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n'a été habituée à penser par elle-même ; qui, depuis qu'elle existe, pliée à la discipline, n'a connu que des maîtres et ne sait qu'obéir. Son père étend la main sur elle. Elle se débat encore et veut s'insurger, car l'amour qu'elle ressent pour Napoléon est de force à lutter, en son cœur, même contre le respect filial. Mais cet amour, Talleyrand s'arrange pour le tuer. Il a près de Marie-Louise une femme qui lui appartient et qui est entre les plus remuantes et les plus politiques de son temps. Elle ignore les scrupules et ne sait ce que c'est que la reconnaissance.
Galante en sa jeunesse à la façon des Italiennes, elle préfère encore l'intrigue pour l'intrigue et, chaque fois qu'elle a pu s'introduire en quelque aventure diplomatique, elle s'y est sentie en son élément. Dame du palais, elle n'est point de celles qui quittent la place et se retirent chez elles. Elle a mieux à faire : demeurée presque seule, près de Marie-Lciuise, elle ouvre ses batteries. Soufflée par Talleyrand, elle insinue d'abord, elle afffrme ensuite que Napoléon ne l'a jamais aimée, qu'il l'a trompée constamment.
L'Impératrice s'obstine-t-elle ? Mme de Brignole mande les deux valets de chambre qui viennent d'abandonner, à Fontainebleau, leur maître et leur bienfaiteur, elle leur fait dire ce qu'elle veut, les mensonges dont ils
sont convenus avec M. de Talleyrand.
Personne pour inspirer du courage, souffler de l'énergie à cette grande fille mollasse, incapable de • résolution, en qui le tempérament joue le premier rôle et qui est plus blessée de ces infidélités qu'on lui raconte qu'elle n'est atterrée par la chute de son trône. De même qu'elle a été livrée en holocauste, moderne Iphigénie, et qu'elle s'est laissé livrer, elle se laisse délivrer à présent, où la politique défait, comme dit Schwartzemberg, ce que la politique avait fait. Ce n'est point le travail d'un jour : elle luttera encore près d'une année contre l'Europe entière acharnée contre elle et mettant en jeu tous les ressorts pour avoir raison de ce cœur de petite fille. L'orgueil, la vanité, la jalousie, l'envie, on emploiera tout et l'on ne parviendra à triompher que lorsqu'on l'aura en quelque façon contrainte à remplacer l'amour par l'amour, que le pudique empereur d'Autriche aura obligé sa fille à un concubinage public. Alors toute l'Europe monarchique applaudira et une souveraineté sera la récompense de l'adultère.
Napoléon n'a point l'idée d'une telle abjection. De chacune des étapes qu'il parcourt sur sa voie douloureuse, il écrit à sa femme une lettre comme jadis quand elle s'avançait triomphalement sur le territoire
de l'Empire au bruit des cloches sonnant en volée, des canons tirant en salve, l'armée et le peuple formant la haie à son passage et les maréchaux d'Empire la saluant de l'épéé.
Lui, maintenant escorté par les commissaires des alliés, au milieu des cris de mort hurlés par la populace aux gages des Verdets, s'achemine vers cette île que l'Europe, dans la peur qu'elle a encore gardée de lui, lui a abandonnée, qu'elle compte bien lui reprendre quelque jour, que va lui disputer son grand ami le ci-devant électeur de Saltzbourg, le ci-devant grand-duc de Wurtzbourg, son hôte de Compiègne et des Tuileries, redevenu grand-duc de Toscane comme en 1797, au temps où le général Bonaparte s'asseyait à sa table. Mais ces lettres de jadis, froides et glacées par l'étiquette, adressées à une inconnue, comment les mettre en parallèle de celles qu'il écrit aujourd'hui. Quatre seulement sont publiques : quatre lettres à « sa bonne Louise, sa « bonne Louise- Marie. » Oubliant tout ce qu'il souffre, il n'y parle que des peines qu'elle éprouve : il s'inquiète de sa santé, car on a eu soin de mettre en avant qu'elle avait besoin de prendre les eauxd'Aix, ce qui est un moyen de retarder la réunion, et consciemment ou non, Corvisart s'est prêté à faire le jeu des ennemis de 1 Empereur. Mais cela pas plus
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que le reste. Napoléon ne le soupçonne. îl se rejouit du dévouement de Corvûsart auquel, de Fréjus, il adresse une lettre qui, si elle est méritée, est son meilleur titre de gloire. Loin de s'opposer au voyage à Aix, il le presse et le souhaiterait accompli pour que sa femme pût le joindre plus tôt. Si elle ne peut venir de suite à l'île d'Elbe, elle se hâtera sûrement de s'installer à Parme et, pour qu'elle n'y manque de rien, il y envoie pour sa garde un détachement de ses chevaulégers polonais et pour ses écuries une centaine de chevaux d'attelage.
A peine est-il à Porto-Ferrajo qu'il s'iuquiète d'organiser dans chacun des Palais — tristes palais ! — destinés à sa résidence un appartement pour l'Impératrice, Voici celui de Porto-Longone qui sera de six pièces, celui de Porto-Ferrajo qui aura la même étendue. Et il presse les travaux, car elle peut arriver d'un instant à l'autre. Il l'attend pour tirer les feux d'artifice, pour donner des bals, pour faire des excursions, subordonnant à sa pensée tous les détails de son existence, au point que lui, si peu habitué d'ordinaire à publier ses sentiments, ordonne au peintre qui décore le plafond du salon d'y représenter « deux pigeons attachés à un même lien dont le nœud se resserre à mesure qu'ils- s'éloignent. »
C'est pour cela qu'il apporte un tel mystère à recevoir, le i^' septembre, la visite de Mme Walewska. Elle va à Naples réclamer près de Murât le maintien de la dotation que Napoléon a accordée à son fils sur les biens qu'il s'était réservés dans le Royaume de Naples ; profitant de la relâche à Porto-Ferrajo elle a sollicité de voir l'Empereur. Depuis le 20 août, il est installé à l'Ermitage de la Madonna de Marciana. C'est dans une forêt de châtaigniers centenaires, où les grandes chaleurs l'ont forcé à se réfugier, près d'une chapelle bien bâtie, une maison faite d'un rez-de-chaussée composé de quatre petites pièces. Les ermites que Napoléon n'a point voulu déposséder sont installés dans, la cave. Pour la suite, bien peu nombreuse, composée du capitaine de gendarmerie Paoli, de Bernotti, officier d'ordonnance, de quelques mamelucks et seulement de deux valets de chambre.
