‹ Napoléon et les femmesChapitre 6 sur 25 · CAA · texte numérisé non relu

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LA JEUNESSE

tisme, de la pliilosopliie », en voilà plus qu’il ne faut jjonr qu’elle plaise de son côté. Ce n’est point une liaison, car Madame Turreau est des plus volages, mais c’est mieux qu’une passade, et le souvenir que gardent des talents du jeune officier la femme et le mari est tel, que, au Treize vendémiaire, lorsque la Convention est en péril, c’est Tnrreau, au moins autant que Barras, qui propose de confier à Bonaparte le commandement des troupes et qui se fait son garant, en même tenq)s que les députés corses.

Bonaparte se souvient du service. Général en chef de l’Armée d’Italie, il emmène Turreau, non réélu, comme garde-magasin. Mais Turreau se fait encore suivre de sa femme, laquelle, à défaut de généraux, prend ce qn’elle trouve. De là de continuelles scènes, et Tnrreau, prétend-on, en meurt de chagrin. La femme retourne à Versailles, où, sous l’Empire, elle vivait fort misérablement, ayant tenté toutes les voies pour se faire recommander et n’ayant trouvé nul protecteur. A une chasse. Napoléon vint à prononcer son nom devant Berthier, qui la connaissait d’enfance, étant de Versailles comme elle, qui l’avait éconduite jusque-là, et qui dès lors s’empressa de l’introduire. « L’Empereur lit pour elle tout ce qu’elle demanda. 11 réalisa tons ses rêves et même au delà. » Ses rêves, ce furent 6,000 francs de pension accordés le 14 septembre 1810.

Ainsi, les amours de jeunesse de Napoléon se réduisent à des flirts sans conséquence ou à de

banales aventures. Sauf Madame Tnrreau, qui se jette à sa tête et peut sembler une bonne fortune, les autres femmes ne pensent guère à ee petit officier tout maigre, tout pâle, mal vêtu et qui ii’a nul soin de son ajustement. Lui-même n’y songe point, tout occupé qu’il est de s’avancer. A sa chasteté une autre et bonne raison, il est pauvre, et c’est pourquoi, comme font les pauvres, pour avoir une femme à lui, il aspire à se marier.

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PROJETS DE MARIAGE

A Marseille, Bonaparte s’est pris, chez sa bellesœur Madame Joseph, à jouer a à la petite femme » avec la sœur de celle-ci, une jolie jeune fille de seize ans, Désirée-Eugéuie Clary. La petite a pris le jeu au sérieux ; bien AÛte, ses enfances ont disparu, et ç’a été nu amour en coup de loudre qui s’est déclaré, n Oh ! mon ami, écrit-elle à Napoléon, prends soin de tes jours pour conserver ceux de ton Eugénie, qui ne saurait vivre sans toi. Tiens-moi aussi bien le serment que tu m’as fait, comme je tiendrai celui que je t’ai fait. »

Ces lettres vraiment tendres, et d’une tendresse non apprise, ces lettres d’Eugénie — car, à la mode du temps, la jeune fille qu’on nommait Désirée dans sa famille avait voulu comme se rebaptiser pour son amant, porter pour lui seul un nom qui n’eût point été prononcé par d’autres lèvres, — on les a retrouvées

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en brouillons, soixante-cinq ans plus tard, dans les papiers de celle qui les avait écrites et conservées comme des reliques. Elles sont bien de cette époque, où, dans un besoin de vivre et d’aimer, après ces jours où la mort était l’unique spectacle et l’unique pensée, tout ce qui était femme se jetait à l’amour comme à une religion — la seule en effet qui subsistât sur les ruines de la société civilisée.

La connaissance datait de janvier et février 1795. L’engagement, s’il en fut pris un formel, eut lieu le 21 avril, jour où Bonaparte passa à Marseille, se rendant à Paris. Joseph et sa femme, Julie Clary, y prêtèrent les mains : ils avaient formé de leur côté le projet de cette union, et, dans la famille Clary, ils n’avaient nulle opposition à redouter. Le père, auquel on a prêté cette parole « qu’il avait déjà assez d’un Bonajjarte dans sa famille », était mort le 20 janvier 1794(1'^' pluviôse an 11). Désirée, qui n’avait point alors treize ou quatorze ans comme elle l’a dit, écrit et fait imprimer officiellement plus tard, mais seize à dix-sept, étant née le 9 novembre 1777, ne dépendait donc que de sa mère et de son frère ; on peut même penser que, avec la tête qu’elle avait, elle ue dépendait que d’elle-même.

L’âge qu’elle avait ne pouvait donner lieu à objection : il était rare alors qu’une jeune fille se mariât plus tard qu’à dix-huit ans, et le rapporteur du premier Gode civil venait de faire fixer à treize ans l’âge du mariage pour la femme. Quant à la fortune.

si Julie s’était contentée de l’aîné, qui n’avait nulle position, Désirée pouvait bien prendre le cadet, qui du moins était général de brigade.

Bonaparte, arrivé à Paris en mai, y est en pleine disgrâce, fort désargenté, et se raccroche uniquement à ce mariage. S’il le manque, il ne lui reste qu’à aller prendre du service en Turquie, à se mettre comme d’autres aux spéculations sur les biens nationaux. Même, lorsque, par degrés, sa situation s’améliore un peu, qu’il est employé par le Comité de Salut public aux plans de campagne, il sent combien cette place, qu’un hasard lui a procurée, est précaire et instable. Désirée peut seule l’en tirer, et il pousse son frère pour ol)tenir une réponse. A chaque lettre qu’il écrit à Joseph, ce sont des souvenirs pour elle. Elle, de son côté, est aussi en correspondance avec Ini; elle lui demande son portrait : il le fait faire, le lui envoie. Est-elle avec sa sœur et son beau-frère à Gênes et ne donne-t-elle plus de ses nouvelles ? « Il faut, écrit-il, pour arriver à Gênes qu’on passe le lïeuve Léthé. » Elle est la silencieuse, à laquelle il reproche sans cesse de ne point écrire. Brusquement, il veut une réponse définitive : il faut que Joseph parle au frère d’Eugénie. « Fais -moi parvenir le résultat, et tout est dit. »

Le lendemain, sans attendre que sa lettre ait pu parvenir à Joseph : « Il faut, dit-il, que l’affaire finisse ou se rompe. J’attends la réponse avec impatience. » Puis, un mois se passe, et, sauf des mots de souvenir.

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plus rien. C’est que, entre lui et eette enfant, la petite fille de Marseille, point jolie peut-être, mais charmante avec ses sourcils charbonnés, ses yeux doux, son nez qui se relève, sa bouche aux coins montants, son air très chaste, réservé et pourtant très tendre, Paris, ce grand Paris inconnu où Bonaparte vient d’aborder avec ses bottes éculées, son uniforme râpé et sa suite de deux aides de camp faméliques, a interposé ses femmes, les êtres faits d’élégance, de grâce et de supercherie, les êtres dont le fard avive les yeux d’un éclat magique, dont les toilettes dessinent les formes pleines en soulignant tout ce qui est à désirer, en dissimulant, en agrémentant plutôt tout ce qui serait à cacher ; les êtres de gaieté et de plaisir, que la vie mondaine a affinés et qui, comme des fruits mûris en serre, arrivés à leur maturité pleine et opulente, parés à souhait par le marchand, semblent, avec leur coloris laux, leur duvet suspect et que nul soleil ii’eiïleura, bien autrement a]>pétissaiits que les fruits premiers, un peu verts, des jeunes sauvageons, où le soleil a mis sa llainme, la Ijise ses gerçures, et qui, l'raiies et quelque j)eu âpres, laissent à la bouche la sensation l'raîche et puissante des prémices svlvaines.

« Ici seulement, écrit Bonaparte, de tous les lieux de la terre, les femmes méritent de tenir le gouvernail... Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû et quel est sou empire. » Et queh[ues jours plus tard ; « Les femmes, qui sont

ici les plus belles du monde, deAdennent la grande affaire. »

Certes elles sont les plus belles du nioiide — et bien plus belles ! — les femmes de trente à trentecinq ans, de quarante même, expertes en l’art de se faire aimer bien plus qu’en l’art d’aimer , et lui , n’ayant que sa main à offrir, il l’offre à Madame Permon, il l’offre, dit-on, à Madame de la Boueliardie plus tard Madame de Lesparda, en attendant que Vendémiaire survienne et qu’il se fasse prendre au mot par Madame de Beauliarnais.

Le silence alors pour Désirée, un plein et absolu silence, et d’elle une plainte s’élèA^e, si douce, si tendre qu’elle sonne aux oreilles comme une harpe qu’on brise : « Vous m’avez rendue malheureuse pour toute ma vie, et j’ai encore la faiblesse de vous tout pardonner. Vous êtes doue marié! 11 n’est plus permis à la pauvre Eug-éiiie de aa)us aimer, de penser à vous... A présent, la seule consolation qui me reste est de vous savoir persuadé de ma constance, après quoi je ne désire ([ue la mort.

« La vie est un supplice affreux pour moi depuis que je ne puis plus vous la consacrer... Vous marié! Je ne puis m’accoutumer à cette idée, elle me tue, je n’y puis surviAU’e. Je vous ferai Amir que je suis plus fidèle à mes eugagements, et, malgré que Amus ayez rompu les liens qui nous unissaient, jamais je ne m’engagerai aA^ec un autre, jamais je ne me marierai... Je a ous souhaite toutes sortes de bonheurs

DÉSIRÉE BERNADOTTE (Eugénie-Bernardiiie-Désirée Glary) 1777-1860

MINIATURE PEINTE PAR GUERIN (A M. le comte Primoli)

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et de ppospérités dans votre mariage ; je désire que la femme que vous avez ehoisie vous rende aussi heureux que je me l’étais proposé et que vous méritez ; mais, au milieu de votre bonheur, ii’oubliez pas Eugénie et plaignez sou sort. »

Ce fut pour Bonaparte, qui n’était point capable d’oublier, comme un remords, le souvenir de cet amour qu’il avait inspiré plus sans doute qu’il ne l’avait ressenti, où, d’un enfantillage, il s’était insensiblement laissé conduire à un projet d’ambition, et où enfin, sans y penser, il avait brisé ce cœur de jeune fille. Il semble que toute sa vie il ait pensé à racheter, à se faire pardonner cet abandon. Dès 1797, à Milan, il songe à liien marier Désirée, qui, à ce moment (novembre), est à Rome avec sa sœur et son beaufrère, .loseph, ambassadeur près de Pie VI. Il donne une lettre très chaude de recommandation au général Duphot, ((un très brave liomme, un officier distingué. Une alliance avec lui serait avantageuse. » Duphot arrive, ne déplaît pas, les accordailles vont être conclues; mais voici la terrible scène du 28 décembre, et la robe de Désirée est couverte du sang de son fiancé.

