MORT DE LARREY
affreuses et se fait cependant raconter par une vieille femme qui le veille l’assassinat du maréchal Brune, auquel elle a assisté. Le 21, il se dit mieux, s’embarque, malgré les plus vives prières, sur le canal du Rhône pour se rendre à Lyon.
Là, il a un de ses derniers éclairs de satisfaction. Deux dames, filles d’un soldat auquel il a sauvé la vie en Égypte, apprennent son nom, le comblent de témoignages de reconnaissance et lui cèdent le salon qu’elles occupent sur le bateau. Cependant l’état critique continue à s’aggraver. Larrey refuse de s’arrêter à Valence et arrive mourant à Lyon le 24. 11 meurt le 25. Par une triste et singulière coïncidence, son fils recevait le même jour la nouvelle de la mort de sa mère. Le sacrifice que Larrey avait fait de sa vie pour arriver auprès de sa femme était inutile. La douce et bonne Laville venait de le précéder dans la tombe.
Ainsi mourut, dans ce dernier épisode de dévouement conforme aux actes qui avaient gouverné sa vie entière, le vieux chirurgien des grandes guerres de la Révolution et de l’Empire. Jusqu’à son dernier souffle, l’homme d’énergie indomptable qu’il avait été subsista, et ce fut encore dans l’action et dans le mouvement qu’il dénoua sa vie si prodigieusement remplie. C’est bien la mort qui convenait à un tel homme. N’ayant pas succombé sur le champ de bataille, il fallait, pour l’unité de son caractère, qu’il terminât sa carrière, — prolongée au delà des limites normales, au cours d’une mission auprès de cette armée qu’il avait tant aimée et en bravant dans une pensée de devoir une maladie mortelle avec une indomptable résistance.
Cette mort eut un grand retentissement. Parmi les hommes de la Révolution et de l’Empire, que l’on commençait à juger, nul ne jouissait d’une plus haute considération que Dominique Larrey. Mis hors de pair par les actes si connus de sa carrière et par le solennel hommage que lui avait rendu Napoléon à Sainte-Hélène, il apparaissait, dans ce groupe de maréchaux et d’hommes d’État dont le caractère n’avait pas toujours été à la hauteur de la bravoure ou du talent, comme une des rares consciences de l’impériale épopée. L inexorable
LA VIEILLESSE DE LARREY
faiblesse humaine avait marqué d’une tache au front la plupart de ces hommes illustres. Les uns étaient connus pour leur dureté de cœur et leur amour de l’argent; d’autres, pour les concussions et les pillages fameux auxquels ils s’étaient livrés ; ceux- ci s’étaient signalés par la fraude et les rançonnements des pays conquis dont le gouvernement leur avait été confié, et ceux-là par leur vénalité ou le désordre de leur vie. La plupart s’étaient formidablement enrichis ; quelquesuns avaient trahi la France, et presque tous avaient deux fois renié l’homme qui avait fait leur fortune et les avait élevés à son niveau dans un nimbe éblouissant de gloire. Au milieu d’eux, Dominique Larrey, avec son passé de science et d’humanité émaillé de traits célèbres, avec son incorruptibilité légendaire, sa haute probité, son désintéressement à toute épreuve, son inaltérable fidélité, sa fière indépendance vis-à-vis du souverain, apparaissait comme un type incomparable de l’honneur français dans ce qu’il a de plus complet et de plus élevé, et on saluait en lui le pur héros qu’aucune défaillance n’avait jamais atteint.
Si la population , la presse française et étrangère rendaient unanimement hommage à ses hautes et mâles vertus, le monde médical, qui perdait un de ses plus nobles représentants, le Service de santé militaire, qui se voyait enlever un de ses plus glorieux chefs , célébraient l’homme de l’art ingénieux qui avait créé ou perfectionné des procédés nouveaux, le praticien consommé dont l’habileté opératoire accomplit des prodiges, le consciencieux et sagace observateur qui avait fait profiter la science d’un vaste recueil de faits touchant à toutes ses parties, et enfin l’incomparable administrateur qui, par son activité et sa sage prévoyance, avait atténué les pertes du chamj> de bataille dans d’incalculables proportions.
Ses obsèques, célébrées le 11 août 1842, — par une triste et douloureuse coïncidence, le lendemain même de celles de M'»e Larrey1, — revêtirent un caractère de deuil national,
1 Elle fui inhumée au cimetière de Bièvre ; on lit sur sa tombe :
« Ici repose Charlotte -Élisabeth, née Leroulx de La ville, digne fille d’un des