Marchand et Saint-Denis, on a dressé, sous les châtaigniers, une tente de grandes dimensions, près d'une source qui se perd dans un tapis de mousse fraîche tout embaumée de muguet, d'héliotrope, de violettes, de toutes les fleurs sauvages. Point de cuisine : l'Empereur descend pour dîner à Marciana où est installée Madame Mère et remonte chaque soir à son ermitage.
Au reçu de la lettre de Mme Walewska les ordres sont expédiés avec le plus grand mystère et de façon que le secret soit le mieux gardé. C'est à la nuit close qu'elle débarque le i"" septembre ; elle trouve au port une voiture à quatre chevaux et trois chevaux de selle. Elle monte dans la voiture, avec son fils; sa sœur, qui l'accompagne, son frère, le colonel Laczinski, en uniforme polonais, se mettent à cheval et l'on part sous un merveilleux clair de lune. A Prochio, on rencontre l'Empereur venu à la rencontre suivi de Paoli et des deux mamelucks.
Mme Walewska prend elle-même un cheval, car on ne peut songer à faire rouler plus loin la voiture; Bernotti, se charge de l'enfant et l'on arrive tant bien que mal au haut de la montagne. A la maison, l'Empereur dit en se découvrant à la visiteuse :
« Madame, voilà mon palais. » et il abandonne aux deux dames la disposition des quatre petites pièces qui le composent et où des lits ont été dressés. Lui-même se réfugie sous la tente, dans les murs de laquelle dorment les deux valets de chambre.
La fin de la nuit est orageuse : grand vent, grande pluie. Au matin piquant, l'Empereur qui n'a pas dormi appelle -Marchand. Celuici lui raconte que le bruit s'est répandu à Porto-Ferrajoque la visiteuse est Marie-Louise
et que l'enfant qu'elle amène est le Roi de Rome. Sur ce bruit, le docteur Foureau s'est empresse de se rendre à l'Ermitage pour ofFrir ses services et il est là, attendant les ordres.
L'Empereur, habillé, sort de la tente.
Un beau soleil, que taniise l'ombre épaisse des châtaigniers, a déjà ressuyé les terrains environnants. Dans ce paysage, cueillant des fleurs de la montagne, joue l'enfant mystérieux. Napoléon l'appelle et, s'asseyant sur une chaise que Marchand a apportée, le prend sur ses genoux. Puis, il fait chercher Foureau qui se promène dans les environs.
« Eh bien, Foureau, lui dit- il, comment le trouvez-vous ? — Mais, Sire, repond le docteur, je trouve le Roi bien grandi. »
Napoléon rit de bon cœur, car le jeune Walewski a un an de plus que le roi de Rome; « mais la beauté de ses traits, ses cheveux blonds boucles répandus avec profusion sur ses épaules lui donnent une grande ressemblance » moins avec le Roi de Rome qu'avec le portrait qu'Isabey a fait de lui où il l'a vieilli peut-être à dessein.
Napoléon plaisante quelques instants le docteur, et le congédie en le remerciant de l'empresssement qu'il a mis à venir ofl"rir ses services. Mme Walewska paraît à son tour, sortant de la maison. Depuis les jours
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de Varsovie, elle a pris un peu d'embonpoint, mais sa taille n'a pas souffert et sa physionomie ouverte et calme est demeurée aussi attrayante. Qjiant à sa sœur, âgée de dix-huit ans, elle a « une tête d'ange ». C'est une de ces enfants blondes dont la jeunesse a le parfum d'une fleur rare. La table est dressée sous les châtaigniers : le déjeuner arrive tout préparé de Marciana et le repas est plein de gaieté. Puis, la journée se passe en causeries et en promenades aux environs.
Au dîner, l'Empereur veut que l'enfant qui n'a point déjeuné avec lui, soit assis à ses côtés. Mme Walewska résiste, disant que son fils est trop turbulent, mais Napoléon l'exige. Il n'a pas peur des espiègleries ; lui-même, en son enfance était très volontaire et très diable. « Je donnais des coups à Joseph, et je le forçais encore à faire mes devoirs. Si j'étais puni par du pain sec, j'allais l'échanger contre le pain de châtaignes de mes bergers, ou bien j'allais chez ma nourrice qui me donnait des poulpettes. »
L'enfant d'abord très sage ne tarda pas à s'émanciper et l'Empereur lui dit : « Tu ne crains donc pas le fouet ; eh bien ! je t'engage à le craindre. Je ne l'ai reçu qu'une fois, et je me le suis toujours rappelé. »
Et il raconte alors son aventure ; comment, en son enfance, Pauline et lui se sont
moqués de leur grand'mère et comment ils ont été fouettés par Madame qui n'entendait point raillerie. « Mais je ne moque pas de maman, » répond l'enfant avec un air tout contrit qui ravit l'Empereur. Il l'embrasse tendrement en lui disant : « C'est bien répondu. »
Le soir tombe et, à 9 heures, les visiteurs repartent pour s'embarquer. L'Empereur les accompagne jusqu'à la plage, et, en embrassant son fils, on l'entend murmurer :
« Adieu, cher enfant de mon cœur. »
Mme Walewska, pour les frais de son voyage, emporte un bon au porteur de 61,000 francs sur le trésorier de l'Empereur et son arrivée à Naples est d'autant plus opportune que, par un décret du 1$ septembre, le Roi Joachim Napoléon va confisquer toutes les dotations constituées par le gouvernement français. Seule, elle obtient, par un nouveau décret du 30 novembre, une exception en faveur de son fils et une donation nouvelle aux mêmes conditions que l'Empereur avait posées. Son séjour à Naples se prolonge assez pour qu'elle s'y trouve encore à la fin de mars 181 5.