Enfin, après plusieurs mariages refusés, pendant que Bonaparte est en Egypte, Désirée consent à épouser le général Bernadotte, un beau parti sans doute, mais le plus insupportable des .lacobins pionnants et maîtres d’école, un Béarnais qui n’a du Gascon ni la vive allure ni l’aimable repartie, mais

dont la finesse ealeulatriee eaehe toujours un double jeu, qui tient Madame de Staël pour la première entre les femmes parce qu’elle en est la plus pédante, et occupe sa lune de miel à faire des dictées à sa jeune femme. Du Caire, où il apprend ce mariage qui n’est point pour lui plaire — car Bernadotte a été et est pour lui un ennemi — Bonaparte souhaite bonheur à Désirée : « Elle le mérite. »

Quand il revient d’Égypte, une des premières faveurs qu’on lui demande, c’est Désirée qui la soUicite. Elle désire qu’il serve de parrain au fils qu’elle vient de mettre au monde. Un fils ! ce fils qui manquera à ses destinées, qui déjà y manque teUenient. Désirée, comme par une vengeance contre celle qu’eUe a surnommée la Vieille, contre Joséphine qu’elle hait, s’en pare devant lui, et lui, faisant contre fortune bon jeu, accepte le parrainage et, tout hanté qu’il est par les chants ossianesques, donne à l’enfant le prénom d’Oscar. Peu de chose cela. Mais il fera mieux.

« Si Bernadotte a été maréchal de France, prince de Pontecorvo et roi, c’est son mariage qui en est la cause, a dit Napoléon... Ses écarts pendant l’Empire lui ont toujours été pardonnés à cause de ce mariage.»

Et quels écarts! Dès les premiers jours, le i8 Brumaire, Bernadotte prononce son opposition. Il n’en est pas moins appelé le lendemain à siéger au Conseil

d’Etat, puis nommé général en chef de l’Armée de l’Ouest. Là, non seulement il fait de l’opposition.

DÉSIRÉE BERNADOTTE (Eugénie-Bemardme-Désirée Clary) 1777-1860

LETTRE AUTOGRAPHE A SON FRÈRE NICOLAS CLARY (Cabinet de M. Frédéric Masson)

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PROJETS DE MARIAGE

mais ouvertement il conspire contre le Premier Consul, il prétend soulever son armée. — On sait à présent les détails. — Quelle punition? Aucune. Bonaparte seiüement, pour l’éloigner, veut l’envoyer ministre aux États-Unis ou g-ouverneur à la Louisiane. Bernadotte ne refuse pas de partir, mais il joue une comédie qui réussit au mieux et il s’arrang'e pour que les frégates qui lui sont destinées ne soient jamais prêtes.

L’an d’après, c’est l’aifaire de Moreau, et, si Bernadotte échappe encore, c’est que Bonaparte le veut bien, c’est qu’il pense toujours à Eugénie, qu’il a charge d’elle. Il fait mieux. Il a racheté à Moreau tous ses biens, sa terre de Grosbois, son hôtel de la rue d’Anjou. Cet hôtel, qu’il a payé 4005000 francs, il le donne à Bernadotte.

Vient l’Empire : pour Eugénie, il fait Bernadotte maréchal d’Empire, grand-aigle et chef de la huitième cohorte de la Légion d’honneur, président du collège électoral de Vaucluse, chevalier de l’Aigle noir ; pour elle, il lui donne un revenu de 3oo,ooo francs, et 200,000 francs d’argent comptant, et la principauté souveraine de Pontecorvo ; poiir elle, il pardonne après Auërstaedt, il pardonne après Wagram, il pardonne après Walcheren ; il pardonne après deux fautes militaires, qui sans doute n’étaient point que des fautes, après une conspiration flagrante où Bernadotte, Fouché, Talleyrand ont mis en jeu, avec les royalistes, les mêmes ressorts auxquels on devra, en 1814, le retour de Louis le Désiré.

Et, à travers lui, pour elle, des attentions, des amabilités qui surprendraient si, toujours, cette pensée de se faire pardonner n’était en son esprit. Quand Beriiadotte est blessé an combat de Spanden, et que, deux jours après. Napoléon lui écrit, c’est pour lui dire h qu’il voit avec plaisir que Madame Bernadotte se trouve en cette circonstance auprès de lui»; c’est pour ajouter : a Dites, je vous prie, mille choses aimables à Madame la maréchale, et faites-lui un petit reproche. Elle aurait bien pu m’écrire un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris, mais je me réserve de m’en expliquer avec elle la première fois que je la verrai. »

Point d’attention qu’il n’ait : c’est à elle que, après Erfurt, il réserve une des trois rnag-nifiques pelisses que l’empereur de Russie vient de lui offrir. A toute occasion, bien qu’elle ne paraisse guère à la Cour, car elle déteste Joséphine et les Beauharnais et ne s’en cache pas, c’est de sa part des présents précieux : vases de Sèvres ou tapisseries des Gobelins. N’est-ce pas à elle enfin qu’il pense lorsque — après W alcheren ! — il songe à envoyer Bernadotte à Rome comme gouverneur général — par suite grand dignitaire de l’Empire — pour tenir au Quirinal la cour de l’Empereur, avec une liste civile de trois mülions, l’égalant ainsi à Rorghèse qui est à Turin, à Élisa qui est à Florence, presque à Eugène qui est à Milan ?

Quand Bernadotte, au refus d’Eugène qui ne veut pas apostasier, est, grâce à la neutralité au moins

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bienveillante de Napoléon, élu prince héréditaire de Suède, si, à ce moment, la politique de l’Empereur paraît à quelques-uns obscure et voilée, c’est qu’ils ne savent pas tenir compte de sou cœur : « Il est séduit par la gloire de voir une femme, à laquelle il s’intéresse, reine et sou filleul, prince royal. » On le voit régler minutieusement les détails de la présentation de Désirée lorsqu’elle prend congé comme princesse de Suède, et, faveur sans précédent, l’inviter le dimanche an dîner de famille; on le voit gratifier Bernadotte d’un million sur la Caisse de service, lui racheter les dotations dont lui-même l’a comblé, négocier avec lui la reprise de Pontecorvo, donner un titre et une dotation an frère de Bernadotte.

Certes, il a le droit d’écrire à Désirée : a Vous devez être persuadée depuis longtemps de l’intérêt que je porte à votre famille. »

Quatre mois plus tard, Bernadotte s’est mis d’accord avec la Russie contre Napoléon ; moins d’un an après, tout indique entre la France et la Suède la rupture prochaine. Désirée, qui n’a consenti qu’à grand’peine à un court voyage à Stockholm, car, disait-elle, « je pensais que la Suède c’était, comme Pontecorvo, un endroit dont nous allions prendre le titre )), Désirée se hâte de revenir à son hôtel de la rue d’Anjou.

Alors, avec d’infinies précautions. Napoléon écrit à son ministre des Relations extérieures de faire toucher légèrement au ministre de Suède qu’il voit

avec peine que la princesse royale vienne en France sans en avoir obtenu la permission ; que c’est hors d’usage, et qu’il regrette qu’elle quitte son mari dans des circonstances aussi importantes. Désirée n’en a cure, elle ne s’en installe pas moins. En novembre, quand la guerre va éclater, l’Empereur écrit de nouveau; il envoie Cambacérès chez la reine d’Espagne (Julie Clary) dire qu’il désire que la princesse quitte Paris et retourne en Suède, qu’il n’est pas convenable qu’elle se trouve ici en ce moment. En décembre, pour la décider an départ en rompant le lien qui, croit-il, l’attache le plus à la France, il nomme l’exconventionnel Chiappe, sans qui elle ne saurait faire un pas, sous-préfet à Alba Stura, mais l’amour n’est pas plus fort que la vanité. Point d’affaires. Désirée reste. Elle continue à commander des robes chez Leroy, à recevoir ses amis, à tenir son salon. Elle va aux eaux avec sa sœur, revient à Auteuil, rentre à Paris comme si rien ne se passait. Elle trouve même fort extraordinaire que les Français qu’elle reçoit se permettent de blâmer le ci-devant maréchal d’Empire devenu généralissime des armées combinées du nord de l’Allemagne. 11 est vrai que, si l’on en croit des gens bien informés, en même temps qu’elle fait passer à Bernadotte les suprêmes adjurations de Napoléon, elle sert plusieurs fois d’intermédiaire entre son mari, Fouché et Talleyrand.

S’il était démontré que Désirée a profité de la faiblesse que lui marquait l’Empereur pour être

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PROJETS DE MARIAGE

consciemment le lien d’une intrigue entre eonspirateurs qui se eonnaissaient de vieille date, que devraiton penser d’elle? Mieux vaut eroire qu’elle ne resta à Paris que par passion pour Paris, afin de ne point quitter sa sœur, ses nièees, son monde, ses habitudes.

Elle y était en i8i4 et eut part, eomme d’autres, aux visites d’Alexandre de Russie ; elle y était en i8i5, pendant les Cent-Jours, et, le 17 juin, la veille de Waterloo, elle eommandait, ehez Leroy, une amazone de nankin et un peignoir en percale garni de valeneiennes.

A présent, c’était Eugénie qui avait oublié.

JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

Vers la fin de vendémiaire an IV (octobre 1795), le hasard d’une sollicitation met en présence la vicomtesse de Beauharnais et le g-énéral Bonaparte. Celni-ci vient brusquement de sortir de l’ombre : son nom, inconnu hier, ce nom connu à peine de Barras qui l’écrit Buona-Parte, le canon qui a écrasé les sections rebelles à la Convention l’a jeté en volée à tonte la France.

Général en second de l’Armée de l’Intérieur, bientôt général en chef, il ordonne le désarmement des Parisiens : un Jeune garçon se présente an quartier général pour obtenir de conserver l’épée de son père. Bonaparte voit l’enfant, s’intéresse à lui, lui accorde sa demande. Visite de remerciement de la mère, une dame, une grande dame, une ci-devant vicomtesse, la

veuve d’un président de la Constituante, d’un homme de eour, d’un g-énéral en elief de l’armée du Rhin : c’est beaucoup tout cela pour Bonaparte : le titre, la qualité, l’éducation, le ton aisé et noble dont elle rend grâce ; pour la première fois, le provincial de vingt-six ans qui arrive des armées révolutionnaires, à qui nulle femme vraiment femme n’a fait attention, se trouve en présence d’un de ces êtres désirables, élégants et rares, qu’il n’a entrevus que de très loin et du parterre : il s’y trouve en la posture qui convient à son orgueil, celle de la protection, et ce rôle auquel il s’essaie pour la première fois lui plaît à miracle.

Elle, qui est aux expédients, voit tout de suite à qui elle a affaire. Créole de la Martinique, mariée à seize ans au vicomte de Beauharnais par les soins d’une tante experte qui vit ouvertement avec le marquis de Beauharnais, père du vicomte, Joséphine Tascher de La Pagerie a en, depuis sa venue à Paris, en 1779, une existence tourmentée ; son mari l’a trompée, abandonnée, s’est séparé d’elle quoiqu’elle n’eût aucun tort : nulle distraction de monde, car, vivant chez sa tante, dont la position était équivoque, elle n’avait point accès à la Cour où elle n’avait pas été présentée, ni dans la société. A la séparation d’avec son mari, elle gagna plus de liberté — et l’on dit qu’elle en usa. Alors, un voyage, un long séjour à la Martinique; puis, la Révolution survenant, réconciliation avec le vicomte, devenu député aux États Généraux, présidei]t de la Constituante, général en chef de l’Armée du

JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

Rhin, et, alors, un trait de temps où elle est heureuse et tient salon, le seul temps de sa vie où elle ait vu du monde qui soit du monde. Puis la Terreur : Beauharnais emprisonné, guillotiné. Elle, en prison aussi, n’échappant que par miracle.

