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matin à ses frères afin de régler les dernières formalités, et, enfermé dans sa chambre, au premier étage, il attend.
Joséphine arrive enfin, affolée. C’est une partie suprême qu’elle va jouer, et la partie est aux trois quarts perdue. En route, pour la première fois peutêtre de sa vie, elle a réfléchi, et toute l’horreur de sa position a brusquement apparu devant ses yeux. Si elle ne parvient pas à le voir, à le conquérir, où irat-elle? que deviendra-t-elle? Des passe-temps comme M. Charles, c’est bon un jour, un mois, un an. Mais comment a-t-elle pu être si sotte , non que de le prendre, mais que de l’afficher? Cela, et Barras, et d’autres, et la guerre déclarée aux Bonaparte, et les dettes, les dettes surtout !
C’est un tourbillon dans sa tête. Ne sachant point compter, achetant toujours, ne payant jamais, s’imaginant avoir tout soldé lorsqu’elle a donné de misérables acomptes, elle traîne déjà après elle, comme elle traînera pendant tout l’Empire, jusqu’à sa dernière heure, un cortège de créanciers qui lui présentent sans cesse de nouvelles occasions de dépenses, et dont, sans fin, elle grossit les mémoires, sans s’inquiéter un instant des échéances. L’échéance venue, elle pleure , elle sanglote , elle perd l’esprit , elle invente les combinaisons les plus étranges , elle se donne à Dieu ou au diable, et dès qu’elle a gagné « un petit peu de temps », eUe s’imagine avoir tout sauvé. EUe en est là à ce moment. A ses fournisseurs seuls.
LE PARDON
elle doit, a-t-on dit, douze eent mille franes. C’est vraisemblable : c’est là le chiffre ordinaire de ses banqueroutes. Il y a mieux qu’on ignore : elle a acheté, dans le canton de Glabbaix, département de la Dyle, pour 1,195,000 francs de biens nationaux, et elle en doit les deux tiers — l’autre tiers devant être fourni par sa tante. Madame Renaudin, devenue Madame de Beauharnais, qui n’a pas le premier sou pour le payer. Elle a acheté, le 2 floréal an VII, du citoyen Lecouteulx, la terre et le domaine de Malmaison, moyennant 225,000 francs de principal, 37,516 francs pour les glaces, meubles meublants, ustensiles et provisions, et 9,111 francs de droits d’enregistrement. Là-dessus, elle a payé les 37,5i6 francs de mobilier avec « le prix des diamants et des bijoux lui appartenant ». Mais le reste est exigible, et qui paiera ?
Sans doute, elle peut dire que le Général, qui a visité Malmaison avant son départ pour l’Egypte, a offert 25o,ooo francs de la propriété et que c’est à peu près le prix pour lequel elle s’est engagée . Mais, après avoir vu Malmaison, Bonaparte a vu Ris, il s’est vivement attaché à l’idée d’acheter ce château, puis il s’est rabattu sur une terre en Bourgogne. D’ailleurs, il ne lui a laissé à elle aucun pouvoir pour traiter en son nom. C’est à son frère Joseph qu’il a confié son argent; c’est par Joseph qii’il a fait payer à Joséphine sa pension annuelle de 4^,000 francs ; c’est à Joseph, seul, qu’il a communiqué ses pro-
jets ; car de lettres de lui à sa femme de ces temps d’Égypte, pas une. Si Joseph a lâché i5,ooo francs pour un acompte aux Lecouteulx , la quittance , en date du 17 messidor an VII, est au nom du Général, et Joséphine doit les i5,ooo francs , puisqu’elle a voulu être mariée sous le régime de la séparation de biens.
Rien ne lui appartient, pas même l’hôtel de la rue de la Victoire : il a été acheté et payé par Bonaparte. Il lui reste son écrin, cet écrin formé en Italie qu’elle se plaît à montrer et qui, dit une femme, est digne déjà de figurer dans les contes de Mille et une Nuits ; il lui reste encore des tableaux , des statues et des antiquités, le butin de guerre de sa campagne. Mais qu’est cela près de ce qu’elle doit payer? Qu’est-ce, près de ce qui lui échappe ?
Ainsi, la voilà sur le pavé , et elle n’est plus à l’âge où l’on rencontre des fortunes. Les années ont marqué sur la peau flétrie par le fard. La taille est restée gracieuse et soiqile, mais le visage se gâte. Créole, mariée à seize ans, nubile à douze (Tercier dit lui avoir fait la cour vers 1776 ou 1778), elle est Ijien plus vieille qu’une femme du même âge en nos climats, elle est presque une vieille femme à trentesept ans. Donc, si elle échone, nul remède ; et envisageant alors, et d’un coup, tout l’abîme, elle se eramponne à cet espoir suprême que Napoléon la verra et qn’il se laissera attendrir.
Elle a pénétré dans l’hôtel, mais il lui faut forcer
LE PARDON
maintenant la chambre de Bonaparte. Devant la porte, elle a frappé vainement, elle s’agenouille et l’on entend la plainte de ses sanglots. Il n’oiwre pas. Des heures, une journée entière, la scène se prolonge. Il ne répond pas. Enfin, Joséphine, épuisée, va s’abandonner, redescendre, partir ; mais sa femme de chambre, Agathe Bible, la ramène devant cette porte close, court chercher les enfants, Eugène, Hortense, et, avec leur mère, agenouillés, ils supplient à leur tour. La porte s’ouvre et, sans un mot, les yeux baignés de larmes, la face convulsée j>ar ce long et terrible combat qu’il vient de livrer à son cœur, Bonaparte apparaît tendant les bras.