Malgré toutes les précautions prises, malgré l'arrivée et le départ à la nuit close, trop de gens avaient intérêt à être informés de ce que faisait l'Empereur pour que cette
aventure passât inaperçue. Les insulaires ne manquèrent point de dire que Tinconnue était Marie-Louise; le commissaire anglais et les espions des Bourbons, mieux avisés, se doutèrent qu'il s'agissait d'une maîtresse.
Mais ils voulurent voir de l'amour, alors qu'il n'y avait que de la tendresse et de la reconnaissance. La présence de Mlle Laczinska écarte toute idée de rapprochement intime. Si l'Empereur eut à l'île d'Elbe quelque passade, ce ne fut certes point avec cette prétendue comtesse de Rohan, vulgaire intrigante, qui y était, dit-on, venue faire on ne sait quelles réclamations et offres de services ;ce fut avec une femme beaucoup plus inconnue, Lise B..., la même qu'il avait reçue trois ou quatre fois dans l'appartement de rOrangerie de Saint-Cloud, et qui, de son propre mouvement avait rejoint Porto-Ferrajo. Était-elle mariée dès ce moment au colonel B... ou l'épousa- t-elle à l'île d'Elbe? on ne sait trop; mais, mariée ou non, son dévouement fut pareil et il est malheureux qu'on n'ait sur elle que si peu de détails. Elle ne se contenta pas de venir à l'Ile d'Elbe; en 1815, on la vit arriver à Rambouillet, demandant, implorant que Napoléon lui permît de le suivre, dans le plus profond désespoir, lorsqu'il le lui refusa. Avec trois mille francs qu'on lui donna, elle passa, dit-
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on, aux États-Unis, où elle espérait le retrouver.
Nul ne semble avoir soupçonné qu'à l'île d'Elbe l'Empereur ait donné quelques instants à cette femme. Par contre, on a souvent réédité de prétendues lettres qu'un misérable prêtre aux gages de M. le duc de Blacas avait falsifiées pour accréditer certaines calomnies.
Il s'agissait de donner une sorte de base documentaire à ces anecdotes éditées par les pamphlétaires suivant lesquelles Napoléon avait été l'amant de ses sœurs, et, en dernier lieu de Pauline. Cela avait traîné dans les brochures qu'on voit à chaque révolution, surgir, toujours pareilles, pour insulter les souverains déchus... Histoire des Amours...
Les Nuits... Les Scandales... , des titres semblables, de la boue et de l'ordure qu'on ne rajeunit même point. Dix fois, dans la captivité, Napoléon s'est expliqué sur ces injures. Il est inutile de s'y arrêter ici.
A l'île d'Elbe, Napoléon se trouvait en une crise à la fois morale et politique qui l'obligeait à la réserve la plus grande. Il connaissait assez Marie-Louise pour savoir que la moindre infidélité qu'elle apprendrait, savamment exploitée par son entourage, la blesserait au cœur. Il venait d'expédier le capitaine Hurault de Sorbée, époux d'une
des femmes rouges, pour teuter d'approcher d'elle à Aix-les-Bains, et de lui porter des paroles. Il venait de recevoir des indications qui pouvaient lui faire espérer une correspondance régulière. Le moment eût été mal choisi pour faire scandale.
Le temps passe, tout le mois de septembre, sans lettre, sans communication quelconque qui lui parvienne. Il se détermine le lO octobre, à écrire à ce grand-duc de Toscane sur l'amitié duquel il compte encore, et que, dès le 19 avril, il désignait à sa femme comme l'intermédiaire naturel entre eux. Ce n'est point une supplique qu'il adresse, et au ton dont il parle à « Monsieur son frère et très cher oncle » on sent qu'il se souvient et qu'il s'imagine aussi que le ci-devant parasite de Compiègne doit se souvenir : « N'ayant point reçu de nouvelles de ma femme depuis le 10 août, ni de mon fils depuis six mois, je prie Votre Altesse Royale de me faire connaître si elle veut permettre que tous les huit jours je lui adresse une lettre pour l'Impératrice et m'envoyer en retour de ses nouvelles et les lettres de Mme la comtesse deMontesquiou, gouvernante de mon fils. Je me flatte que, malgré les événements qui ont changé tant dindividus, Votre Altesse Royale me conserve quelque amitié. Si elle veut bien m'en donner
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l assurance, j'en recevrai une sensible consolation. Dans ce cas, je la prier ai. d'être favorable à ce petit canton qui partage les sentiments de la Toscane pour sa persottne. Que Votre Altesse Royale ne doute pas de la constance des sentiments qu'elle me connaît pour elle ainsi que de la parfaite estime et de la haute considération que je lui porte. Qu'elle me rappelle au souvenir de ses enfants. »
Non, ce n'est pas une supplique et Tégalité de rang, la supériorité ancienne se fait sentir malgré tout, mais avec quelle habileté, quelle ingéniosité, tout ce qui peut émouvoir cet homme, pourvu qu'il ait un cœur, est mis en œuvre! Il ne s'agit que d'un service familial à rendre à celui qui se confesse malheureux, se reconnaît déchu, et qui, pour mieux l'attendrir, s'avoue presque le sujet de ce prince qui jadis a été entre ses courtisans les plus empressés.
Nulle réponse. C'est que le drame s'est accompli et que la famille impériale d'Autriche a eu la joie de déshonorer à jamais cette fille d'Autriche, impératrice des Français. Napoléon le sait ou l'ignore, mais nul ne peut dire qu'alors il l'ait su. Après une telle lettre écrite à un tel homme, il ne peut plus en écrire. On lui a pris sa femme, on lui a pris son fils. Les Bourbons ne paient pas la somme annuelle stipulée à Fontaine-
bleau. Il va être obligé de licencier sa garde et ne pourra pas même opposer un semblant de résistance et se faire tuer avec ses grognards quand les rois ordonneront sa déportation en quelque île de l'Océan, lesAçores, par exemple, que propose Talleyrand le 13 octobre, parce que « c'est, dit-il, à cinq cent lieues d'aucune terre ».