Quand, après le 9 Thermidor, elle sort de la prison des Carmes, qu’elle se trouve, à trente ans passés, avec deux enfants, ruinée à n’avoir pas un son, que fait-elle ? Aidée de quelques relations de femmes qu’elle a nouées surtout eu prison, car d’autres elle n’en a g'uère, elle se lance dans le monde. De l’argent qu’elle reçoit des Iles, des emprunts qu’elle fait de droite et de gauche, des dettes qu’elle contracte un peu partout lui permettent de prendre une sorte de train. Elle quitte sou appartement de la rue de l’Université, loue à Louise-Julie Carreau, femme Talma, moyennant 4,000 livres par an en numéraire ou 10,000 en assignats, un petit hôtel rue Chantereine , 11° 6, et s’y installe le 10 vendémiaire an III (octobre i794)*

Mais quoi ! un an a passé, les dettes s’accumulent, rien ne vient. Sans doute, avec son admirable insouciance de créole, elle ne sait ou ne veut pas compter, elle espère 011 ne sait quel miracle qui la tirera d’affaire : un miracle pareil à celui qu’a rencontré sa tante, la Renaudin, sous les traits du marquis de Beauharnais. Tout en courant par les endroits où l’on s’amuse, en se montrant dans ce qui est le monde d’alors — ce monde de jardins de plaisir où pour vingt sols on est de bonne compagnie — eUe attrape

des connaissances, qui lui font restituer quelques morceaux de terre qui appartenaient à son mari, mais elle les mange à mesure. Elle ne possède rien, ni capital, ni revenu fixe : car, à son mariage, elle a eu de ses parents une dot nominale de 100,000 francs dont on devait lui payer les intérêts à cinq du cent; mais son père est mort, sa mère est pauvre et d’ailleurs les Iles sont bloquées par les Anglais. Elle a encore reçu de sa tante. Madame Renaudin, la nue propriété d’immeubles, — mais depuis lors ces immeubles ont été vendus, — et de créances, — mais elles ont péri. D’ailleurs, on ne vit point de nues propriétés. Madame Renaudin l’aide bien un peu ; il y a les emprunts , il y a des banquiers complaisants qui acceptent des traites sur la Martinique, qui conseillent même d’aller à Hambourg où l’on reçoit plus facilement des remises. Mais le crédit s’épuise et l’âge grandit. Quelle carte lui reste-t-il à jouer ?

A ce moment, pour rendre la visite qu’il a reçue de la vicomtesse de Beauharnais, le général Ronaparte sonne à la porte cochère de l’hôtel de la rue Chantereine. Il ne sait point, lui, que l’hôtel appartient à la citoyenne Talma, laquelle, au temps où eUe était la demoiselle Julie, l’eut d’un entreteneur généreux pour ses bénéfices d’impure. Il ne voit point que, avec ses 1,200 mètres de terrain (601 toises), l’hôtel, en ce quartier perdu, tout à l’extrémité de Paris, à deux pas de cette rue Saint-Lazare que des jardins bordent encore presque en toute son étendue, vaut

JOSÉPHINE BONAPARTE (Marie- Joseph-Rose Tascher de la Pagerie)

dessin par isarey (présumé de 1796)

(AM. Edm. Taigny)

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JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

à peine 5o,ooo franes, le prix qu’il a été payé en 1781, le prix qu’il sera payé en 1796.

La porte ouverte par le coneierge, car il y a un concierge, le général suit une sorte de long couloir : d’un côté, dans un pavillon, l’écurie avec deux chevaux sous poil noir qui prennent sept ans, et une vache rouge ; de l’autre côté, la remise, où il n’y a qu’une méchante voiture.

Le couloir s’élargit en jardin. Voici, au centre, le pavillon d’habitation : un rez-de-chaussée de quatre fenêtres à grande hauteur, surmonté d’un attique bas. (La cuisine est en sous-sol.) Bonaparte gravit un perron de quatre marches que cernent en façon de terrasse des balnstres très simples et pénètre dans une antichambre sommairement meublée d’une fontaine en enivre rouge, d’un bas d’armoire en chêne surmonté d’une armoire en bois de sapin.

officieux, Gonthier, l’introduit dans un petit salon, une salle à manger, où, près de la table ronde en acajou, il peut s’asseoir sur une des quatre chaises couvertes en crin noir, à moins qu’il ne préfère regarder aux murs quelques estampes encadrées de bois noir et doré. Gela est peu luxueux ; mais, çà et là, des tables et des servantes en bois d’acajou ou en bois jaune de la Guadeloupe, avec les dessus de marbre et des garnitures de cuivre doré, marquent une ancienne élégance, et, dans les deux grandes armoires vitrées prises dans le mur, une fontaine à thé, des vases, tonte une série d’accessoires de table en plaqué

anglais jouent l’argenterie. D’argenterie, au sens du mot, il n’y a dans la maison que quatorze cuillers et quinze fourchettes à bouche, une cuiller à soupe, six cuillers à ragoût, onze petites cuillers à café.

Mais il ne le sait point.

Joséphine, toute pomponnée par sa camériste, la citoyenne Louise Compoint, sort de l’appartement, s’empresse à cette salle à manger pour faire accueil à ce visiteur qu’amène la fortune. Elle ne peut guère le recevoir ailleurs ; car le rez-de-chaussée ne comprend, en dehors de cette pièce, qu’un petit salon en forme de demi-rotonde, dont elle a fait un cabinet de toilette, et une chambre à coucher. Cette chambre est gentille, mais bien simple, avec son meuble de nankin bleu orné de crêtes jaunes et rouges, la couchette à deux dossiers tout unie, de jolis meubles d’acajou et de bois jaune de la Guadeloupe et, pour tout objet d’art, près d’une harpe de Renaud, un petit buste de Socrate en marbre blanc. Quant au cabinet de toilette, sauf le forte-piano de Bernard, on n’y trouve que des miroirs : miroir sur une grande table de toilette, miroir sur une commode d’acajou, sur une table de nuit, et, sur la cheminée, un trumeau de deux petites glaces.

Quoi ! c’est là le mobilier de cette élégante ? Sans plus. Et elle mange dans des assiettes en terre, sauf les grands jours, pour lesquels elle a une douzaine d’assiettes en porcelaine blanche et bleue ; le linge

JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS 3i

de table se compose de huit nappes, dont quatre à œil de perdrix, tontes si élimées que, à l’inventaire, tout, serviettes et nappes, est prisé quatre livres. Mais Bonaparte ne le sait pas ; il ne sait pas que cette femme élégante et rare qu’il a devant lui, dont la grâce infinie lui trouble la tête, dont la toilette recherchée donne une fête à ses yeux, ne possède en sa garde-robe que quatre douzaines de chemises en partie usées, deux douzaines de mouchoirs, six jupons, six camisoles de nuit, six paires de poches de basin, dix-huit fichus de linon, douze paires de bas de soie de diverses couleurs. Par contre, elle a, pour les dessus, six châles de mousseline, deux robes de petit taffetas de couleur brune et violette, trois robes de mousseline brodée en couleur, trois robes de mousseline unie, deux robes d’organdi, trois robes de canadéri, une robe de taffetas d’été, trois de toile de Jouy, une de linon brodé en blanc. Ces dessous si vraiment pauvres, et ces dessus relativement nombreux, quoique les étoffes en soient toutes légères et de vil prix, c’est Joséphine toute vive : elle a seize robes et six Jupons.

Mais qji’importe ! Bonaparte ne voit que la robe, ou plutôt, il ne voit que la femme : des cheveux châtains d’une jolie qualité, peu fournis à la vérité, — mais on est alors aux perruques blondes neigées d’un œil de poudre ; — une peau assez brune, déjà éraillée sur la figure, mais que lisse, que blanchit, que rosit le fard; des dents mauvaises, mais qu’on

ne voit jamais, la bouche tonte mignonne étant toujours fondue en un sourire léger, très doux, qui s’accorde avec la douceur infinie des yeux aux longues paupières, aux très longs cils, avec l’expression tendre des traits, avec un son de voix si touchant que, pour l’entendre, plus tard, dans les corridors, les domestiques s’arrêtaient. Et, avec cela, un petit nez fringant, léger, mobile, aux narines perpétuellement battantes, un nez un peu relevé du bout, engageant et fripon, qui provoque le désir.

La tête pourtant n’est pas à citer près de ce corps si libre et si long, que la graisse n’a point touché, qui s’achève en des pieds étroits, mignons et cambrés, des pieds gras et fondants qui appellent le baiser. Aux souliers qui les ont habillés, on les devine ces pieds, on les voit, on les tient... Au corps, nulle entrave, nul corset, pas même une brassière pour soutenir la gorge, d’ailleurs lias placée et plate. Mais l’allure générale emporte tout. Cette femme met à vivre une grâce qui n’est qu’à elle : « Elle a de la grâce même en se couchant. » Et cette grâce résulte de la proportion si juste des membres souples à la taille dégagée, qu’on oublie que la stature est médiocre, tant les mouvements sont aisés et élégants. Une science longuement apprise de ce corps, une coquetterie qui a affiné tous les gestes, qui ne perd nul avantage et, constamment en défense, ne laisse rien an hasard ; cette indéfinissable nonchalance qui fait des femmes créoles les femmes par essence ; cette

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sensualité qui, comme uu parfum léger ensemble et capiteux, flotte autour de ces abandons lassés des formes souples et faciles, u’est-ce pas pour aflbler tous les hommes, et celui-ci pour commencer, plus neuf et moins expérimenté que quiconque? Et par cela même, la femme le séduit dès la première approche, eu même temps que la dame l’éblouit et qu’elle lui impose par un air de dignité : comme il dit : « ce luaiiitieu calme et noble de rancienne société française ».

Elle le sent bien qu’il est pris, qu’il lui appartient, et, quand il revient le lendemain, le surlendemain, puis tous les jours, quand il voit autour de Madame de Beaiiharuais des hommes qui ont été de rancienne cour, qui sont des grands seigneurs par rapport à lui, « petit noble » (le mot est de lui), un Ségur, un Moutesquiou, un Caulaiucourt, qui la traitent eu amie, eu égale , uu peu eu camarade, il ne sent point la nuance, il ne saisit point que ces hommes, cpii toujours pour lui garderont leur prestige, viennent là eu garçons, u’amèueut point leurs femmes. Sortant des milieux tout jacobins où il a vécu, qui eu Vaucluse, à Toulon, à Nice, à Paris, ont fait sou avancement, il éprouve une satisfaction infinie à se trouver en telle compagnie. Toutes les apparences, et rien ici n’est qn’apparence, le luxe de la dame comme sa noblesse, sa société et la place qu’elle tient dans le monde, il les accepte pour des réalités et les voit ainsi, les sens aidant.

Quinze jours après la première visite, c’est une

liaison : en écrivant, il seinl^le qn’on n’en soit encore qn’à l’amitié, mais dans la confusion de ces temps, a dit un témoin, les nuances, les transitions n’étaient gnère observées. Tout allait vite.

