Arrighi, Corbineau, Dejean, Gueheneuc, Exelmans, Monthyon, Lauriston, Alexandre de Girardin, Montaigu, Montesquiou, les préfets du palais de Gra ville et de Saint- Didier, les écuyers de Mégrigny et de Montaran, Méneval et Le Borgne d’Ideville, du cabinet de Napoléon. Les autres, les morts, l’attendaient aux Invalides, où leurs portraits et les inscriptions de leurs
LARREY A LA CEREMONIE DU 14 DECEMBRE 1840 5ol
victoires pavoisaient les murs de la glorieuse chapelle. Et c’est le roi Louis- Philippe qui allait l’y recevoir!
Parmi les personnages illustres dont la foule rangée sur le passage se redisait les noms, applaudissant ceux qui lui étaient le plus sympathiques, on distinguait un vieillard, vert et droit encore, et dont les longs cheveux blancs retombaient presque sur les épaules. C’était Larrey, appuyé sur le bras de son fils, revêtu de son vieil uniforme de Wagram et enveloppé de son manteau de campagne. Il avait voulu, malgré ses soixante-quatorze ans et la rigueur de la température, escorter jusqu’aux Invalides l’homme qu’il avait tant de fois accompagné sur le champ de bataille. La foule donna une dernière émotion à l’illustre chirurgien, en associant dans ses vivats son nom à celui de son Empereur.
Cette grande et retentissante cérémonie, qui imprima une nouvelle et redoutable force aux souvenirs napoléoniens, redoubla en même temps la popularité des vieux serviteurs de l’Empire. Larrey entré vivant dans la légende, représentant, à côté des grands hommes d’épée, la chirurgie des batailles dont il avait fait une institution de science, de dévouement et d’humanité, parut grandi encore. Il eut le privilège rare,
— accordé à un si petit nombre d’hommes illustres, — d’être le témoin de sa propre apothéose. Ce fut la récompense de cette vie si glorieuse et si utilement remplie. La France et l’Europe entière vénéraient son nom. Partout les médecins placés à la tête des armées glorifiaient ses hautes et mâles vertus, le présentant comme le modèle le plus parfait qui ait existé du chirurgien militaire. Les maîtres, dans les Facultés, commentaient les récits mouvementés de ses campagnes et rendaient justice aux progrès qu’il a fait réaliser à la chirurgie de guerre. L’ardente jeunesse des Écoles,
— quoiqu’il n’appartînt pas à la Faculté, — manifestait en toute occasion l’enthousiasme que lui inspiraient son illustre passé et ses vertus médicales, et un jour où Hippolyte Larrey faisait partie d’un jury d’examen, son père, étant entré à la Faculté, fut reconnu. A peine avait- il pénétré dans l’amphithéâtre, son nom courut de bouche en bouche, et
LA VIEILLESSE DE LARREY
par un mouvement spontané un millier de jeunes gens, interrompant l’examen, se levèrent et l’applaudirent.
J’ai souvent montré au cours de ce travail, — et c’est lace qui constitue la singularité de son génie, — que la célébrité de Larrey n’était pas uniquement faite de gloire et de vertus militaires. On a vu que sous la Révolution et l’Empire, l’enseignement de la chirurgie avait été transporté sur le champ de bataille ; c’est là où cet art avait progressé, et Larrey avait été un de ceux qui avaient le plus contribué à son perfectionnement. Sur ce point aussi ses contemporains lui rendaient justice. Sa doctrine des amputations immédiates, combattue d’abord, puis reconnue en 1815 par Dupuytren; ses procédés d’amputation dans l’articulation de l’épaule, l’introduction par lui dans la pratique de la désarticulation de la cuisse, l’usage du cautère, l’emploi qu’il fit des appareils inamovibles alors injustement oubliés, les mémoires de ses campagnes, sa clinique chirurgicale et ses nombreuses études sur presque toutes les parties de la chirurgie, témoignaient de son génie d’observation, de sa haute et vaste expérience, et consacraient son talent chirurgical.
Justement fier de ses travaux et de son passé, le Service de santé de l’armée le considérait comme une de ses gloires, et il était à sa tête depuis si longtemps, qu’il semblait qu’il l’incarnât à jamais. Il portait superbement ce sceptre de la chirurgie militaire dont il était le seul chef survivant des grandes guerres, et loin de songer à abdiquer, il semblait comme autrefois ne pouvoir jamais être lassé, et il revendiquait de nouveaux travaux. L’âge n’avait , en effet , ni affaibli ses facultés, ni ralenti son ardeur, et bien que septuagénaire, on le voyait assidu au conseil de santé, à l’Académie, à l’Institut et à son hôpital des Invalides, — tant que son service lui fut conservé, — avec la même ponctualité. Levé chaque jour à trois heures du matin, il se mettait sur-le-champ au travail, rédigeant des mémoires ou des rapports académiques. A sept heures il se rendait à son hôpital, et restait pendant plus de trois heures au milieu de ses vieux camarades, comme il les appelait,