Il faut qu'il meure, qu'il se laisse assassiner par les bandits que soudoie Brulart, ou enlever par les rois que Talleyrand conseille. 11 préfère risquer la suprême partie avec la France et pour la France. Le retour est décidé.
Les Cent-Jours
XV n
Les Cent -Jours
Au jour de l'an de 1815, Napoléon avait reçu une lettre de l'Impératrice, qui lui donnait des nouvelles de son fils, disait qu'il était charmant, que bientôt il pourrait écrire lui-même à son père. Comment, pourquoi, cette lettre? On ne sait. Un remords peut-être. Qiioi qu'il en soit, elle maintenait le lien, semblait lui prouver que Marie-
Louise n'avait nullement renoncé à le rejoindre; que, si elle se taisait, c'était par contrainte. Il suffisait qu'elle redevînt libre pour qu'elle se hâtât d'accourir. Il suffisait que Napoléon eût un trône à lui oflrir pour que ses geôliers lui rendissent sa liberté.
Aussi, à peine l'Empereur est-il à demi rassuré sur son entreprise que, de Lyon, le 12 mars, il s'empresse d'avertir Marie- Louise. Mais comme elle avait fait antérieurement pour les lettres qui lui avaient été adressées de l'île d'Elbe, elle remet le billet qu'elle reçoit aux mains de son père et celui-ci le communique aux plénipotentiaires alliés. Nulle réponse.
Dès son entrée à Paris l'Empereur a rétabli presque sur le pied ancien la maison de l'Impératrice et il a donné des ordres pour que les appartements soient remis en état.
Dix jours après, le i"' avril, il écrit à l'Empereur d'Autriche, « Monsieur mon frère et très cher beau-père », une lettre officielle où il réclame « l'objet de ses plus douces affections, son épouse et son fils ».
« Comme, dit-il, la longue séparation que les circonstances ont nécessitée m'a fait éprouver le sentiment le plus pénible qui ait jamais affecté mon cœur, une réunion si désirée ne tarde pas moins à l'impatience de k vertueuse princesse dont Votre Majesté a
uni la destinée à la mienne. » Et il termine ainsi : « Je connais trop les principes de Votre Majesté, je sais trop quelle valeur elle attac4îe à ses affections de famille pour n'avoir pas l'heureuse confiance qu'elle sera empressée, quelles que puissent être d'ailleurs les dispositions de son cabinet et de sa politique, de concourir à accélérer l'instant de la réunion d'une femme avec son mari et d'un fils avec son père. »
Nulle réponse. Devant ce silence opposé aussi bien à ses lettres officielles qu'à celles dont il avait, avant leur départ, chargé officieusement les diplomates autrichiens accrédités près des Bourbons, Napoléon se confirme dans l'opinion que la politique continue à paralyser l'élan naturel de sa femme et il se décide à employer, pour parvenir jusqu'à elle, des voies secrètes. Il expédie à Vienne des agents qu'il choisit parmi les mieux à même d'arriver jusqu'à Talleyrand et jusqu'à l'Impératrice : Flahaut et Montrond. Montrond seul perce les lignes ; mais, lorsqu'il s'agit de remettre à Marie- Louise le billet dont il est porteur, Meneval, l'ancien secrétaire du cabinet de 1 Empereur, qui, devenu en 1813" secrétaire des commandements de l'Impératrice, l'a suivie en Autriche, s'interpose. Il sait où en sont les choses avec Neipperg et c'est rendre service
à rtnipcreur que de brûler le billet qu'il a écrit à sa femme. Meneval n'ose pourtant point écrire directement la vérité, il comprend quel coup il portera à son mahre :
c'est par une lettre anonyme, d'une écriture déguisée, qu'il s'imagine d'avertir quelqu'un dont il sait l'invariable fidélité : Lavallette. L'Empereur en a connaissance, mais Lavallette doute, se persuadant qu'une telle missive anonyme peut être un coup de la politique autrichienne. Comment Napoléon ne douterait-il pas aussi ?
On va être éclairci : Ballouhey, secrétaire des dépenses des deux Impératrices, un honnête homme et sur la fidélité duquel on peut compter, est en route, venant de Vienne par Munich où il doit prendre les instructions du prince Eugène. L'Empereur est si impatient de le voir qu'il donne ordre que, de Belfort, on lui télégraphie son passage et qu'il fait mettre à son domicile, à Paris, un planton qui, au débotté, l'amènera droit à l'Elysée. Ballouhey arrive le 28 avril et l'Empereur le retient deux heures pleines :
mais, s'il tire de lui des notions utiles dont le Prince Eugène l'a chargé, il n'obtient pas la pleine lumière sur ce qui lui importe le plus. Ballouhey, comptable d'une scrupuleuse exactitude, attaché jusqu'au fanatisme à Joséphine, puis à Marie-Louise, est d'une
nature trop timorée pour oser affirmer ce qui, à Vienne, est le secret du Congrès, de la Cour et de la Ville tout entière.
Il faut attendre Meneval qui, renvoyé de Vienne, arrive enfin douze jours plus tard.
Cette fois, plus d'illusion possible. C'est Marie-Louise qui en-se mettant, le 12 mars, par une lettre officielle, sous la protection des Puissances, a provoqué la déclaration furibonde signée le 13 par les plénipotentiaires alliés. En récompense, Neipperg a été nommé son maréchal de Cour. C'est elle qui, le 18 mars, a consenti à livrer son fils, immédiatement séparé de sa gouvernante, Mme de Montesquiou, et de tous ses domestiques français. Et, lorsque Meneval a pris congé d'elle, elle-même l'a chargé de dire à l'Empereur « qu'elle ne prêterait jamais les mains à un divorce, mais qu'elle se flattait qu'il consentirait à une séparation amiable, que cette séparation était devenue indispensable, qu'elle n'altérait pourtant pas les sentiments d'estime et de reconnaissance qu'elle lui conservait ». Elle est décidée, sa résolution est irrévocable et son père lui-même n'aurait pas le droit de la forcer à retourner en France.