(( Ils s’aimèrent passionnément. » Lui, c’est tont simple. Elle, pourquoi ne pas penser qn’alors elle est sincère ? C’est dn Irnit neuf, ce Bonaparte , nn sauvage à apprivoiser, le lion dn jour à promener à la chaîne. Ponr la femme déjà mûre qu’elle est, ce tempérament qui s’éveille, cette ardeur de passion, ces baisers comme sous l’Equateur jetés snr tonte sa chair, cette furie d’nn désir continuel, n’est-ce pas riiommage qui peut le mieux la toncher, lui prouver le mieux qu’elle est belle encore et qn’elle plaira toujours? Mais, bon comme amant! car que feraitelle de lui ponr mari ? Or, voici qu’il olfre sa main, qu’il supplie qu’on l’accepte. Après tont, qn’a-t-elle à y perdre? Elle est aux abois, et c’est nn coup de cartes qu’elle risque. Il est jeune, il est ambitieux, il est général en chef de l’Armée de l’intérieni* ; on se souvient, an Directoire, qu’il a fourni les plans de la dernière campagne d’Italie, et Carnot va lui donner le commandement en chef ponr la campagne prochaine. C’est peut-être le salut. Aussi bien, à quoi s’engage-t-elle? Un mariage? Mais le divorce en est le remède tout trouvé, car il n’est point question de prêtre ou de cérémonie religieuse. Qu’est-ce alors ? Un contrat qui dure le temps qu’il j^laît aux parties de l’observer, mais qui n’a de valeur ni poiir la

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conscience de la femme, ni pour son ancien monde, en admettant qne ce monde s’occupe d’elle, cpii rapporte gros si l’on joue bien, car ce jenne homme peut monter liant, qui rapporte toujours une pension s’il est tné.

Néanmoins, elle a des précautions à prendre : d’abord, son âge à dissimuler, car elle ne vent, ni à ce garçon de vingt-six ans, ni à personne, avouer qu’elle a passé trente-deux ans. Alors Calmelet, son homme de confiance, subrogé tntenr de ses enfants, se transporte, assisté d’un nommé Lesourd, chez un notaire : « Ils certifient connaître parfaitement Marie- Josèphe Tascher, veuve du citoyen Beauharnais, savoir qu’elle est native de l’île Martinique, dans les îles du Vent, et que, dans ce moment, il Ini est impossible de se proeurer l’acte qui prouve sa naissance, attendu roccupation actuelle de l’île par les Anglais. » C’est tout ; nulle autre déclaration, nulle date. Armée de cette pièce notariée, Joséphine pourra déclarer à l’ofiicier de l’état civil qu’elle est née le 28 juin 1767, tandis qu’elle est née le 28 juin 1768. On n’y regardera point de plus près.

Pour sa fortune, elle prétend de même en laisser l’illusion. Ici, c’est plus difiicile, pourrait-on croire ; mais Bonaparte accepte tout ce qu’elle fait ; et, alors, à huis clos, en présence seulement de Lemarrois, aide de camp du général, est rédigé le ])lus étrange contrat de mariage ({ne notaire ait jamais reçu : nulle communauté de biens, sous quekjue forme et en c|uelque

manière que ce soit ; séparation de biens absolue ; toute autorisation donnée par avaiiee à la future épouse par le futur époux ; tutelle des enfants du premier lit maintenue exclusivement à la mère ; douaire de quinze cents livres de rentes à son profit si elle devient veuve, et, en ce cas, reprise par elle de tout ce tpi’elle justifiera lui appartenir.

D’apports point : tout ce que la future épouse possède appartient à la communauté qui a existé entre elle et feu M, de Beauliarnais. Il n’en a pas été fait inventaire, et ce ne sera qii’après l’inventaire qu’elle décidera si elle accepte ou renonce. Inventaire fait deux ans plus tard, elle renonce, mais ces deux aiis-là ont rapporté mieux. A avouer le néant de sa fortune, Bonaparte met moins de façon : « De sa part, le futur époux déclare ne posséder aucuns immeul^les, ni aucuns biens meuljles moljiliers, autres que sa garde-robe et ses équipages de guerre, le tout évalué par lui à et en a assigné la valeur nomi-

nale. » C’est bien, comme l’a dit le notaire à Madame

de Beauliarnais, la Cape et l’Epée. Mais le général trouve la déclaration oiseuse, et, sur le contrat, il fait purement et simplement rayer le paragraphe.

Le contrat est du i8 ventôse an IV (8 mars 1796). Le lendemain, c’est le mariage devant l’officier de l’état civil, qui, complaisamment, donne au marié vingt-huit ans au lieu de vingt-six et à la mariée vingt-neuf ans au lieu de trente-deux. Ce maire avait la manie d’égaliser. Barras, Lemarrois, qui n’est pas

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majeur, Tallieii et Calmelet, l’inévitable Calmelet, sont témoins. Nulle mention de eonsentement des parents des deux époux : on ne les a point eonsultés.

Deux jours après, le général Bonaparte est seul en route pour l’Armée d’Italie. Madame Bonaparte reste rue Chantereine. Heureusement, on a pris des avances sur la lune de miel.

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De Paris à Nice, onze couchées, et de chacune, presque de chaque maison de poste où il attend les relais, une lettre vole vers la rue Chantereine, à l’adresse de la citoyenne Bonaparte, chez la citoyenne Beauharnais. Dans ces lettres, rien que de la passion : nulle amljition, tant celui qui les écrit se tient assuré de sa fortune. Nul doute de lui-même, nulle incertitude sur l’avenir : une confiance si jdeine qu’il n’a même pas besoin de l’exprimer. Nulle spéculation sur le futur, nul indice de ses projets, nulle inquiétude sur les moyens : on dirait un de ces princes d’il y a deux siècles j^artant en poste pour commander une victoire; rien qu’Elle et Lui, rien que de l’amour.

A Nice, dès l’arrivée, en même temps qu’il jette aux bandes dont il doit faire une armée, des mots brefs où tiennent tous leurs rêves et tous leurs appé-

tits ; en même temps qu’il range à l’obéissance, d’nn seul Ironcement de sourcils, ces généraux d’émeute

qui voudraient faire marcher « le petit b » (c’est

le mot d’Angerean à Masséna) ; en même temps qu’il multiplie les ordres pour organiser, pour équiper, pour nourrir ces soldats délabrés qu’il va, pour leur début, mener à l’assaiit des Alpes, lettre sur lettre à Joséphine : « Si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mou cœur, ton portrait y bat ; je le regarde, et l’amour est pour moi le boiüieur absolu et tout est riant hors le temps que je me vois aljseiit de mou amie. » Ce portrait dont la glace brisée le plongera dans un tel désespoir parce qu’il verra là un présage de mort, il ne le quitte j)oiut, il ne s’eu sépare point, il le montre à tous. 11 y fait sa prière de chaque soir.

C’est l’adoration d’uii fidèle, l’exaltation d’un croyant. Le sauraient-ils, les soldats u’eii riraient point : ils sont de sou âge, ils sont de sa race ; une vision surnaturelle emplit leur tête comme la sienne. 11 est le général qu’il faut à cette armée étrange. Eu haut, lui, avec ses vingt-six ans, sa face immobile, très milice, très pâle, sous les cheveux longs que grisonne un image de poudre, avec ses yeux profonds dont l’éclair perce les êtres au profond d’eux, subjugue et (( fait peur ». Plus bas, les aventuriers, celui-ci, Augereau, déserteur de toutes les armées d’Europe, nu soudard tutoyeur, aux allures de spadassin ; celui-là, Masséna, contrebandier matois.

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pirate à Foccasion, aussi affolé par la femme, quelle qu’elle soit, que par Farg-eiit, d’où qu’il vienne.

Ils voudraient bien le jeter bas, ce petit ci-de^'cuit qu’on leur impose pour clief. Mais il les fixe dans les yeux, et, devant le dompteur, les fauves, en grognant, s’aplatissent. Les soldats et les officiers (en masse, car il en est en particulier qui sont des brigands tels que ce Landrienx) n’ont pas besoin d’être domptés : dès la première phrase ils sont conquis. Ils arrivent la plupart de cette armée des Pyrénées- Orientales où ils ont fait leur apprentissage d’abnégation, et portent chacnn en Fàme un peu de l’àme de La Tour d’Auvergne. Ils ne pensent qu’à la gloire et à la patrie. On a vu, dans cette guerre, des officiers refuser l’avancement comme une insulte, des caporaux rétablir les combats, des soldats s’improviser généraux et deviner la stratégie. Un électrique courant de génie circule dans les rangs, nii pareil dédain de la mort, une même gaieté en face d’elle, un stoïcisme joyeux et, pour l’amour, en tons ces jeunes cœurs, une égale exaltation. Par cela aussi, lui, Bonaparte, est digne de les commander. Vaincre, conquérir, c’est le moyen de la revoir pins tôt, de l’avoir à lui, près de lui, constamment avec lui.

Pour elle, en quinze jours de ce mois d’avril 179G, six victoires, vingt et un drapeaux pris, le Piémont contraint à capituler. « Grâces vous en soient rendues, soldats ! » Oui, grâces leur en soient rendues, car Joséphine va venir. Junot, que le Général envoie

à Paris }3orter des trophées, va la ramener. — Il lui IcUit sa femme : ((Vite ! je te préviens, si tn tardes, tn me trouveras malade. Les fatigues et ton absenee, e’est trop à la fois. » Ce n’est point là nn mensonge pour l’attirer : une fièvre continnelle le bride, une toux persistante l’épnise; eette gale rentrée de Toulon, jiortée sur l’estomae, le rend étique, et puis une seule, une unique pensée ; « Tu vas revenir, n’est-ee pas ? tn vas être iei à côté de moi, sur mon cœur, dans mes liras ! Prends des ailes ! viens, viens ! »

Point d’autre femme pour lui que cette femme : à Cairo, on lui amène la maîtresse d’un officier piémontais ; elle est tonte jeune, belle à miracle. En la voyant son œil s’allume, mais c’est nn éclair : il retient près de lui ses officiers, il accueille la captive avec line dignité cabne, il la fait conduire aux avantpostes, rendre à son amant.

De la politique peut-être, cela; mais, à Milan, quand la Grassini s’offre toute à lui; que, désespérée, elle jette pour l’attendrir des accents si toncliants et si lyriques qu’elle convertit à la musique l’armée entière, il paie la clianteuse et il repousse l’amante. Une seule femme est pour lui toute la femme, et la volupté qu’il attend d’elle tonte la volupté.

Que fait-elle donc qu’elle ne vienne pas ? C’est que, en vérité, courir les champs avec ces soldats n’a rien qui la séduise. Comme il vaut bien mieux jouir à Paris du mal qu’ils se donnent, et comme c’est bon d’être enfin parvenue — et par un coup de cartes —

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à être comptée parmi les élégantes suprêmes, les reines du Paris nouveau ! A présent Bonaparte lui a envoyé ses procurations, et d’ailleurs qui réinsérait crédit à la femme du Général en chef de l’x^rmée d’Italie ? Elle est de toutes les fêtes, de tontes les parties, de toutes les réceptions au Luxembourg-, qui retrouve avec Barras ses élégances princières, où, près de Madame Tallien, la maîtresse du lieu, on lui prépare la meilleure place.

