‹ Napoléon et LarreyChapitre 53 sur 319 · NÉGATION OFFICIELLE DE LA PESTE · texte numérisé non relu

NÉGATION OFFICIELLE DE LA PESTE

Cependant il est certain que si la contestation du caractère pestilentiel de « la maladie » , — c’est ainsi qu’officiellement continuaient à la désigner Bonaparte et les médecins du corps expéditionnaire, — avait le grave inconvénient de compromettre les résultats qu’on aurait dû attendre des mesures sanitaires et d’être ainsi nuisible à l’armée, elle dut, au contraire, produire, dans les hôpitaux, sur le moral des hommes malades une heureuse influence. « Ces vaillants soldats, dit Des Genettes, quoique habitués à braver journellement la mort dans les combats, ne l’attendent pas d’ordinaire dans leurs lits avec plus d’indifférence que les autres. »

A ce point de vue, l’acte audacieux de Bonaparte, comme l’intrépidité avec laquelle les médecins bravaient le fléau, furent loin d’être inutiles. Ils relevèrent le courage des malades, à qui il importait de faire croire qu’ils n’étaient pas atteints de la peste, et leur rendirent la confiance, qui était un des éléments de leur rétablissement.

L’armée partit de Jaffa le 25 ventôse an VII (15 mars 1799), et se dirigea sur Saint- Jean-d’ Acre. Elle n’emportait que pour vingt -quatre heures de vivres, — tout ce qu’elle avait pu se procurer dans la place , — et ne tarda pas à souffrir de nouveau de la faim et de la soif. Pendant sa marche à travers les montagnes de la Palestine, elle eut quelques engagements avec les Naplousins, qui lui occasionnèrent une cin-

effrayé nos soldats. Ils étaient trop accoutumés à recevoir sans émotion toutes sortes d’impressions. Leur sensibilité morale et physique était, pour ainsi dire, émoussée par les chocs divers qu’ils avaient reçus dans les pénibles campagnes qu’ils avaient faites. Il eût donc été à désirer que, dès les premiers jours, on leur eût présenté, — toutefois sous les couleurs les moins défavorables, — le vrai caractère de cette maladie; on aurait diminué le nombre des victimes. » (Larrey, Mémoires et campagnes, t. I, p. 53*2. )

EXPÉDITION D’EGYPTE

quantaine de blessés. Arrivée à Saint-Jean-d’Acre, le 30 ventôse, on commença immédiatement les opérations du siège, et Larrey se mit à la recherche d’un abri pour ses blessés et ses malades. Il ne trouva pas d autre local que les ecuries du gouverneur Dzezzar, qui se trouvaient situées en dehors de la ville. Mais il n’y avait, on le pense bien, ni lits, ni literie, ni couvertures. On manquait de vin, de cordiaux, et, par suite de l’incurie ou de la criminalité du pharmacien en chef de l’armée, on était dépourvu de beaucoup de médicaments indispensables1. Larrey plaça ses blessés sur des feuilles de jonc, assaillit de ses réclamations Bonaparte et l’ordonnateur Daure, dont il finit par obtenir un peu de linge et de charpie, et réunit quelques médicaments. Le général en chef, selon son habitude dans les cas de détresse, donna son vin. Mais cette ambulance devint bientôt insuffisante. Larrey et Des Genettes firent établir d’autres hôpitaux : un au château de Chefamer, — vaste résidence du cheik Omar-Daher, située sur une hauteur, bien exposée et pouvant contenir six cents malades; — un autre au mont Carmel, et un troisième, qui fut un hôpital d’évacuation, à Caïffa, sur le chemin des étapes du retour.

Les travaux de tranchées et d’approche étaient cependant vigoureusement menés. Les assauts répétés de l’armée, les sorties fréquentes des assiégés donnèrent vite un grand nombre

1 ici, Larrey révèle un fait grave contre l'honneur du pharmacien en chef de l’armée, dont on retrouve les échos dans le Mémorial de Sainte- Hélène. Ce personnage, nommé Royer, avait reçu la mission, au départ du Caire, de réunir et de faire convoyer le linge, la charpie et les médicaments nécessaires à l’armée. Il ne chargea les chameaux qui avaient été mis à sa disposition que de vins fins, de liqueurs et de comestibles, dont il fit commerce pendant la route, et n’emporta aucune des fournitures d’hôpitaux, en sorte qu’à l’arrivée à Saint-Jean-d’Acre les ambulances, manquant de tout, se seraient trouvées dans l’impossibilité de fonctionner sans l’ingéniosité et le dévouement de Larrey et de Des Genettes. Bonaparte, informé de ce fait, fit faire une enquête et traduisit le pharmacien prévaricateur devant un conseil de guerre, qui le condamna à être passé par les armes. Sur les instances de Larrey, le général en chef consentit à lui faire grâce. Ce fut ce personnage qui affirma avoir reçu de Bonaparte l’ordre d’empoisonner les pestiférés abandonnés au retour de l’armée à Jaffa. *

« Le général en chef, dit Larrey, pouvait lui faire grâce, mais il n’y songeait pas. Je me rendis en toute hâte auprès de lui et le suppliai d’épargner le prévaricateur, par considération pour les officiers de santé, si ce n’est pour lui -même.

— Eh bien, soit! Larrey, je vous le livre; faites-en ce que vous voudrez. Mais que je ne retrouve jamais cet homme nulle part, entendez-vous? » (Larrey, Note inédite.)

Page 1