‹ Napoléon et les femmesChapitre 8 sur 25 · SON PORTRAIT PEINT PAR VIGÉE-LE BRUN · texte numérisé non relu

SON PORTRAIT PEINT PAR VIGÉE-LE BRUN

(Musée de Rouen)

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LA GRASSINI

Ce qu’il souhaiterait que Joséphine fût désormais pour lui, ee serait moins une maîtresse qu’une amie, moins une épouse qu’une conhdente : une femme de l)on conseil, à laquelle, en des soirs d’expansion, il dirait quelqu’une des pensées qui l’agitent et dont il prendrait les avis sur une société qu’il n’a pas eu le temps de connaître ; une délicate et tendre g'ardemalade qui, s’il était arrêté par quelque indisposition, lui apporterait la douceur de soins presque maternels, l’écouterait, le plaindrait, le dorloterait, sur les «“enoux de laquelle il poserait sa tête endolorie pour qu’elle la caressât avec des mains légères, fluides , comme s’il était redevenu un tout petit enfant.

Et, à des nuits, elle serait encore l’épouse et même la maîtresse — car elle reste, elle restera toujours pour lui la plus désirable — mais une maîtresse avec laquelle il n’aurait point à se gêner ni à se contraindre ; qui, sans ennui apparent, accepterait ses mélancolies ou subirait scs jeux; qui, sans fatigue visible, serait toujours prête aux voyages, aux expéditions, aux perpétuels changements de place ; qui l’attendrait toujours et ne le ferait jamais attendre ; cj[ui, sans partager sa fièvre d’activité, s’associerait sans rechigner à tout ce cj[u’il lui plairait d’entreprendre, monterait dans la voiture qu’il mènerait à quatre, jouerait aux barres, suivrait ses chasses, l’accomj)agnerait au théâtre, toujours un sourire aux lèvres, toujours une douceur dans la voix.

A Joséphine, enfin, il réserve, dans ses desseins politiques, un rôle à part : eette Franee qu’il prétend reeonstitiier manque, suivant lui, de deux de ses éléments primordiaux : la Noblesse et le Clergé. Il se eliarge de rallier eelui-ei et il eompte sur sa femme pour attirer eelle-là. Sans se rendre compte de la hiérarchie mystérieuse à laquelle était soumise l’ancienne société française, des nuances insensibles qui en distinguaient les diverses coteries et des abîmes infranchissables qui les séparaient, il envisage cette société en bloc : Joséphine, croit-il, en a été, elle pourra la lui ramener ; elle sera, près des émigrés, près des gens de cour on de noblesse, près de tous ceux qui ont été du monde, l’intermédiaire naturelle et désignée : elle dispensera les bienfaits, elle répandra les faveurs, elle réparera les injustices, elle attirera peu à peu du camp ennemi tous ces déserteurs que lui, Bonaparte, vent voir entrer dans la patrie ; elle servira, plus tard, de lien entre ce qui reste de l’ancien régime et ce qui s’est élevé du nouveau.

Certes, le rôle est beau et bien tracé : pour le jouer, Joséphine a l’aisance, la politesse, l’élégance qu’il faut ; elle possède, à un degré suprême, l’à-propos des mots aimables et bien choisis, la générosité, la grâce en offrant des présents, le tact des accueils presque respectueux, une souplesse qui lui permet d’aborder tons les milieux et d’y être en chacun à son aise ; il lui manque , à la vérité , les relations que Bonaparte lui suppose : celles qu’elle a formées

LA GRASSINI

depuis la Révolution ne peuvent servir et seraient pour nuire au nouveau g-ouvernement si, dès le premier jour, le Consul n’avait signifié la rupture.

Au début, donc, elle se trouve fort isolée ; mais à proportion que Bonaparte s’élève, les obstacles s’aplanissent, les nuances se fondent, les ambitions s’éveillent. En émigration comme à Paris, chacun s’ingénie à chercher quel contact fortuit il a pu avoir avec ces Beauharnais ou ces Tascher ; on s’enquiert des alliances lointaines, des parentés vagues et jusque-là désavouées ; on a recours à des subalternes, à d’anciens serviteurs, et bientôt un courant s’établit portant tout l’ancien monde quémandeur et besoigneux, soit vers le salon jaune des Tuileries, soit vers le salon de stuc de Malmaison.

Ce courant, qu’on n’aille pas croire qu’il est dû à Joséphine, qu’il se prononce parce qu’elle naquit Tascher et fut Beauharnais : il n’existe que parce que Bonaparte a entraîné Joséphine dans sa fortune. On vient à elle parce qu’elle est Madame Bonaparte et qu’elle approche du maître : on viendrait de même à elle quels que fussent son nom, son origine et son passé, uniquement parce qu’elle est le satellite de la planète dont on attend toute lumière. Pourtant, sincèrement peut-être, Joséphine s’attribue une bonne part de ce mouvement ; elle fait croire à Bonaparte qu’elle lui rend en cela d’inappréciables services, et, ce qui est plus étrange, elle parvient à l’en convaincre. Il croit bien, lui, qu’il a conquis les prêtres.

il j)eut bien croire que sa femme lui conquiert les nobles.

Quelle femme ne se fut contentée d’être ainsi montée à un tel degré d’iionnenrs? quelle ne se serait trouvée satisfaite de missions à la fois si diverses et si g'randes? Le Consul n’avait-il pas le droit de penser que, désormais, Joséphine, g’ardant quelque mémoire de ses infidélités pardonnées et quelque reconnaissance du pardon reçu, prenant, avec les années, la notion de la distance qui sépare leurs âges, compatissant à des faiblesses qu’elle-même a éprouvées, laisserait passer des fantaisies qui ne pouvaient nuire ni à sa situation ni à l’affection que lui témoignait son mari, et qui, par la crainte que Bonaparte éprouvait du scandale, par la connaissance de ce qu’il se devait à lui-même, demeuraient toujours extrêmement secrètes ?

Mais Joséphine ne l’entend point ainsi ; ce n’est point qu’elle se soit reprise de passion physique pour son mari on que l’admiration et la reconnaissance aient provoqué en elle un amour moral si tendre et si entier qu’il verse dans l’extrême jalousie : elle ne pense qu’à elle-même, à sa position; elle se dit que si Bonaparte se détache physiquement d’elle, il finira par divorcer : aussi vit-elle dans les terreurs, dans une perpétuelle appréhension, l’éj^iant et le faisant épier, payant des surveillants, s’abaissant à des espionnages, l’ennuyant de scènes, de larmes, de crises nerveuses, prenant pour confident quiconque

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