Meneval dut ajouter d'autres détails plus intimes, car il n'était plus temps de cacher la vérité. Peut-être commençait la première de
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ces grossesses qui devaient peupler les avenues de Barg de bâtards adultérins, titrés princes et qualifiés altesses pour la honte de la Maison d'Autriche. Lorsque Dubois, l'accoucheur, avait affirmé à Napoléon, après la naissance du Roi de Rome, qu'un second en£int mettrait en péril les jours de Marie- Louise, TEmpereur, quelque désir qu'il eût d'une postérité nombreuse, d'un second fils pour occuper le trône d'Italie, se l'était tenu pour dit : M. de Neipperg n'eut point de ces scrupules et prouva diverses fois conmie le baron Dubois avait pu se tromper.
Si, dans l'intimité de son coeur, Napoléon n'avait plus le pouvoir de conserver le moindre doute, au point de vue politique, il était nécessaire que la nation ne connût point la vérité et qu'elle gardât sur l'Impératrice les illusions que l'Empereur lui supposait. Un an auparavant, il estimait que rien n'était plus propre à émouvoir les peuples que la pensée de cette femme et de cet enfant confiés à la France; aujourd'hui, la captivité où on les tenait, cette séparation qui violait toutes les lois divines et humaines, cet attentat à la foi conjugale et à l'amour paternel commis par les rois armés pour rétablir en France le régime des bonnes mœurs, lui semblait de nature à soulever tout ce qu'il restait de généreux dans les cœurs
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d'hommes et de patriotes. La douleur que l'Impératrice a éprouvée lorsqu'on l'arracha à son devoir, les trente nuits qu'elle a passées sans dormir en 1814, la prison réelle qu'elle subit, le traité de Fontainebleau violé par les rois qui lui ont arraché sa femme et son fils, l'indignation de la vieille reine Marie- Caroline disant à sa petite-fille : « On t'empêche de sortir par les portes, sors par la fenêtre et va retrouver ton mari » , le roi de Rome — il dit à présent le prince Impérial !
— séparé de sa mère, Mme de Montesquiou chassée, tremblant sur l'existence de son pupille, il veut que Meneval raconte tout, dans un rapport tout prêt « si la Chambre fiiit une motion pour le Roi de Rome. » La Chambre ! . . .
Pas une fois, durant les Cent- jours, pas une fois durant ses six années d'agonie, une parole d'amertUmc ou seulement une parole de blâme n'est sortie de sa bouche contre cette femme : toujours des mots d'affection, de douceur et de pitié. Toujours son souvenir lui revient à l'esprit paré de jeunesse et de fraîcheur. C'est la franchise, c'est la loyauté mêmes. « C'est l'innocence et tous ses attraits. » Il n'est pas un de ses compagnons de captivité qui ne rapporte les mêmes conversations, presque dans les mêmes termes. Dans les journaux, apprend-
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il quelque accident qui lui soit survenu, il se fait expliquer l'article jusqu'à trois fois. Un bâtiment d'Europe jette-t-il l'ancre dans la rade de James-Town, il se persuade qu'il va recevoir une lettre de l'Impératrice et il passe tout le jour , inquiet et nerveux, sans travailler. Lui enlève-t-on un de ses serviteurs, Las Cases ou O'Meara, c'est d'abord à Marie-Louise qu'il songe à l'adresser, remettant, par exemple, à son chirurgien ce billet : « S'il voit ma bonne Louise, je la prie de permettre qu'il lui baise les mains. » Dans son testament, le 5 avril 1821, il écrit cette phrase : « J'ai toujours eu à tiie louer de ma très chère épouse VImpératrice Marie- Louise. Je lui conserve jusqu'au dernier motneni les plus tendres sentiments. Je la prie de veilhr pour garantir mon fils des épreuves qui einnronnent encore son enfance, j» Et ce n'est pas assez : ce n'est pas assez, sur cette modeste garde-robe qui fait à présent sa fortune, que le legs de ses dentelles; c'est, le 28 avril, sept jours avant sa mort, son cœur même qu'il veut qu'Antommarchi arrache de son corps :
ff Vous le mettre:^ dans Vesprît-de-vin, vous le portere:^ à Parme à ma chère Marie-Louise^ vous lui dire^ que je Vai tendrement aimée, que je n'ai jamais cessé de Vaimer. Vous lui raconterez tout ce que vous ave^ vu, tout ce qui se rapporte à ma situation et à ma mort. . . *
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En vérité, Hudson Lowe a bien fait d'obliger Antommarclii à placer dans le cercueil le vase d'argent qui contenait le cœur de Napoléon. Qu'en eût fait M. de Neipperg?
Au moins, à défaut de cette femme, cette étrangère, d'autres, et peu importe d'où elles venaient, de France, d'Irlande ou de Pologne, ont, aux derniers jours de gloire, durant ce court règne de trois mois, entouré l'Empereur de leur beauté fidèle, réjoui son cœur de leur enthousiasme, et se faisant par dévouement, même celles qui étaient le moins préparées pour la politique, ses espionnes et ses avertisseuses, ont, avec leur instinct plus qu'avec leur raison, fourni des conseils qui eussent mérités d'être suivis. Ainsi George au sujet de Fouché ; ainsi Mme Pellapra, qui s'est hâtée de revenir de Lyon, et qui, elle aussi, surprend certaines démarches du duc d'Otrante ; ainsi Mme Walewska, qui est accourue de Naples et qui, dès son arrivée, est reçue avec son fils à l'Elysée, apporte des paroles de la part de Murât. Mme *** est la première à se présenter à l'Empereur, et, reprenant d'autorité son titre et son rang de dame du Palais, elle est des fidèles du 20 mars, de celles qui, dans les salons illuminés des Tuileries, attendent impatiemment le revenant de l'île d'Elbe. Et bien
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d'autres. Mme Dulauloy, Mme Lavallette, Mme Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, Mme de Bcauvau, Mme de Turenne, se disputent de le voir et de lui plaire. ^ ce moment, sur quelques-unes des femmes de France, sur ces têtes charmantes et parées pour l'amour, passe ce souffle divin qui fait les héroïnes et les martyres, qui inspire des actes suprêmes de dévouement et de courage, qui met les âmes de niveau avec les périls les plus inattendus.