Elle est au premier rang- lorsque Jnnot vient présenter au Directoire les vingt et un drapeaux, et elle sort au bras de Junot, prenant sa bonne part du triomphe. Et puis, les premières représentations, et, quand elle entre dans sa loge, le parterre debout, et déjà l’acelamation d’un peuple ; et puis, les fêtes officielles, la fête de la Beconnaissance et des Victoires qui semlile lui être dédiée; et puis, Paris, Paris qui l’a prise au point qu’elle ne saurait vivre hors de Ibiris et que, désormais, à travers tout, pendant les dix-huit années qui lui restent à vivre, elle portera cette imifpie j^réoccupation : ne pas quitter Paris.

Lui, qui attend, qui espère, qui enrage, lui que torturent la jalousie, l’inquiétude, le désir, écrit lettre sur lettre, expédie courrier sur courrier. Que laitelle ? que pense-t-elle C’est donc qu’elle a pris un nouA^el amant, « de dix-neuf ans » sans doute? <( S’il était vrai... crains le poignard d’Othello... », et elle, souriant, aAec son petit zézaiement créole : « Il est drolle^ Bonaparte ! »

Il faut bien pourtant inventer un prétexte : J oseph Bonaparte est à Paris pour presser le départ ; Jnnot, quelque plaisir qu’il éprouve à se faire voir en hussard, va rejoindre l’armée. Après Cliérasco, ç’a été Lodi et à présent l’armée est à Milan. C’est un palais, non plus un bivouae qui l’attend. Qu’inventer ? Une maladie, eela est vieux, mais une maladie qu’oeeasionne un commeneement de grossesse, eela est excellent. Et, dès qu’il a cette nouvelle, Bonaparte s’affole. « J’ai tant de torts envers toi, écrit-il, que je ne sais comment les expier. Je t’accuse de rester à Paris, et tu y étais malade ! Pardonne-moi, ma bonne amie ; l’amour que tu m’as inspiré m’a ôté la raison : je ne la retrouverai jamais. L’on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes que je me ]jornerais à te voir, à te presser sur mon cœur et à mourir ensemble... Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour dans tes bras. Infortuné, je me contenterais d’une journée ! »

Et le même soir, à Joseph : « Mon ami, je suis au désespoir. Ma femme, tout ce que j’aime dans le monde, est malade. Ma tête n’y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma pensée. Je te conjure de me dire ce qui en est, comment elle se porte. Si, dès notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre amitié, je t’en prie, prodigue-lui tes soins, fais j)our elle ce cpie je serais glorieux de faire moimême. Tu n’auras pas mon cœur, mais toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour

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qui j’aie eu une vraie et eonstante amitié. Après elle, après ma Joséphine, tu es le seul qui m’inspire quelque intérêt. Rassure -moi. Parle-moi vrai. Tu eonnais mon cœur. Tu sais comme il est ardent. Tu sais que je n’ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j’adore. Sa maladie me met au désespoir. Tout le monde m’abandonne, personne ne m’écrit. Je suis seul, livré à mes craintes, à mes malheurs. Toi non plus, tu ne m’écris pas. Si elle se porte bien, qu’elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu’elle vienne. J’ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur. Je l’aime à la fureur et je ne puis plus rester loin d’elle. Si elle ne m’aimait plus, je u’aurais plus rien à faire sur la terre. Oh ! mon bon ami, je me recommande à toi. Fais en sorte que mou courrier ne reste pas six heures à Paris et qu’il revienne me rendre la vie !... »

Il n’y peut tenir ; il menace, si sa femme n’arrive point, d’envoyer sa démission, de tout abandonner, de revenir lui-même. Joséphine comprend que c’est fini des prétextes ; que celui de la grossesse, le meilleur, celui qui touche au vif Bonaparte, s’est évanoui, — si même il a jamais eu un semblant d’apparence ; (pie celui de la maladie ne peut prendre Joseph pour dupe, puisqu’elle a eontiuué ses sorties, qu’elle ne s’est privée d’aucune fête et qu’elle en a fort bien supporté les plaisirs.

Il faut doue partir, et, désespérée, toute fondue en larmes, poussant des gémissements, après un souper

d’adieu au Luxembourg-, elle monte en voiture avee son eliien Fortuné, Joseph, Junot, le eitoyen Hippolyte Charles, adjoint à radjudant général Leelere, et la eitoyemie Louise Compoint. Celle-ei, Vofficieuse, mange à la même taille que sa maîtresse, est en tout vêtue eoinine elle. Sa ehaml3re, rue Chantereine, n’est en rien eelle d’une domestique, et, avee ses rideaux et ses portières de siamoise, avee les flambeaux d’albâtre montés eu enivre doré, les amours et les jardinières de biseuit de Sèvres, avee la belle eommode à la régenee qui a les mains, les entrées et les saljots de enivre et le dessus de marbre raiiee, elle est plus élégante que la chamlDre de Madame. Ce qu’est Louise Compoint pour Joséphine? — Sans doute uniquement une eonlidente qu’elle ménage et à qui, malgré la lirouille survenue, elle paiera pension jusqu’en i8o5. Dans le voyage, qui est long, et qu’on semble prolonger à dessein, Junot prend ses mesures avee Mademoiselle Louise, et Joséphine, bien que, à en juger par la suite, elle ne trouve pas M. Charles indifférent, enrage, dit-on, de se voir enlever ou préférer sa favorite.

Partie tout à la fin de juin (messidor, IV), le 8 juillet (20 messidor), la voiturée n’est pas eneore à Milan, mais elle y touehe, et Bonaparte, obligé d’aller faire faee à l’armée de Wurmser, supplie Joséphine de le joindre à Vérone : « J’ai besoin de toi, lui dit-il, ear je vais être bien malade. » Elle l’attend pourtant à Milan, où il aeeourt : deux jours d’effusion,

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d’amour, de caresses passionnées. Puis, tout de suite, c’est la grande crise de Gastig-lioue. Jamais situation plus grave, jamais périls plus extrêmes. Il ne s’agit meme pas de savoir si l’on évitera la défaite, mais si l’on échappera à la destruction. Et au milieu des ordres qu’il lance pour assembler ses divisions, des combinaisons qu’il invente pour atténuer le désastre ; dans cet instant où il joue ses destinées, où sa fortune paraît hésiter, où Bonaparte, pour la première fois, semble douter de lui-même, cliaqiie jour, une lettre, une longue lettre d’amour : « Ah ! je t’en prie, laisse-moi voir quelques-uns de tes défauts ; sois moins belle, moins gracieuse, moins tendre, moins Ijonne surtout ; surtout ne sois jamais jalouse ; ne pleure jamais : tes larmes m’ôtent la raison, brûlent mon sang... Viens me rejoindre, et, an moins, qu’avant de mourir nous puissions nous dire : Nous fûmes tant de jours heureux ! »

Et le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours qu’il est éloigné d’elle, cette même folie de j^assion, des baisers pleuvant sur tous les replis de ce corps qu’il divinise !... Pour qu’elle vienne le retrouver, fût -ce une nuit, fût-ce une heure, il demande, il supplie, il ordonne. Elle, un peu plus soumise, car, ici, dans cette Italie conquise, devant cette armée fanatisée, elle sent confnsément qu’il est de la race des Chefs et qu’au moins on doit paraître obéir, elle fait effort pour l’aller chercher, et c’est alors une course étrange au milieu des soldats, une

course de fuyarde et de triomphatrice, où tantôt elle est aceueillie en souveraine par les magistrats de l’Italie nouvelle, tantôt elle essuie le feu des batteries autrichiennes, une course dans des voitures qui versent, parmi des armées victorieuses ou débandées, et l’amour au bruit des tamljours qui Ijattent la charge, dans le pétillement des fusillades, à la lueur des villes bombardées

Est-elle avec Bonaparte ? « il est toute la journée en adoration devant elle comme devant une diAÛnité ; » s’éloigne-t-elle ? courrier sur courrier. De chacun de ces villages ignorés dont il va faire les noms immortels, des lettres, où il mêle à des déclarations de tendresse, de conhance, de reconnaissance même, des imprécations jalouses, des caresses délirantes. A ers elle, la maîtresse âgée, mondaine et experte, c’est le cri de ces sens affamés, tout jeunes et tout neufs, de l’homme de vingt-six ans qui, jusque-là, a vécu chaste ; c’est la plainte ininterrompue d’un désir cpi’exaspèrent la maladie, la fièvre, l’effort continu du cerveau en travail.

Malgré lui, l’expression de ce désir, il l’emprunte à ses souvenirs de la Nom’'elle Héloïse, fouettant encore de la littérature de Rousseau l’emportement de sa phrase : non qu’il ne soit pas sincère et que l’amour soit chez lui prétexte à faire du style, mais il aime de cette façon, il a subi cette formule et il ne saurait — il ne saura jamais — parler d’amour dans une langue difïérente. En ce temps-là, il est un fils de Jean-

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Jacques, et, quoi qu’il eu ait eu, il est demeuré de sa race, et eomme tous ceux qui ont cueilli la percenche , pour sa vie, son cœur en est resté parfumé.

Joséphine, la pervenche, ce n’est pas son afïaire. Elle n’est ni de cette g-énération, ni de ces pays, ni de cette éducation, ni de cette naïveté. Cette perpétuelle exaltation la fatigue et rennuie. Certes, c’est gentil d’être aimée ainsi ; cela a semblé intéressant et neuf, mais cela lasse, et la maladresse d’un désir qni a ces brutalités et cette inexpérience n’est point pour réveiller des sens vieillis. Sans doute, il y a des revenants bons, présents des villes et ])résents des princes, offrandes des généraux, pots-de-vin des fournisseurs ; mais, quoiqu’elle dépense infiniment d’argent, elle n’est point femme d’argent. Aussi prodigue qu’imprévoyante, toujours tentable et toujours tentée, elle reçoit par obligeance et elle donne par caprice. Elle n’a pas trop l’idée qu’elle fait mal, car elle oljéit à son instinet, mais elle s’arrange tout de même pour que Bonaparte n’en sache rien. Elle lui connaît des scrupules qu’elle trouve étranges, étant donnés le milieu dans lequel elle a véeu et la société qu’elle a fréquentée ; mais il faut bien l’accepter tel qu’il est. Dès les premiers jours, à propos d’une boîte de médailles que Joséphine a reçue, il a parlé sévèrement, et il a fallu rendre les médailles. Désormais, il ne saura rien, et, s’il soupçonne, d’adroits mensonges, pour qui Joséphine s’est Jissuré des complices, couvriront les colliers de perles, les parures

de diamants, les tableaux de prix et les antiques inestimables.

11 est bien d’antres choses que Bonaparte ignore. A peine sait-il que M. Charles existe, ce M. Charles l’adjoint de Leclerc, qui est venu de Paris avec Joséphine. M. Charles est resté à Milan, où il 'promène par les mes un coquet uniforme de chasseur à cheval, et, chaque fois que le général s’absente du palais Ser- Ijelioni, M. Charles y rentre. Joséphine dit bien que M. Charles n’est là que pour l’amuser, la distraire,' la faire rire, que c’est tout platonique de sa part : et M. Charles, c’est tiii petit jeune homme, tout en chair, très râblé, d’niic assurance impertnrbaljle, d’un corj)s extrêmement alerte, vif et adroit, ne parlant qu’en calem])onrs, excellant dans tons les tours de force et d’adresse, les mystilications et les charges, un drôle de corps, comme on dit. 11 est le lien entre Joséphine, qui a toujours besoin d’argent, et les fournisseurs qui s’imaginent avoir besoin de Joséphine. 11 est prodigue comme un traitant, mais gaiement, à la bonne franquette, eu hussard qui ferait des affaires. Quel contraste, et comme, pour Joséphine, rantithèse semble préparée à dessein ! Mais voici que Bonaparte a des soupçons sur M . Charles comme il en a en sur Murat. M. Charles, dit-on, est arrêté ; mais n’est-ce pas pour ses rapports avec les fournisseurs ? En tout cas, il quitte l’armée, il retourne à Paris, où Joséphine le fait associer à la Compagnie Bodin, lui procure une grande fortune dans les vivres.

