BONAPARTE ET LES PESTIFÉRÉS DE JAFFA
démontrer que le courage et la fermeté d’âme mettent à 1 abri de la contagion. Bonaparte visite, le 21 ventôse (11 mars), les hôpitaux des pestiférés à Jaffa. La scène est connue, et a été immortalisée par le pinceau de Gros. Le général va au lit de chaque malade, les interroge avec bonté et leur prodigue ses encouragements ; puis il s’arrête au milieu des salles et discute pendant plus d une heure et demie les détails d’une bonne et prompte organisation. Jusque-là, il a rempli son devoir de chef d’armée, quoiqu’il soit manifeste qu il l’ait dépassé en restant trop longtemps dans un milieu aussi dangereux; mais Bonaparte ne s’en tient pas là, et soit qu’il ait obéi à une impulsion spontanée de hardiesse, soit, — ce qui est plus probable, — qu’il ait voulu frapper les esprits par un trait destiné à produire une impression profonde, il aide à soulever le cadavre d’un pestiféré qu’on voulait déplacer et dont les vêtements en lambeaux étaient souillés du pus spécifique1. Il va plus loin encore, et on dit qu’il pressa lui -même le bubon d’un malade pour en faire jaillir le pus2. Ceci dépasse la portée des banales et officielles visites d’hôpitaux, et, quel que soit le mobile, il fallait une âme bien trempée pour se livrer, dans les conditions où on était, à un pareil acte.
Des Genettes en saisit enfin le danger et entrevoit toute la responsabilité qu’il encourt lui -même. Il met aussitôt fin à la visite en se dirigeant vers la porte, et en faisant comprendre au général que son séjour au milieu de ces malades n’avait que trop duré. « Mais, répond Bonaparte, je ne fais que mon devoir ; ne suis-je pas le général en chef3? »
Telle est, dans toute sa vérité et sa simplicité, le célèbre épisode de la visite aux pestiférés de Jaffa; il est devenu légendaire, et le tableau peint par Gros l’a immortalisé4.
1 Des Genettes, op. cit., p. 49.
2 M. Barrai , dans son intéressante étude sur la santé de Napoléon ( Chronique médicale , 1900), avait déjà noté cet acte audacieux. Il fut de notoriété publique dans le corps expéditionnaire de Syrie, et on le trouve rapporté dans une lettre d’Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire à son père. Geoffroy dit : « Qu’il communiqua un véritable enthousiasme aux officiers de santé. » ( Lettres écrites d Éqypte, Humy, p. 121.)
3 Des Genettes, op. cit.
4 II existe une esquisse beaucoup plus exacte de la scène de Jaffa qui apparte-
EXPEDITION D’EGYPTE
Mais, comme toutes les légendes, celle-ci a pu être contestée, sinon en elle -même, du moins dans un de ses traits les plus remarquables1. Aucun cependant n’offre à un plus haut degré les caractères de l’authenticité, et les dénégations ne peuvent rien contre le récit historique et officiel de Des Genettes, contre les notes de Larrey et les nombreux témoins de la scène, parmi lesquels était Daure, qui l’a également racontée. Le médecin en chef de l’armée fut vivement blâmé par les troupes, pour avoir exposé la vie de leur général. Il s’en défendit en rejetant sur sa volonté toute la responsabilité. « Ceux qui me blâment, s’écrie-t-il, le connaissent bien peu, s’ils croient qu’il est des moyens faciles de changer ses résolutions ou de l’intimider par quelque danger2. » Larrey n’approuva pas l’imprudence de Bonaparte, et il ne lui permit pas de prolonger son séjour dans son hôpital de blessés, où régnait également la peste. Nous savons, du reste, qu’il était opposé à la décision prise par le général en chef et Des Genettes de rayer la peste de l’armée d’Égypte et d’illusionner les troupes sur les dangers auxquels elles étaient exposées, sous prétexte de relever ou de maintenir leur courage3. Les risques que pouvait faire courir l’ébranlement du moral de l’armée n’équivalaient pas, pour lui, aux périls autrement sérieux, autrement certains, provoqués par la négligence ou le mépris des précautions sanitaires4.
nait au baron Larrey. Dans cette esquisse, Bonaparte n’indique pas du doigt l’aisselle du pestiféré, comme dans le tableau de Gros, il le prend à bras le corps et l’aide à se soulever. C’est exactement là la version de Des Genettes.
1 Bourrienne, qui altère, du reste, une première fois la vérité en plaçant la visite de Bonaparte aux pestiférés de son armée au retour de Syrie, tandis qu’elle eut lieu au cours de la marche de l’armée sur Saint- Jean- d’Acre, prétend que le général ne lit que traverser les salles, sans s’arrêter au lit des malades et sans toucher un seul d’entre eux. Il faudrait alors admettre que Des Genettes, dans son rapport officiel au conseil de santé et dans son Histoire de l’armée d’Orient, que Daure, dans son livre (Daure, Bourrienne et ses erreurs, t. II, p. 44, 1830), et les autres témoins oculaires aient faussé la vérité. On sait, au contraire, que les assertions de l’auteur des Mémoires sont fréquemment controuvées.
2 Des Genettes, op. cit.
3 « Sachant combien le prestige des dénominations influe souvent vicieusement sur les têtes humaines, je me refusai à prononcer jamais le nom de peste... Je crus devoir, dans cette circonstance, traiter l’armée comme un malade qu’il est presque toujours inutile et souvent dangereux d’éclairer sur sa maladie quand elle est très critique. » (Des Genettes, op. cit., p. 51.)
■* « Il ne faut pas croire pourtant, dit Larrey, que le nom de peste ait beaucoup