On le vit bien durant toute cette période sinistre, qui retient justement le nom de Terreur Blanche, et dont on essaye en vain, aujourd'hui, de pallier les atrocités : les femmes, ces femmes de l'Empire, qui avaient fait l'ornement et la joie des fêtes impériales; ces femmes d'élégance et de grâce, les plus dépensières et gâcheuses qu'on vit jamais, montrèrent alors, au milieu de la lâcheté universelle des hommes, un courage, une énergie, une présence d'esprit qui les immortalisent. Aux Tuileries durant les Cent -Jours, à Malmaison après Waterloo, elles avaient déjà prouve comment elles savaient affirmer leur foi et honorer le malheur.
Et ce ne sont point seulement des connues, des célèbres, mais des ignorées et des obscures, comme cette femme qui, à la revue des Fédérés, s'approche de l'Empereur et lui
remet une pétition, un rouleau de papier soigneusement ployé : lorsqu'il ouvre le rouleau, il s'en échappe vingt-cinq billets de mille francs. Et celle-ci qui, le 23 juin, la veille du jour où Napoléon va quitter l'Elysée pour Malmaison, écrit au valet de chambre de l'Empereur en l'invitant à se rendre à l'église Saint-Philippe du Roule, pour une communication importante. Marchand va au rendez-vous, trouve à la place indiquée une femme en prières, à demi voilée, pas assez pour dissimuler ses traits d'une rare beauté. Il s'approche et lui demande en quoi il peut la servir. Elle reste un instant sans répondre. Puis, avec un extrême embarras, elle dit que les malheurs de l'Empereur l'ont émue profondément, qu'elle voudrait le voir, le consoler, l'admirer. Napoléon, à qui cette prière est rapportée, sourit et répond : « C'est une admiration qui peut mener à une intrigue, il n'y faut pas donner suite. » Mais l'offre naïve de ce cœur, en ce jour, à cette heure, le touche assez pour que, plus tard, à diverses reprises, il parle de l'inconnue de Saint-Philippe du Roule.
Trouva-t-il au moins, dans la captivité, quelque femme qui lui apportât cette sorte de consolation que seule la femme peut donner à l'homme ? On sait ses jeux enfan-
tius avec miss Elisabeth Balcombe dans son séjour il Briars ; on devine quelque habitude prise avec une femme à qui sa conduite sous l'Empire semblait devoir interdire à jamais de l'approcher, et qui, deux fois divorcée, chassée de la Cour, avait, par le simple fait de son mariage, amené la disgrâce de son troisième mari. Mais si les libéralités testamentaires que l'Empereur lui accorda donnent quelque poids aux rapports des commissaires étrangers; si, vraisemblablement, la présence de cette femme fut l'occasion de la discorde qui se mit entre les compagnons de l'Empereur, si son départ marqua encore une de ces étapes douloureuses qu'il fallait que Napoléon parcourût, on sait encore sur cette partie du drame de Sainte- Hélène trop peu de choses pour y pouvoir insister. La femme y joua son rôle : voilà tout ce qu'on peut dire.
Comment en serait-il autrement ? Napoléon a quarante-sept ans à peine quand il arrive à Sainte-Hélène, cinquante-et-un ans quand il meurt. A Sainte-Hélène, hormis quelques mulâtresses esclaves, point de femmes pour cette quantité d'hommes qui, brusquement, y arrivent. On se les arrache. Officiers de la
suite de l'Empereur, commissaires étrangers, officiers anglais de terre et de mer, tous courent éperdus à la suite des quelques jupons qu'on voit dans Tile. Duels, provocations, querelles incessantes : la femme est la grande affaire, presque l'unique. Quel beau champ à exploiter pour une intrigante sans scrupules !
A côté de celle-ci, courtisane émérite, que l'intérêt conduit à Rocliefort et que l'intérêt maintient à Sainte-Hélène, une autre femme se rencontre, vraiment digne, celle-là, d'admiration : Mme la comtesse Bertrand.
Heureuse mère, heureuse épouse, elle trouve dans le devoir accompli la satisfaction de sa conscience. A Paris, par sa naissance, par ses-parentés avec les Fitz-James, elle serait des premières à la Cour et à la Ville. Elle vit dans une maison, une cahute plutôt, infestée de rats, à portée de l'Empereur, sans avoir même la consolation de le soigner et de lui être utile. Elle est là jusqu'au bout, belle, sensible et grave, gardant en matrone romaine l'intégrité de son honneur, apparaissant, en ce dernier cortège qui mène le captif enfin expiré jusqu'à la vallée du Géranium, pareille à une statue de la Douleur et
c'est elle, une Anglaise de naissance, qui, seule femme, pleure sur celui que l'Angleterre a assassiné.
Napoléon et TAmour
Napoléon et V Amour
Et maintenant, quelle opinion peut-on se faire et garder de Napoléon féministe}
Elle est double. Ici, le physique seul; là, le physique et le moral réunis et le moral primant le physique.