LA CITOYENNE BONAPARTE

M. Charles était une distraetion à souhait : c’était quelqu’un du Paris qu’aimait Joséphine, le Paris cabotin, amuseur et liruyant, le Paris noceur. Il lui fallait un M. Charles pour soutenir l’incurable ennui qu’elle éprouvait : « Je m’ennuie l^caucoup, » écritelle à sa tante. Oui, tout l’ennuie, et l’amour éperdu de son jeune mari, et Milan, et Gênes, où le Sénat la reçoit en reine, et Florence où le Grand-Duc l’accueille en cousine, et Mombello, où elle tient sa cour, et Passeriano, et Venise, tout l’ennuie, hormis Paris. Et pourtant, voici que Bonaparte part pour Paris et elle ne l’accompagne pas. A elle, il a pris fantaisie d’aller à Rome, — du moins l’a-t-elle dit, — et elle ne rentre que huit jours après son mari rue Chantereine — rue de la Victoire — dans cet hôtel où elle vient, par correspondance, de jeter 120,000 francs de mobilier et de décoration, cet hôtel de 52, 400 francs que Bonaparte achètera seulement dans quatre mois, le 3i mars 1798.

Ainsi, pour un caprice — et quel caprice qu’un M. Charles! — elle a fait bon marché de ce voyage d’apothéose à travers la Suisse et l’Italie, de ce retour dans la patrie au l^ras de l’homme dont le nom emplit Paris et dont elle porte le nom... Un mois après que Bonaparte a quitté Milan, elle n’est pas encore revenue : elle n’arrive que tout à la fin de décembre.

Bien que, alors, chez Napoléon, l’amour ne soit plus en cette furie de passion des premiers jours, sa femme est encore la seule femme qu’il aime. Il en fait

profession publique : « J’aime ma femme, » dit-il à Madame de Staël. Il ne quitte point sa femme et il ne lui déplaît point qu’on répète qu’il est extrêmement jaloux. Pourtant elle ii’est plus jolie; « elle a près de quarante ans et les paraît ])ien ». Qu’importe! Pour Bonaparte elle ne vieillira point, et, la folie passée, il lui reste, de sou premier amour, nu si cliaiid et si reeoniiaissaut souvenir que, à travers toute sa vie, quoi que Joséphine lui fasse et quoi qu’il advienne, elle demeurera toujours l’adorée, la lemme qui exereera sur ses sens et sur sou eœur le seul immuable pouvoir.

MADAME FOURÈS

A Toulon, le 29 floréal an VI, du pont de \ Océan, le vaisseau sur lequel il a embarqué sa fortune, Bonaparte regarde, si longtemps qu’il peut l’apereevoir, le mouchoir qu’agite Joséphine. Il aime encore cette femme, non plus avec l’ardeur de tempérament des premiers jours, mais avec la reconnaissance de ses sens satisfaits et de sou cœur dorloté. Il l’aime comme l’incaruatioii de la grâce et de l’élégance, comme l’être féminin par essence, le premier qui se soit offert à lui, le premier qu’il ait pleinement possédé.

Avec elle il est convenu que, dès qu’il aura conquis cette Egypte — et il ne doute point de la conquête — elle viendra le rejoindre, qu’il lui enverra une

MADAME FOURÈS

frégate ; qu’en attendant elle ira prendre les eaux. Mais, si Joséphine a été sincère en promettant, bientôt l’idée de partir, d’aller si loin, à travers tant d’inconnu, la trouble et l’effraie. A Paris, elle est ressaisie par les habitudes anciennes, les sociétés, le monde, surtout ses liaisons de Milan. De son côté, Bonaparte est mis en éveil.

Dès la traversée de Toulon à Malte et à Alexandrie il s’inquiète. Les vieux soupçons lui reviennent à la pensée. 11 veut savoir, il interroge, on lui répond. A des reprises diverses, prenant à part ceux qu’il juge le plus ses amis, qui peuvent le moins lui refuser des vérités, il s’obstine à tout connaître de ce qu’on a dit d’elle en Italie.

Ce qui s’est passé avant qu’il épousât Joséphine ne le regarde point, ne le touche point. Quand, de Milan, le 28 prairial an YI, il lui écrit : « Tout me plaisait, jusqu’au souvenir de tes erreurs et de la scène affligeante qui précéda de quinze jours notre mariage », il donne la clef de son propre caractère, de sa façon de comprendre l’amour. Le droit qu’il a sur le cœur, l’esprit, les sens de cette femme, ne date que du jour où elle s’est librement obligée par un serment, où elle a accepté son amour, oii elle a semblé le partager; mais, de ce jour, elle lui appartient, et, si elle le trompe, c’est fini d’elle.

Dès que les yeux de Bonaparte sont dessillés, dès que l’illusion où il a vécu s’est dissipée, l’idée du divorce se fait jour dans son esprit : il tient rompu

le lien qui l’attaclie à sa femme. S’il eût conservé son ig-norance, sans doute il lui serait resté fidèle en Egypte comme il l’avait été en Italie, mais, désormais, à quoi bon se contraindre ? à quoi bon, dans l’ennui profond al^attn sur l’armée d’Eg ypte, négliger des distractions qui, quelques mois auparavant, eussent apparu à sa conscience comme des trahisons envers une maîtresse fidèle, qui maintenant ne sont plus à ses yeux que les naturelles faiblesses d’un homme de vingt-neuf ans?

Il a la fantaisie de goûter aux femmes d’Asie, comme avaient fait quantité d’officiers : on lui en amène une demi-douzaine, mais leur tournure et lénr ol3ésité le dégoûtent. Il n’y touche point et les renvoie tout de suite. Nul, dès ce temps, plus susceptible de dégoûts physiques, plus sensible aux odeurs, ayant des nerfs plus impressionnables et plus effarouchés.

11 rencontre mieux au Tivoli égj'ptien. C’est un jardin sur le modèle du Tivoli de Paris, qu’a entrepris de monter un émigré, ancien garde du corps, ancien condisciple de Bonaparte à Brienne, qui a obtenu de suivre l’armée. Comme à Paris, il y a un cercle, toute espèce de jeux, de chevaux de bois, d’escarpolettes et de balançoires, puis des jongleurs, des psjdles, des aimées, et l’on prend des glaces en écoutant la musique militaire. Ce serait charmant avec le personnel féminin des jardins d’amour de Paris ; mais, de femmes d’Europe peu ou point, et c’est j^onrquoi l’armée s’ennuie et pourquoi tant d’officiers, en déses-

PAULINE FOURÈS

(Née Bellisle. — Surnoiimiée Bellilote)

Plus tard de Ranchoup

SON PORTRAIT PEINT PAR ELLE-MÊME (A M. le comte Desmaz-ièves)

MADAME FOURÉS

poir de cause, épousent authentiquement des Égyptiennes.

Les seules Européennes qu’on voit et qui fréquentent an Tivoli sont arrivées avec l’armée. Or, avant le départ, les ordres les plus sévères ont été donnés pour que tontes les femmes d’officiers restassent aux dépôts des demi-brigades ; celles-là seules donc sont parvenues jusqu’au Caire qui, par un subterfuge, sous des haljits d’homme, ont enfreint la consigne, échappé aux rondes, et fait la traversée en quelque cale de navire.

Ce sont des audacieuses, des guerrières, habituées aux aventures et ^^l’êtes, comme la lémme du général Verdier, à tirer des coups de fusil. Entre elles, la plus jolie, une petite femme à cheveux Idonds, à peau éclatante, à dents merveilleuses, très agréaljle en tout temps, ici adorée.

Elle se nomme Marguerite - Pauline Bellisle : apprentie chez une modiste à Carcassonne, elle s’est fait épouser par le neveu de sa ])atronne, un joli lieutenant du 22® Chasseurs à cheval qui s’appelle Eoiirès. Eu pleine lune de miel, ordre d’embarquer pour l’Égypte : la mariée s’est costumée en chasseur et faufilée sur le même bateau cpie son mari. Au Caire, elle a repris ses habits féminins, « fraie peu avec les autres officiers, et l’union de ce couple est citée comme un modèle édifiant ». A la fête donnée le 20 frimaire an Vil (10 décembre) sur l’Esbekieh, où, après la revue générale des troupes. Conté

lance une montgolfière qui, pense-t-on, doit prodigieusement surprendre les gens du Caire et ne leur fait même point tourner la tête, les deux tout jeunes aides de camp du Général en elief. Merlin et Eugène de Beaiiliarnais , se montrent Madame Fonrès : ils l’admirent avee une telle véhémence que Bonaparte à son tour regarde et s’informe.

Le soir même, il la retrouve au Tüwli égyptien, lui adresse des oeillades, s’approche, lui fait des compliments, s’arrête longuement près d’elle. Puis, des officieux eomme il s’en trouve s’entremettent.

Calcul on vertu, la petite ne se rend pas tout de suite. 11 faut des protestations, des déclarations, des lettres, de riches cadeaux. Enfin, on s’arrange. Le 17 décembre, Fonrès reçoit l’ordre de s’embarquer — tout seul cette fois — sur le chebee le Chasseur, capitaine Lanrens, avec mission d’atteindre la côte d’Italie et de porter des dépêches au Directoire : à Paris, il doit voir Lucien et Joseph Bonaparte et, de Paris, sans s’arrêter, revenir promptement à Damiette.

Dès le jour du départ de Fonrès, Bonaparte a invité la petite femme à dîner avec plusieurs antres dames françaises. Il l’a à eôté de lui et lui fait fort galamment les honneurs. Mais, tout d’un eoiip, simulant une maladresse, il renverse sur elle une carafe d’eau glaeée et l’entraîne dans son appartement sous prétexte de réparer le désordre de sa toilette. « Les apparences étaient à peu près conservées, » dit-on. —

MADAME FOURÈS

A peu près, en effet. Seulement l’absenee du Général et de Madame Fourès se prolong-ea trop longtemps pour que les eonvives, demeurés à table, pussent conserver des doutes sur la réalité de Faccident.

Le doute fut moins permis encore lorsqu’on vit meubler en hâte une maison voisine du palais d’Elfilley, haljitation du Général ; Madame Fourès y était à peine installée que survint Fourès.

Le Chasseur, aj^ant mis à la voile le 28 décembre, avait, dès le lendemain, été pris par le vaisseau anglais le Lion, et les Anglais, fort au courant de ce qui se passait à l’armée française, avaient eu la malice de renvoyer Fourès sur parole de ne point servir contre eux pendant la durée de la guerre.

Fourès, que Marmont avait vainement tenté de retenir à Alexandrie, arriva furieux au Caire et fît expier assez rudement à son épouse les libertés qu’elle avait prises, a Pour se soustraire à ses emportements, » Madame Fourès demanda le divorce, qui fut prononcé en présence d’un commissaire des guerres de l’armée. Au retour de l’expédition de Syrie, le mari fut de nouveau autorisé à repasser en France et un ordre pressant de faciliter son voyage fut adressé au commissaire de la marine.