C’est le pardon, non pas un pardon regretté qui plus tard reviendra sur le passé et s’en fera des armes, mais le pardon généreux et entier, l’oubli complet des fautes commises — l’abolition. Bonaparte a cette faculté surprenante de pouvoir ne pas se souvenir et, la confiance rendue, de tenir pour non avenus les fautes ou les crimes qu’il lui a plu de ne point punir, de les supprimer de son imperturbable mémoire. Non seulement il pardonne à la femme; mais , vertu plus rare , il dédaigne les complices qu’elle s’est donnés. « Jamais il ne priva aucun de la vie ni de la liberté. » Il ne fit rien pour empêcher leur fortune, et, pourtant, lorsqu’il rencontrait certain d’entre eux, il devenait subitement très pâle.
Ce n’est point la faute de ces hommes, il le reconnaît : c’est sa faute à lui. Il a mal gardé sa femme.
Dans le harem, un homme a pu s’introduire. Il a dû être pressant : e’est la néeessité de son sexe ; la femme a dû sueeomber : e’est la fatalité de sa nature. Si eette femme n’est plus aimée, il faut la renvoyer, la répudier; si elle l’est eneore, il n’y a qu’à lui pardonner et à la reprendre. Pour des reproehes, à quoi bon ? Devant le fait, Bonaparte est désarmé : il l’aeeepte et s’y soumet. Il prend les ehoses au point où elles se trouvent et les êtres dans l’état où ils sont, sans exiger des femmes une virginité ou même une pudieité qu’elles n’ont plus. Cela est moins français peutêtre en sa nature qu’oriental, mais e’est ainsi. Seulement, désormais, il prendra ses précautions, et, sachant — ou plutôt croyant savoir — à quoi s’en tenir sur la morale et la vertu des femmes, il érigera comme règle fondamentale que, jamais, aucun homme, sous quelque prétexte que ce soit, ne doit rester seul avec sa femme; que sa femme doit être gardée, surveillée le jour comme la nuit ; que c’est là la condition absolue de sa sécurité maritale : et, s’il n’applique point strictement cette règle à Joséphine, dont il ne compte plus guère avoir d’enfants, on verra comme il y tiendra avec sa seconde femme.
Joséphine triomphe, elle triomphe des Bonaparte, qui, après avoir déploré son mariage, en ont souhaité, préparé, presque achevé la rupture. EUe amène Napoléon à en triompher avec elle, car, le lendemain de cette grande scène et de cette réconciliation, lorsque Lucien, le plus ardent des avocats du di-
LE PARDON
vorce, est, à la première heure, mandé par son frère, e’est dans la eliambre à eouelier de Joséphine qu’il est reçu, et Napoléon est eneore au lit.
A quoi bon parler des dettes et eomment imaginer qu’ayant pardonné ee qu’il a pardonné, Bonaparte s’arrête à de l’argent? Il paie, le 21 brumaire, les 1,195,000 franes de biens nationaux dans le département de la Dyle, qui, plus tard, serviront à la dot de Marie-Adélaïde, dite Adèle, fille naturelle de feu M. de Beauharnais, lorsque Joséphine la mariera, le 8 frimaire an XIII, à François-Miehel-Augustin Leeomte, eapitaine d’infanterie, nommé, à eette oeeasion, reeeveur partieulier à Sarlat. II paie le prineipal de la Malmaison, 226,000 franes, une bagatelle ; il paie les 1,200,000 franes de dettes aux fournisseurs, mais il a soin de s’enquérir et de faire régler les faetures, si bien que, en déduisant les objets non fournis et en rabattant les prix surfaits, il s’en tire avec moitié : 600,000 francs tout juste.
En vérité, c’est là de quoi faire réfléchir Joséphine si elle en est capable : un mari qui paie ainsi plus de deux millions de dettes, c’est un entreteneur comme on n’en trouve guère et qui mérite qu’on lui fasse quelques sacrifices. Joséphine les fera, et sa conduite apparente jusqu’au divorce ne laissera point de prises à ses adversaires; Elle a trop peur de perdre sa position, comme elle dit.
Quant aux Gohier, elle leur a prouvé sa reconnaissance. Le 17 brumaire au soir, elle les a invités
à déjeuner pour le i8 au matin, et, Gohier n’étant point venu, elle a pressé Madame Gohier de faire accepter à son mari une j)lace éminente dans le nouveau gouvernement. Gohier, toujours austère, refuse avec indignation ; mais, après deux ans de bouderie, quand il revient à solliciter le Premier Consul, c’est Joséphine qui obtient pour lui le commissariat général des relations commerciales à Amsterdam, où il se trouva si fort à son gré qu’il j passa dix années et qu’il y eût passé sa vie entière si, en i8io, le poste n’avait été supprimé. Alors il refusa, dit-on, d’aller à New-York, mais il accepta une bonne retraite, qui lui fut payée durant la Restauration tout entière. Il n’en fut pas moins un républicain A^ertueux, qui se fit enterrer civilement.
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LA GRASSINI
Ronaparte a pu pardonner ; il peut se contraindre à l’oubli, mais il ne peut, en l’an VIII, se retrouver tel qu’à ses premières rencontres avec Joséphine, au temps où son inexpérience amoureuse et mondaine, ses sens nouvellement éveillés, son tempérament débutant s’enivraient de la possession d’une femme et d’une dame. Avee Madame Fourès, il a savouré cette fleur de jeunesse, cette fraîcheur sans prix des dix-huit ans, et la comparaison s’impose à son souvenir. Il a pris agrément au changement et n’a plus ni l’intention ni même le pouvoir de demeurer un mari fidèle.