Des aventures banales où le physique seul est en jeu, on n'a rien caché; et ce n'est pas qu'on puisse tirer des vues particulières sur
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son caractère, mais en les taisant, on aurait donné à penser qu'elles en eussent fourni de défavorables. Parce qu'il était Napoléon, son alcôve n'a pu conserver de secrets ; quelque soin qu'il ait pris pour rendre mystérieuses ces rencontres de hasard, les dames du Palais, les femmes de chambre, les aides de camp, les valets de chambre, sans cesse à l'affût des événements les plus insignifiants qui se produisaient dans le château, en ont tenu registre. Autour des Tuileries, quiconque vivait dans la zone gouvernementale, sollicitait des faveurs, ou chassait simplement aux nouvelles, a de même mentionné en ses cahiers ce qu'il parvenait à apprendre; et comme tout ce que Napoléon a touché s'est fait histoire, comme il n'est rien de ses moindres actions, des moindres accidents de sa santé qui n'intéresse l'humanité; comme, depuis cent ans, le monde ne s'est guère passionné que pour lui, tous ces témoignages plus ou moins authentiques ont trouvé créance; les pamphlétaires y ont puisé à pleines mains pour appuyer leurs thèses, et bien des opinions erronées se sont accréditées. Le seul moyen que l'on ait pour les réfuter, c'était d'établir les faits, c'était de rapporter toutes celles de ces aventures qui, racontées par plusieurs témoins dont les narrations concordent, présentent des garan-
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lies d'authenticité suffisantes. S'il en est qu'on a négligées, ou qu'on a seulement indiquées, quoiqu'elles soient probables, c'est qu'elles n'avaient été relevées que par un seul chroniqueur, et que l'on n'avait pu en découvrir nulle preuve documentaire; c'est aussi qu'elles étaient à ce point ordinaires et communes qu'elles n'eussent été qu'une répétition sans intérêt de faits déjà exposés.
Que signifient ces aventures? Qjie Napoléon est un homme : il a trente ans en 1799; il a quarante ans en 1809, et il n'a point fait vœu de continence. Les femmes s'offrent au moindre désir qu'il témoigne ou qu'on témoigne pour lui. Il les prend, très souvent par besoin, quelquefois par volupté, mais sans qu'il en éprouve jamais une fatigue cérébrale, sans qu'il en reçoive une distraction pour son travail. De ces femmes, nulle qu'il ait corrompue. S'il en est qui soient vierges, ce sont des vierges expertes et qui font elles-mêmes marché de leur virginité. — Encore, est-on bien sûr qu'il s'en trouverait ?
De fait, qu'elles aient un mari ou qu'elles n'en aient point, qu'elles soient au théâtre ou qu'elles tiennent à la Cour, ce sont des filles. Elles cherchent de l'argent pour le plaisir qu'elles donnent. Il les paye. Partant,
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quittes. Nulle sensualité : la sensualité n'existe que où commence le raffinement de la volupté. Lui, va droit au fait, naïvement, cl ne perd pas de temps aux mignardises.
On le dit brutal, parce qu'il est pressé. Il en est là comme à ses repas et, s'il donne une satisfaction à ses sens, c'est qu'ils l'exigent, que leur emploi a été prévu, ou que l'occasion s'en présente, nullement qu'il l'ait recherchée, qu'il y ait pensé, qu'il en ait rêvé, qu'il se soit fait des habitudes de plaisir ou qu'il se soit créé de factices besoins.
Cela est-il conforme à la morale? Quelle morale? Si elle varie selon les latitudes, combien plus selon les époques !
Pour juger les hommes de l'Empire, — et, bien plus, l'Empereur ! — avec la morale hypocrite et étriquée des bourgeois contemporains, il faudrait d'abord leur donner l'existence de cette bourgeoisie. Or, dans la vie qu'ils mènent réellement, cette vie promenée dens les quatre coins de l'Europe au milieu des balles et sous les boulets, cette vie de perpétuelles chevauchées avec la mort en croupe, si quelques-uns, hors de la vue de l'Empereur, traînent à leur suite des maîtresses, la plupart ne s'en soucient point et, en campagne, sous leurs harnais de " bataille, restent chastes. Après une longue guerre, au retour, ou dans une ville conquise,
s'il arrive qu'un torrent de passion brutale les emporte et les rue sur une femme, quelle que soit la femme, de même que à des jours crevant de faim ils se jettent sur un croûton de pain moisi, est-ce à dire qu'ils sont immoraux, et le bourgeois le plus réputé pour sa moralité n'est-il pas cent fois moins continent que n'est le plus débauché de ces hommes ? Ne faut-il donc pas, pour le métier auquel ils se sont adonnés par goût et qu'ils continuent par ambition, qu'ils soient, d'origine et de nature, des spécimens hors pairs d'humanité brutale et primitive?
N'ont-ils pas dû, par carrière, développer et exaspérer toutes les facultés sauvages de combativité et, par suite, d'animalité? N'ont-ils donc point, parce qu'ils sont soldats, les mêmes besoins, les mêmes goûts, les mêmes appétits que les autres hommes, et doiventils, par scrupules de monogamie, demeurer constamment fidèles à l'épouse constamment absente ?
Quelques-uns l'ont fait et il en est des preuves singulières : il est dans ce temps d'admirables exemples d'amour unique donnés par des hommes de fer dont le cœur a la délicatesse fidèle qu'on eût prêtée au Grand Cyrus; mais, pour la plupart, ces distractions de bivouac, ces passades de garnison ne comptent pas, — de même que ne
comptent point, à Paris, les infidélités d'une heure qu'ils se permettent et qu'ils cachent si soigneusement qu'il faut leur mort pour les révéler. Ils n'en gardent pas moins, près de cette animalité qu'il faut satisfaire, des côtés singuliers d'ingénuité sentimentale et de tendresse conjugale. Pour la femme qu'ils ont, tous ou presque tous, épousée par amour, avec un désintéressement absolu, rien de trop beau, rien de trop riche, rien de trop merveilleux. Pour satisfaire ses désirs, ils pillent l'Europe et ils en jettent les dépouilles à ses pieds. Pour contenter ses caprices, des patiences, des diplomaties, des empressements qui feraient sourire s'ils n'attendrissaient.