Après son divorcej. Madame Fourès, qui avait repris son nom de Bellisle, mais qui dans l’armée, comme jadis à Carcassonne, n’était connue que sous le joli nom de Bellilote, s’afficha en favorite. Richement parée, vivant avec un luxe extrême, recevant à

sa table les g-énéraux, faisant les honneurs du palais aux quelques Françaises de l’armée, on la voyait aux promenades, tantôt roulant en ealèche avee Bonaparte, l’aide de eamp de serviee trottant à la portière — Eugène de Beanharnais comme les autres, — tantôt caracolant en habit de général, tricorne en tête, sur un cheval arabe dressé pour elle. <( Voilà notre générale , » disaient les soldats . Les beaux parleurs l’appelaient la Clioiipâtre.

Au col, elle portait, pendu à une longue chaîne, le portrait miniaturé de son amant. C’était une liaison publique, et qui, d’ailleurs, n’étonnait point. En tout état-major des armées de la Bépublique on eût trouvé, dès 92, des jeunes femmes en habits mascnlins faisant parfois le service d’aide de camp, comme les demoiselles de Fernig, plus souvent faisant un antre service : comme Illyrine de Morency, Ida Saint-Elme, tant d’antres.

Un costume cVhomme était de rigueur alors en tonte garde-robe de femme vivant librement, et l’habitude qu’avaient les généraux d’emmener à la guerre leur maîtresse ou même leur femme était si Ijien enracinée que, |iendant les campagnes d’Espagne jusqu’à la lin de l’Empire, nul pour ainsi dire n’y manqua. Exemple : Masséna en 1810-1811. Eugène pourtant se fâcha un peu des promenades, mais il ne démissionna point, il resta comme aide de camp près de son beau-père et fut seulement dispensé des cavalcades.

MADAME FOURÊS

Bonaparte était à ce point amoureux de Bellilote qu’il ne lui avait jîoint caché l’intention de répudier Joséphine et qu’il lui avait parlé de l’épouser, elle, l’apprentie modiste de Carcassonne, au cas où elle lui donnerait un enfant. Mais quoi ! « la petite sotte n’en savait pas avoir, » disait-il avec humeur. Et à qui rapportait le propos elle ripostait : « Ma foi ! ce n’est pas de ma faute ! » Pourtant, il y avait un Césarion : c’était un petit chien griffon. Un jour, raconte le vertueux Desgenettes, le Général en chef était chez sa maîtresse, et, « pour être plus à l’aise, sans doute à cause des clialeurs, il avait quitté et déj)osé sur un canapé un riche habit l3rodé à Milan ». Une chienne, prête à mettre bas, déposa son fruit sur un des pans de l’habit, et les loustics de l’armée, si fort teintés d’antiquité, jouirent éj^erdument à appeler et siffler Césarion.

Pendant l’expédition de Syrie, Bellilote resta au Caire, et Bonaparte lui écrivait les lettres les plus tendres. Au retour, après Aboukir, quand le Général monta à bord de la Muiron pour revenir en France, il donna l’ordre que la ci-devant Madame Foiirès le rejoignît le plus tôt possible et par le premier navire qui serait armé. 11 lui laissait mille louis pour le voyage.

Kléber ne l’entendit point ainsi. Successeur de Bonaparte dans le commandement de l’armée, il tenait sans doute la possession de Bellilote comme une des prérogatives du général en chef, et il mit obstacle sur obstacle au départ.

Enfin, il se détermina à adresser la dame à Menon, commandant à Rosette, avec ce billet d’introduction :

« Au Caire le 9 vendémiaire an VIII.

« La personne qui vous remettra cette lettre, mon cher général, est la citoyenne Forest ; elle désire passer en France, rejoindre le héros, l’amant qu’elle a perdu et attend de votre obligeante courtoisie que vous lui ferez faire ce voyage le plus tôt possible et en bonne compagnie et tout cela, elle saura mieux le solliciter que moi.

« Je vous salue bien cordialement.

« Kléber. »

Menon répondit le 18 : « Mon cher général, la belle est arrivée, mais je ne l’ai point vne. Je Ini rendrai sans la voir tons les services qni seront en mon pouvoir pourvu C{ii’il n’y ait rien à démêler avec son mari. Il y a longtemps que je sais et que j’ai éprouvé qn’«7 ne retient rien de bon à se mêler d’affaires semblables. Soyez assuré qu’en France il sera parlé de celle-ci ; l’homme en question a beaucoup d’ennemis et il se trouvera au Corps Législatif quelqu’un qni fera sur la galante aventure un discours de deux heures au moins. Vous voyez d’ici tout ce qn’on peut dire là-bas ! Nous serions bien arrangés, nous autres pauçres diables, si nous entrions pour quelque chose dans la bataille. »

On voit que Menon paraissait assez peu se soucier de VHomme en question. Un mois pins tard, jour pour jour, il eût écrit d’antre encre. Enfin, grâce, dit-on, à Desgenettes, Madame Fourès obtint de

MADAME FOURÈS

s’embarquer avec Junot et quelques savants de l’Expédition — Rigel, Lallemand et Gorancez fils — sur un Ijateau neutre, V America. Mais malgré son pavillon, V America fut pris par les Anglais.

Voilà Bellilote captive, puis relâchée, enfin amenée en France. Elle y arrive quand tout est terminé ; la réconciliation est accomplie entre Joséphine et Bonaparte, et la journée du 18 Brumaire a fait de son amant le premier magistrat de la Bépiiblique, l’homme qui doit donner à tous l’exemple de la dignité dans la vie et de la rigidité dans les moeurs.

On prétend qu’alors il interdit à BeUilote de venir à Paris. Elle ne fit point faute pourtant de s’y montrer en compagnie, aux Français et dans les autres théâtres. Seulement le Consul refusa de la recevoir.

Par contre, beaucoup d’argent : il en donne chaque année et chaque fois qu’elle en demande. En 1811, le II mars, il lui fait don encore de 60,000 francs sur la Caisse des Théâtres. Il fait acheter pour elle une maison de campagne aux environs de Paris et il s’intéresse à son mariage avec un personnage bizarre et de peu de scrupules, M. Henri de Banclioup, ci-devant officier d’infanterie.

Le mariage a lieu à Belleville en 1800 et le mari, dont les aventures mériteraient d’être contées tant elles sont singulières, est nommé le ii Brumaire an X (2 novembre 1801) sous-commissaire des Belations commerciales à Santander; trois ans plus tard, il

obtient d’y être mis en pied. En 1807, il est transféré à Cartliagène. Madame de Ranehonp proteste eontre ce déplacement dans une lettre adressée à Talleyrand. « Le climat de Cartliagène, dit-elle, est encore plus mauvais que celui de Santander. » Elle a les plus vives craintes pour la santé de son mari. Sa propre santé est altérée. Ce qu’elle demande, c’est, sur place, le grade de consul général pour son mari ; car un déménagement leur serait très onéreux et ils ne pourraient vivre honorablement à Cartliagène, réduits qu’ils sont à leurs seuls appointements. L’Empereur ne lui relusera pas cette grâce, la première qu’elle lui ait demandée de sa çie. Talleyrand faisant la sourde oreille, Bellilote s’adresse directement à l’Empereur, le suppliant de lui accorder la dernière prière qu’elle lui adressera : un consulat général, Dantzig ou Hambourg. Cette dernière requête est de septembre 1807 ; ce n’est que le 27 j uin 1810 que llancboup obtient le consulat de Gotliembourg.

Sa femme ne l’y suit pas, s’installe à Paris et semble se soucier fort peu de voyager en Suède.

Elle occupe un bel appartement rue Napoléon, tient un grand état de maison, dépense à tort et à travers, est folle de monde et de plaisir, s’empresse aux bals, aux spectacles, aux promenades à la mode, reçoit quantité de Russes, entre autres, comme de juste, Czerniclielî, Narishkine, Demidoff, Tettenlîorn, mais ne néglige pas pour cela les Français. Elle a pom’ amant, en 1811, le commandant Paulin, aide de

MADAME FOURÊS

camp de Bertrand, et, presque en même temps, Peyrusse, le frère du caissier de la Couronne. Cela ne l’empêche pas de eourir après l’Empereur, d’épier son regard et de désirer son sourire. Dans tonte fête publique où elle peut espérer qu’il passera, elle se plaee an premier rang. Dans tous les bals masqués où il y a diance qu’il AÙeniie, elle trouve moyen de se faire inviter. Un soir, dans un de ces bals, elle le reconnaît sous son domino gris de fer, l’aborde, l’agace, croit, à un mot qu’il lui dit ou qu’elle croit entendre, qu’elle a éveillé un souvenir dans son esprit. (( Décrire une juljilation comme celle où je la vis le lendemain n’est pas en mon pouvoir, » écrit Paulin. Qui sait ? C’est peut-être le lendemain qu’il lui envoya les 60,000 francs.

Paiüin parti pour l’Illyrie paré des belles épaulettes à graine d’épinard que lui a offertes Bellilote, elle prend un autre, deux autres amants : l’iin, Reveroni Saint-Cyr qui lui sert de teinturier pour le roman qu’elle a entrepris de composer, qui s’intitulera Lord Wentworth et dont elle envoie les épreuves à Paulin pour le distraire ; l’autre le Corse Lepidi, aide de camp du duc de Padoue, joli comme un ange, mais assez sot. « J’aime les jolies bêtes, » dit-elle.

Mais voici que llancboiq) qui, sans y rien voir, avait laissé passer chez lui un régiment tout entier, découvre l’intrigue et exile sa vertueuse éjiouse à Craponne, dans la maison d’un notaire où il lui loue une cbambre. Là elle se fait passer pour victime de

Napoléon, se donne comme une dame d’honneur de rimpératrice et avec Fniiique bonne qui l’accompag-ne se plaît à étonner par sa tenue la société de l’endroit. Elle s’assied devant la maison qu’elle occupe pour lire les journaux, Inme à la fenêtre de sa chambre, se promène avec un g-rand chien à poils soyeux qu’elle emmène même à l’église. Point d’excentricité qu’elle ne se permette. Gela se termine par une bonne séparation de corps et biens, et, par suite, plus de logement, de toilettes, ni d’argent.

Elle en trouve pourtant assez pour venir en i8i3, à Vérone, rejoindre Paulin qui, un beau jour, au milieu d’une grande revue, reçoit un petit billet mystérieux annonçant son arrivée. C’est une vie d’amour tout exalté, jusqu’au moment où Paulin doit suivre son général à l’armée d’Allemagne. Madame de Ranchoup revient alors à Paris où, quoiqu’elle paraisse dans les meilleurs termes avec les frères Peyrusse et quelques-uns de leurs amis, on la trouve en même temps fort répandue dans les cercles à la mode. Elle fréquente chez la baronne Girard, chez la comtesse de Sucy, chez la baronne Boyer. C’est qu’elle est en vérité très intelligente et très agréable, et qu’elle plaît aux femmes comme aux hommes. Elle vient de publier chez Delaunay son Lord Wentworth et, du coup, la voilà passée femme de lettres.

