‹ Napoléon et LarreyChapitre 298 sur 319 · AU CAMP D’EL-AROUCH · texte numérisé non relu

AU CAMP D’EL-AROUCH

grave, considérez- le avec respect. Ne craignez pas la mort, mais parlez-en sérieusement. Vous êtes quatorze auprès de moi, tous pleins de jeunesse et de vie; rappelez-vous que l’arne seule est immortelle1, »

Ainsi parlait de la mort avec une solennité émue le vieux soldat qui l’avait vue tant de fois tonner autour de lui et qui lui avait arraché tant de victimes.

Le même jour, ayant visité les lieux de punition des soldats d’Afrique, trop facilement empruntés à la barbarie orientale, ces silos et ces crapaudines qui trop longtemps ont déshonoré la discipline militaire, il exprima en termes émus son douloureux étonnement. En face de ces traitements barbares, ce héros de l’humanité, qui avait consacré sa vie au soulagement des souffrances physiques, protesta de toutes les fibres de son être.

Il avait trop d’expérience des choses administratives militaires pour ignorer que son rapport au ministre concernant cet état de choses odieux resterait sans effet; mais il s’adressa aux officiers qui l’entouraient et les conjura de mettre fin à ces traitements barbares. Il leur montra qu’il existait d’autres moyens de diriger et de punir les soldats, que de leur infliger d’atroces et humiliantes souffrances physiques. Il invoqua auprès d’eux l’expérience de toute sa vie, cita des exemples prouvant que les douleurs du corps meurtrissent et ulcèrent l’âme et qu’elles révoltent au lieu de soumettre ceux auxquels elles sont infligées. Il leur montra qu’à côté des vices qui déshonorent l’humanité, il n’était pas impossible de découvrir dans ces cœurs endurcis de soldats indisciplinés, auxquels étaient infligés des châtiments hors de proportion avec la faute commise, quelques germes de vertus qu’on pouvait faire lever, et que ce sont ces secrètes semences qui, développées, peuvent transformer les natures les plus rebelles et parfois enfanter des héros.

1 Un témoin de cette scène était le général Ambert, alors jeune officier. Il raconte que dix de ses camarades, sur quatorze présents à l’entretien de Larrey, furent plus tard tués à l’ennemi. {Le baron Larrey, par le général Ambert. Cossé, édit., Paris, 1863.)

LA VIEILLESSE DE LARREY

Un témoin oculaire raconte qu’il s’éleva dans cette conversation à une hauteur de vues et une sublimité dignes d’une âme antique épurée par le christianisme, et qu’il paraissait y avoir en lui quelque chose de surhumain l.

La mort était, en effet, en lui. Le chirurgien de la garde impériale et de la Grande Armée, le protecteur des mutilés de Lutzen, celui qui en tout temps avait été la providence des soldats, qui avait non seulement pansé leurs blessures et soigné leurs maladies, mais qui les avait encouragés au milieu de leurs épreuves, soutenus et défendus vis-à-vis de leurs chefs, protégés même de son autorité pendant leur captivité, venait, au terme de sa glorieuse carrière, de leur rendre le dernier service en son pouvoir et de prononcer pour eux son suprême plaidoyer.

Les joies, les émotions et les fatigues de ce voyage avaient fini par altérer la constitution robuste encore du vieillard. Il paraissait fatigué et changeait à vue d’œil. Hippolyte Larrey, alarmé, pressa le retour en France. Ils se mirent en route le 5 juillet. La traversée, que Larrey supporta courageusement, fut pénible; à son arrivée à Toulon, on reconnut l’invasion d’une pneumonie. 11 est probable que cette affection en ce robuste tempérament eût cédé à des soins et à du repos ; malheureusement Hippolyte Larrey recevait de Paris des lettres de sa sœur Isaure, qui lui apprenaient que sa mère était dangereusement malade. Il dissimula cette nouvelle à son père, mais le vieillard la pressentit ou la devina. Malgré les sollicitations de son fils et de ses confrères de l’armée et de la marine, réunis autour de lui, il voulut continuer son voyage. Arrivé le 9 juillet à Toulon, il en repart le 16; il est tellement faible qu’il s’évanouit dans sa calèche. A partir de ce moment c’est un moribond qui voyage, mais un moribond dont la volonté et l’énergie restée indomptable bravent comme autrefois la souffrance et la mort. Le 17, il est à Aix; il en repart le 18 et voyage toute la nuit pour gagner Avignon. Ses forces ont encore décliné; il passe des nuits

1 Le général Ambert, op. cit.

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