BONAPARTE ET L’INSTITUT
Au fond, c’est lui qui propose et gouverne, à son gré, les ordres du jour; et, sous sa direction, il n’y a pas de danger que la discussion vienne à s’égarer dans d’obscurs et confus débats ou à tourner à ce qu’il appelle <r l’idéologie ». Il lui imprime de suite le caractère lumineux et pratique qui est la marque de toutes ses idées d’administration. Il procède par questions précises et nettes sur des sujets d’utilité publique, générale ou urbaine, sur l’hygiène, la santé, 1 habillement et 1 armement des troupes ; sur les recherches scientifiques; sur les mesures à employer pour développer et accroître l’industrie et la prospérité de la colonie, et les soumet aux délibérations de l’assemblée. Il fait ensuite nommer des commissions dont il sanctionne les conclusions en les transformant en actes de gouvernement. On peut penser que les travaux de ces commissions ne traînaient pas en longueur comme ceux des assemblées délibérantes modernes. Avant même le Consulat, les désirs ou les volontés du général Bonaparte ne souffraient guère d’ajournements. Les questions qu’il posait étaient immédiatement etudiees et résolues, et on voit dans les procès-verbaux de l’Institut les rapporteurs se succéder la plupart du temps, à la tribune, à la séance même qui a suivi la nomination des commissions, et y lire les travaux dont ils sont chargés.
L Institut était à peine installé dans l’agréable résidence qui lui avait été assignée, quand éclata la révolte du Caire. Sans qu’aucun signe avant-coureur ait pu faire présager cet événement, le 30 vendémiaire an YII (21 octobre 1798), à la pointe du jour, la population, surexcitée par des mameluks, agents de Mourad-bey, qui s’étaient introduits dans la ville
1 Voir dans la Décade égyptienne les procès-verbaux des séances de l’Institut. Je prends, par exemple, la séance du 21 vendémiaire an Vil, dans laquelle Bonaparte posa huit questions, toutes de la plus haute importance, et dont une seule demanderait un temps infini à une de nos commissions parlementaires modernes. On nomma huit commissions, et dès les jours suivants, les rapporteurs apparurent à la tribune pour communiquer, au nom de ces commissions , leurs travaux à l’Institut.
EXPEDITION D’ÉGYPTE
à la faveur de déguisements 1 , et travaillée secrètement par les excitations des agents de la Porte et de cheiks mécontents, se souleva. L/émeute se porta vers le quartier habité par les Français, massacrant sur son passage tous ceux qu’elle rencontrait. La maison de Caffarelli fut cernée et pillée. Il était sorti avec Bonaparte pour aller inspecter des travaux ; mais deux ingénieurs de grand mérite qui se trouvaient chez lui, Duval et Thévenot, furent tués après s’être courageusement défendus. Les insurgés attaquèrent ensuite le palais d’Hassan - Kachef , dans lequel s’étaient réfugiés les membres de l’Institut et de la Commission des arts et des sciences , et assaillirent le grand hôpital du Caire.
Les savants coururent à ce moment les plus grands dangers. Coupés, dans leur palais, du quartier général distant d’une lieue, livrés à leurs propres ressources, n’ayant pas même d’armes à feu, ils improvisèrent la défense avec ce qu’ils avaient sous leurs mains. Ils possédaient quelques sabres et épées dont ils tirent la distribution entre eux , fabriquèrent des piques en adaptant des couteaux et des compas à des tiges de bois ou de fer, et des armures avec des pièces de mécanique. Cet armement primitif eût été, on le comprend, bien insuffisant, si Bonaparte, qui leur envoya à plusieurs reprises un aide de camp pour les rassurer, n’eût trouvé le moyen de leur faire parvenir, le soir même, des fusils et douze cents cartouches2. Dès lors, ils purent sérieusement organiser la résistance. Ils fortifièrent les murs et placèrent des gardes, choisis parmi eux, à toutes les issues. Monge et Berthollet, qui avaient pris le commandement, animaient leurs compagnons de leur courage et de leur sang-froid. Leur résolution les sauva. Ils tinrent l’émeute en respect pendant deux jours, et purent être dégagés sans avoir éprouvé de pertes.
Le principal hôpital du Caire était dirigé par deux chirur-
' Larrey, Journal de campagne.
2 Ét. Geoffroy -Saint -Hilaire. Hamy, op. cil.