LARREY A LA MALMAISON
il traversa la horde furieuse des émeutiers pour se rendre à son hôpital assiégé, et on vante le brillant courage, fait de sang-froid, d’initiative, de résolution et de mépris de la mort, qu’il a manifesté dans toutes les circonstances de la campagne. On cite des traits qui paraissent fabuleux de son héroïsme : le pansement auquel Arrighi, le cousin du premier Consul, a dû la vie, pratiqué dans la tranchée de Saint-Jean-d’Acre, sous une pluie de mitraille, et cet extraordinaire sauvetage du général Silly, — qui dépassait tout ce qu’on avait déjà connu — emporté sur ses épaules pendant que la cavalerie anglaise le chargeait lui-même à fond de train. Et on ajoute le récit de cures extraordinaires accomplies avec un rare bonheur: des gens ayant des tranches de crâne enlevées, le bassin brisé comme Aimeras, des poumons perforés comme Blagnac, des balles dans le ventre comme Belliard, atteints de ce mal presque toujours incurable, — le tétanos, — comme Destaing, ou amputés de l’épaule comme Fugières, parfaitement guéris. Tout le Paris consulaire va le voir et lui fait fête. Chaptal, dont il a été l’élève à Toulouse, Fourcroy, dont il a autrefois suivi les leçons de chimie au jardin du Roi, lui donnent des marques d’amitié et d’estime. Monge et Berthollet, qu’il a retrouvés à Paris, l’accueillent affectueusement. Le premier Consul l’invite à la Malmaison, où Joséphine le reçoit de la façon la plus gracieuse et lui offre son portrait. Il le présente à Fox, que tous les talents, toutes les intelligences attirent invinciblement; qui le félicite sur ses actions d’éclat, et lui dit « qu’il est bien le chirurgien qui convient au nouvel Alexandre1 ». Sa réputation s’est même étendue jusqu’à l’étranger. Il est complimenté par les représentants des souverains présents à Paris, et l’un d’entre eux, celui du roi de Prusse, l’engage à envoyer la relation de sa campagne d’Égypte à Frédéric- Guillaume. Larrey suit ce conseil, et le roi lui adresse avec une lettre flatteuse une médaille d’or du poids de mille livres, retraçant d’un côté l’effigie du souverain et portant
1 Note inédite.
ENTRE DEUX CAMPAGNES
inscrits au revers ces mots : « Incremento Scientiarum et Artium. Frédéric-Guillaume III1. »
Il ne songe pas un instant à utiliser la faveur dont il jouit auprès du premier Consul dans son intérêt personnel. Quand il s’agit de réclamer pour lui-même la chose la plus juste et la plus nécessaire, le chirurgien de la Garde consulaire est d’une timidité extrême et se trouve paralysé en face de Bonaparte, qu’il connaît cependant si bien, — nous verrons à ce sujet que Mme Larrey avait plus d’audace, — et c’est tout au plus s’il a osé réclamer, pendant que les faveurs pleuvaient déjà autour de lui, une indemnité pour les pertes qu’il a faites en Égypte 2. Mais son embarras disparaît quand il a à défendre, comme nous l’avons vu, les intérêts des chirurgiens placés sous ses ordres ou ceux de la science ellemême. On le voit alors intervenir et ne pas redouter de solliciter. C’est ce qu’il fait avec une ténacité que rien ne peut arrêter quand il s’agit de replacer dans les cadres les chirurgiens de l’armée d’Orient et au moment de la réorganisation de la médecine et de la chirurgie 3.
1 « Monsieur le Docteur,
« Je ne connais rien de plus instructif ni de plus utile que votre relation chirurgicale de l’expédition d’Égypte. 11 est consolant de voir, à côté de l’histoire des guerres, celle des travaux qui ont pour but d’en adoucir les horreurs. Recevez, comme un gage du plaisir avec lequel je me suis occupé de votre ouvrage et des grands souvenirs qu’il m’a rappelés, la faible marque d’estime qui accompagne cette lettre. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.
« Frédéric -Guillaume.
« Postdam, le 22 novembre 1803. »
{Note inédite.)
2 Larrey, Correspondance officielle. Ms. 5873, B. N. F. F. N. Acq.
3 Larrey, Correspondance générale, lettre au premier Consul. Ms. 5873. P. 320. B. N. F. F. N. Acq. Projets d’arrêtés pour différentes parties de l’art de guérir présentés au premier Consul. Ms. 5873, p. 320. B. N. F. F. N. Acq. Lettre au premier Consul. Ms. 5873, p. 320. B. N. F. F. N. Acq.
Le chirurgien en chef de la Garde consulaire, qui contribua à la nouvelle législation sur l’exercice de la médecine, ne se trouvait pas lui-même en règle vis-à-vis de la loi du 19 ventôse. Elle stipulait, en effet, qu’une thèse devait être soutenue à la fin de la scolarité dont elle devait, pour ainsi dire, être le couronnement, et Larrey, qui était parti pour les armées en 1792, au moment où les facultés de médecine étaient dissoutes, n’était pas docteur de l’ancienne Faculté de Paris. Il ne possédait que les nombreux certificats d’étude et d’examens de ses maîtres du Collège de chirurgie et des hôpitaux : Louis, Desault, Lassus , Pelletan, Sabatier, Baudelocque, etc. Tous ces titres au fond, avec ceux qu’il avait acquis depuis, lui constituaient des droits suffisants au libre exercice de la médecine; mais Larrey