Elle peint aussi, non sans agrément : on en peut juger par un portrait aimable où elle s’est représentée elFeuillant une marguerite ; singulière idée, car, si elle

MADAME FOURÈS

cherche \q passionnément, elle a rencontré le : plus du tout. Mais, pour une marguerite effeuillée, la pelouse n’en chôme pas. Elle est charmante sur ce portrait avec sa tête drôle et vivante, un peu ronde, ~ un peu modiste — mais très fraîche et très éclatante sous les cheveux d’un blond eendré nattés et frisés à l’enfant ; avec ses grands yeux d’un bleu elair qui veulent être pudiques, à la façon des cruches cassées, et auxquels des sourcils d’un noir d’ébène donnent un éclat singulier ; avec son corps délicat et appétissant, des bras d’une vraie beauté, cet ensemble aimable, frais, gentil qui rachète par l’éclat et la grâce ce qui manque en distinction.

Telle elle est, sauf que ses cheveux repoussés peuvent la couvrir tout entière, lui faire un royal manteau, lorsque l’Invasion ramène à Paris ses amis les Russes. Elle semble avoir joui fort bien encore de ces années i8i4 et i8i5, mais, vers i8i6, la gêne arrive, puis une sorte de misère. Elle vend son mobilier qui est d’importance, et part pour le Brésil en compagnie d’un sieur Jean- Auguste Bellard, ancien officier de la Garde. Le bruit court à Paris que, avec sa fortune réalisée, elle se propose de nouer des relations avec Sainte-Hélène et de faire évader Napoléon. Elle n’y pense guère, ayant pris l’Empereur en horreur et affectant les opinions les plus purement blanches. Lorsque, en ses mémoires. Madame d’Abrantès, avec quantité d’éloges, se fait l’écho du racontar. Madame de Ranchoup proteste. Cela la pourrait

mettre mal avec la police qui la surveille comme (( anciemie amie de Bonaparte », et qui, en 1826, lorsqu’elle revient en compagnie de Bellard, la fait filer pas à pas.

On prétend savoir que Bellard, qui se dit colonel, est son amant depuis quinze ans ; que Pauline a une fille, d’environ vingt ans, qu’elle fait appeler Mademoiselle de Long'chamj), qu’elle-même prend ce nom de Long'cliamp : qu’elle Yit largement et d’ailleurs ne fréquente pas de gens suspects.

Au fait, par ses voyages, elle n’a voulu, semblet-il, que se refaire une aisance : elle a emporté une pacotille, qu’elle échange au Brésil contre des bois de palissandre et d’acajou, revient avec ses bois, les A^end, achète des meubles qu’elle retourne vendi’e et fait ainsi la navette jusqu’en 1887, où elle se fixe à Paris. Elle continue à écrire, publie un nouveau roman : Une Châtelaine du XI U siècle, et, installée dans un appartement modeste de la rue de la Villel’Evêque, entourée de singes et d’oiseaux en liberté, elle mène jnsqu’à l’àge de quatre-vingt-douze ans — car elle est morte seulement le 18 mars 1869 — une existence que beaucoup envieraient. Elle a gardé son intelligence intacte, elle écrit, elle peint, elle joue de la harpe, elle achète des tableaux, elle entretient ses relations avec les femmes qu’elle a connues jadis, elle forme même de noiwelles amitiés, — avec MademoiseUe Rosa Bonheur entre antres.

Son goût d’art, on le trouA^era dans les tableaux

LE PARDON

assez nombreux qu’elle a légués au musée de Blois (elle était attirée à Blois par une amie, la baronne de Wimpffen). Beaucoup de copies, beaucoup de ces tableaux qu’on dit de l’école de Raphaël, du Titien, de Léonard, de Boucher ; quelques toiles attribuées à Prud’hon, d’autres à Reynolds, à Terburg, à Jean Meel, à Carlo Maratti, à Jeaurat ; deux tableaux modernes, l’iin de Rosa Bonheur, l’autre de Compte- Calix; des Enfants Jésus, des Bohémiens, des Vénus, des Amours, des Psychés, des Ermites, des Leçons

de fCite — rien qui rappelle les temps de l’Egypte, et le palais d’Elfi-Bey, et l’homme qui dans cette vie devrait tenir toute la place. Madame de Ranchoup — la comtesse de Ptanchoup, comme elle se faisait appeler — avait, avant sa mort, bridé toutes les lettres que lui avait écrites le général Bonaparte.

Elle eût voulu, semble-t-il, anéantir jusqu’au souvenir de cet amour qui lui vaut seul un peu de la curiosité de l’histoire, cet amour très jeune, très sensuel , qui a encore des côtés de naïveté , mais qui, surtout, dénote déjà chez Bonaparte ce désir, dès lors impérieux, d’un enfant à lui, un enfant à qui il transmettrait, avec son nom, l’héritage de sa gloire.

LE PARDON

Joséphine dînait au Luxembourg, chez Gohier, président du Directoire, lorsque tomba la nouvelle, inattendue surtoiit pour elle, du débarcpiement de

Bonaparte à Fréjus. En vérité, elle avait eomme oublié que Bonaparte existât et semblait ne plus penser qu’il pût revenir, tant eUe avait arrangé sa vie à sa guise, et tant elle se conduisait en veuve consolée.

En Égypte, le mari songeait an divorce ; mais, en France, la femme rendait la répudiation nécessaire.

Détachée de Barras, qui ne pouvait plus être un amant, dont l’influence d’ailleurs déclinait et dont les pouvoirs allaient bientôt expirer, elle s’était d’abord accrochée aux Rewbell, au point de leur jeter à la tête sa fille Hortense pour leur fils ; puis, Rewbell tombé par le coup d’État de prairial an Vil, éperdument, elle s’était livrée aux Gohier, mari et femme, dès l’entrée du mari au Gouvernement.

Ce bourgeois de Rennes, qui aflectait les mœurs pures et l’intégrité Spartiate, c’était le ministre de la Justice de la Terreur, celui qui avait inventé les formules légales dont Fouquier -Tinville requérait l’application. C’était le casuiste de la guillotine. Rien ne donne l’air d’austérité comme la chasse aux expédients juridiques : c’est l’hypocrisie nécessaire pour couvrir la prévarication. Gohier donc passait pour austère. Pour son austérité, il était entré au Directoire , et aussi il avait recruté Joséphine qui lui racontait ses passions ; et Gohier , protecteur , lui conseillait de divorcer pour épouser M. Charles. Le diAmrce est légal et républicain, il permet à une femme qui était la maîtresse d’un homme de devenir sa concubine.

LE PARDON

Joséphine hésitait — presque tentée. Mais, en attendant, elle avait rompu avec ses beaux-frères, Joseph et Lucien, et ils avaient, plus encore, rompu avec elle. D’eux, elle était assurée de ne rien obtenir, pas même l’arg’ent dont elle avait besoin et qui lui manquait tellement ! D’elle, ils n’avaient rien à attendre et si, tant que le Général avait été en France, ils l’avaient tolérée, à présent ils ne cherchaient qu’à la pousser hors de la famille où ils ne l’avaient jamais acceptée. Elle allait donc à Gohier, qui, étant du Gouvernement, lui pouvait être singulièrement utile. Il est vrai que Gohier était rennemi des Bonaparte ; mais, plus il leur était hostile, mieux il convenait à Joséphine. Si le conquérant d’Egypte ne revenait point, qui sait s’il n’y avait point quelque nouvelle fortune à tenter de ce côté? s’il revenait, Madame Gohier, dont on n’avait jamais dit de mal, abritée qu’elle était contre la calomnie par son obscurité, ses mœurs, ses habitudes, ses façons de petite, toute petite bourgeoise rennaise, serait un admirable répondant, couvrirait de sa bonne renommée les fréquentations douteuses, les amitiés suspectes et les amours étalées.

Donc, intimité chaque jour resserrée, et l’on était à dîner en famille lorsque cette nouvelle est jetée sur la nappe : Bonaparte débarqué et en route pour Paris. Quelque diligence qu’aient faite les courriers, il les suit sans doute : ce n’est pas pour s’arrêter aux triomphes des viUes qu’il a violé la quarantaine.

Délibérer, tenir conseil, Joséphine n’en a pas le temps. D’ailleurs, un seul parti à prendre : payer d’audace. C’est ce qu’elle fait, même avec Gohier, qu’elle prétend, bon gré mal gré, mettre dans son jeu : (( Président, lui dit-elle, ne craignez pas que Bonaparte vienne avec des intentions fatales à la liberté ; mais il faudra nous réunir pour empêcher que des misérables ne s’en emparent! »

Gohier servira sans doute, mais c’est Bonaparte d’abord qu’il faut. Vite, Joséphine demande des chevaux de poste. Elle prétend courir à la rencontre du revenant, éviter toute explication, tomber dans ses bras, réveiller dans ses sens l’amour éteint, le reprendre en maîtresse, et, dans sa voiture rentrer à Paris, à son iDras rentrer rue Ghantereine, et avec lui recevoir les Bonaparte dépités, qui, cette fois encore, n’oseront parler, ou qui, s’ils jiarlent, trouveront oreille close. Point d’hésitation ni de temporisation comme au départ pour l’Italie, point de Louise Compoint ni de Fortuné, nul bagage, et sa chaise vole sur la route de Bourgogne.

C’est par la route du Bourbonnais qu’arrive Bonaparte, et tandis que, pressant les postillons, Joséphine dévore des yeux l’horizou, y cherchant la voiture qu’elle espère, son mari est déjà rue de la Victoire. Elle revient en hâte, mais il lui a fallu aller jusqu’à Lyon, car les deux routes, qui se séparent à Fontainebleau, ne se rejoignent que là. Trois jours ont passé pendant lesquels Bonaparte, déjà affermi dans ses

LE PARDON

idées de rupture par les histoires recueillies en Égypte, interroge ses frères, ses sœurs, sa mère. Nul doute désormais sur la conduite de Joséphine à Milan, sur sa vie pire encore durant ses dix - sept derniers mois. 11 semble que par ménagement, soit pour elle, soit pour leur frère, les Bonaparte ne disent pas ce qu’ils savent : d’ailleurs, probablement, ils ne savent pas tout ; mais ce qu’ils disent suffit. La décision de Napoléon est prise, elle paraît inébranlable, et toute la famille y applaudit.

En vain, des amis, auxquels il raconte ses déboires , lui remontrent que cette acclamation du peuple à son retour l’engage et l’oblige ; que la nation, qui espère de lui son salut, n’attend pas de

lui un scandale ; que relever l’Etat est son premier devoir et qu’il peut différer pour renvoyer sa femme ; que, s’afficher en mari trompé, c’est débuter par se donner un ridicule, et que, en France, le ridicule tue. Mais de tout cela Bonaparte n’a souci : « Elle partira, dit-il; que m’importe ce qu’on en dira? On en bavardera un jour ou deux, on n’en parlera plus le troisième. )) Nulle considération n’est pour le toucher ou l’amoBir. Nul intérêt, si grand qu’on le lui présente, n’est pour prévaloir sur sa juste indignation. Pour éviter toute rencontre où il pourrait se laisser attendrir — car il sait le pouvoir de cette femme sur ses sens, il le craint encore sur son cœur^ — il fait déposer chez le concierge les effets, les bijoux, tout ce qui est à elle; il donne rendez-vous pour le lendemain

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