PREDICTION DE LARREY LE JOUR DU COURONNEMENT
Le nouveau régime se développe. Bonaparte est nommé consul à vie et est bientôt porté à l’Empire. Larrey inscrit dans son journal ces grands événements politiques. Gomme beaucoup d’autres, il n’accueille pas avec un extrême enthousiasme la proclamation des nouvelles institutions, et il eût préféré voir Bonaparte conserver la haute magistrature républicaine qu’il avait illustrée. Une note de lui nous apprend que, le soir même du couronnement, il prédit que le nouvel état de choses ne subsisterait pas1. Mais son attachement sans bornes pour son maître, et qui ressemble à un culte, est loin
voulait avec raison que sa personnalité fût placée au-dessus de toute contestation , et il soutint à la Faculté de Paris une thèse sur les amputations. (Dominique Larrey, Des amputations des membres à la suite des coups de feu. Thèse, lloréal an XI. )
Comme plus tard, pour Bretonneau, qui dut se soumettre, — déjà célèbre, — à la même formalité, cette épreuve fut un triomphe. Son vieux maître Sabatier présidait. Il lui rappela, non sans émotion, ses années d’études dans son propre service à l’hôpital des Invalides et évoqua, aux applaudissements de l’auditoire, les services qu’avait rendus le jeune chirurgien à la science et les actions d’éclat qui avaient déjà fait retentir son nom à côté de celui des plus illustres capitaines.
Le nouveau docteur en chirurgie adressa sa thèse au premier Consul :
« Paris, le 25 floréal an XI (14 mai 1803).
Au général Bonaparte , premier Consul de la République.
« Général, premier Consul,
« Pour montrer l’exemple de ma soumission aux lois qui viennent d’être rendues sur l’exercice de la médecine, je me suis empressé, aussitôt leur promulgation, de présenter à l’École spéciale de médecine de Paris la thèse dont j’ai l’honneur de vous adresser un exemplaire et d’après laquelle cette Faculté vient de me recevoir docteur.
« Daignez, général, l’accepter comme une marque de mon admiration pour vous et de l’attachement inviolable que je vous porte.
« Salut et respect,
« D.-J. Larrey. »
1 Larrey, assistant au couronnement de l’empereur Napoléon , en sa qualité d’inspecteur général du Service de santé des armées et de chirurgien en chef de la Garde, fut saisi d’un pressentiment sinistre sur le terme fatal et prématuré de la carrière de ce souverain; il la communiqua au même instant à sa famille.
« C’est avec une affliction profonde, dis -je à mon épouse, au retour de cette cérémonie, que j’ai vu cet illustre guerrier porter le sceptre des rois. Tout me prédit que cet instrument de la tyrannie causera incessamment sa perte et la ruine de la France, tandis que s’il avait su conserver son titre modeste de premier Consul de la République, il aurait été vénéré du monde entier et il serait resté l’idole du peuple français. » (Note écrite, à ce moment, de la main de Larrey et conservée dans ses papiers.)
ENTRE DEUX CAMPAGNES
d’être altéré, et, s’il blâme son avènement à l’Empire, ce n’est pas qu’il regrette le régime qui vient d’être renversé, mais parce qu’une sorte de pressentiment lui fait redouter pour la France et pour Bonaparte le résultat de son élévation.
Dans la pluie de faveurs qui tomba en ce moment sur les amis et les serviteurs du premier Consul, Larrey eut naturellement sa part. Déjà, après avoir reçu son Histoire chirurgicale de l’armée d’Orient, Bonaparte lui avait offert en témoignage de satisfaction une boîte d’or ornée de son portrait et une somme de six mille livres. Bientôt il le nomma inspecteur général du Service de santé , la plus haute fonction à laquelle pût prétendre un chirurgien militaire1; au moment de l’institution de la Légion d’honneur il le décora de ses propres mains, et peu de temps après lui décerna la croix d’officier2.
Larrey avait alors trente -cinq ans.
1 « Paris, le 23 frimaire an XII.
« Bonaparte, premier Consul de la République, arrête :
« Art. 1er. Les citoyens Heurteloup, membre du conseil de santé, Percy, chirurgien en chef d’armée, Larrey, chirurgien en chef de la Garde des consuls, Coste, médecin en chef de l’armée des côtes, Des Genettes, médecin du Val-de-Grâce, et Parmentier, pharmacien en chef de l’armée des côtes , sont nommés inspecteurs généraux du Service de santé.
« Le ministre, directeur de l’administration de la guerre, est chargé de l’exécution du présent ordre.
« Signé : Bonaparte.
« Par le premier Consul ,
« Le secrétaire d’État,
« Signé : H. B. Maret. »
(Extrait de la Gazette nationale ou le Moniteur universel; jeudi 28 nivôse an XII de la République, '19 janvier 1804.)