Pour la générosité, pour les soins à rendre à sa femme, pour les lettres, pour les cadeaux, pour la prodigieuse fortune qu'il lui fait, à coup sûr Napoléon ne se laisse vaincre par aucun d'eux. Mais son sentimentalisme à lui est d'autre origine et d'autre essence que le leur.
Eux, qui n'ont pu recevoir de leur nature ou garder de leur éducation aucun scrupule, s'en sont fait d'honneur : un honneur de soldats qui diffère par des côtés de celui que Montesquieu attribuait aux gentilshommes, bien qu'ils tiennent, eux, que l'épée lésa fait
leurs égaux. Ils ne peuvent pourtant chercher des règles à cet honneur en des temps tout proches el ne se soucient guère de prendre pour leurs modèles des Lauzun ou Tilly : ils détestent encore ceux qu'ils ont remplacés et, s'ils prétendent à être gentilshommes, c'est qu'ils se tiennent égalisés aux ancêtres des plus nobles. Qu'étaient ces ancêtres? Les chevaliers croisés — et c'est cela qui explique l'immense succès qu'obtient sous l'Empire ce qu'on a appelé genre troubadour. D'où vient la répercussion ? Est-ce la littérature qui crée dans les esprits le mouvement troubadour? — sont-ce, au contraire les tendances sociales qui le déterminent? — peu importe. Ce qu'il faut voir, c'est que jamais l'art et la littérature n'ont mieux répondu à ce que la société attendait d'eux, n'ont exercé sur les mœurs plus d'influence et que cette influence a été d'autant plus vive que les esprits qui la subissaient étaient, d'origine, moins cultivés.
Dans le genre troubadour auquel, dès 1806, tout est tourné en France : roman, histoire, théâtre, tableaux, costumes, il s'agit moins du troubadour que de celui dont le troubadour chante les exploits : du chevalier; le chevalier qui professe le culte de sa dame ; qui, pour les exploits qu'il accomplit en Terre-Sainte : fidèles occis, dragons domptés,
villes emportées, se pare d'une écharpe à ses couleurs et se tient assez payé par un regard d'elle. Les guerriers de l'Empire font tous effort pour se modeler sur ce chevalier idéal et imaginaire. S'ils ne ceignent point l'écharpe aux couleurs de la dame de leurs pensées, combien ont, à leur épée, une dragonne qui a été brodée par des mains chères, combien portent sur leur cœur un portrait, se parent aux jours de bataille de quelque babiole donnée par la femme aimée !
Sans doute. Napoléon suit moins que d'autres le courant troubadour. Il n'y cède point comme son beau-fils Eugène, comme certains de ses maréchaux : néanmoins, l'atmosphère ambiante n'est pas, à la fin, sans agir sur lui et on pourrait dans ses rapports avec Marie-Louise, relever certains détails qui le prouveraient sans réplique.
Mais ce n'est qu'à la fin de l'Empire, alors qu'uu sentiment, qu'il n'a point éprouvé non plus encore, fait son apparition pour primer et effacer tout autre.
Jusque-là, le sentimentalisme qu'il éprouve ne doit rien à la littérature nouvelle ; mais beaucoup, sinon tout, à la littérature d'hier. La formation sentimentale de Napoléon, c'est Rousseau qui l'a faite, Rousseau seul. Au témoignage de Joséphine elle-même, il a aimé trois femmes : elle, Madame *** et
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Mme Walewska. Qu'on reprenne ses lettres à Joséphine, c'est du Rousseau ; qu'on reprenne ses lettres à Mme Walewska, c'est du Rousseau. Et que dire des conversations?
N'y retrouve-t-on pas le ton des premiers écrits de jeunesse du lieutenant Buonaparte, et les mêmes mots, les mêmes phrases par lesquels, à Valence, il plaignait sa solitude et sa pauvreté ? N'est-ce pas de la même âme qu'elles coulent, ces pensées sur l'irréalisable et sur le néant de la vie? N'est-ce pas la même souffrance qui, à trois reprises, lui inspire les mêmes rêves ? Élève de Rousseau, s'est-il à ce point imprégné de la pensée du maître qu'il l'ait fait sienne et que lui, qui a tout tenté et tout obtenu, même l'impossible, dans l'ordre des faits, ne rencontre qu'impuissance, négociation et dégoût dans l'ordre des sentiments? Ou bien, tout en voyant du Rousseau à la source de ses sentiments et dans la forme qu'il leur donne, faut-il penser que son tempérament moral s'est développé dans ce sens et que la littérature n'y est plus pour rien? En cette recherche de la femme qui l'aime pour lui-même, qui ne soit qu'à lui, qui ne pense qu'à lui, qui entretienne avec lui un continuel échange de tendresses, il est certainement de bonne foi ; mais jusqu'à quel point obéit-il à ses souvenirs littéraires, jusqu'à quel point se contraint il
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pour éprouver des sensations qu'il croit d'une espèce rare et nouvelle?
Ce qui peut donner à penser qu'il force ici sa nature, c'est qu'il s'en lasse bientôt. Il n'en reçoit pas le plaisir qu'il en attendait; il trouve la femme qu'il aimait ou qu'il croyait aimer inférieure à l'idéal qu'il s'est forgé. Un incident le met en soupçon et le fait cabrer. Tout casse. Le sentimental qu'il est d'éducation s'est retrouvé en face de l'homme pratique et positif qu'il est de nature; mais, dès qu'il peut, il court à une expérience nouvelle, il s'y empresse et s'y complaît, il s'y délasse et, cette fois, il en jouit pleinement.
Pour un homme tel, ce qui est surprenant, c'est la fidélité non des sens, mais du cœur. Il trompe Joséphine, il a des maîtresses, des vraies, de celles qu'il aime sincèrement, profondément, avec qui il parcourt sans se lasser toute la gamme des enfantillages du sentiment, et, à côté, en un coin à part, il conserve, pour celle qui a été la première en sa vie, une tendresse si grande, un tel désir, une si réelle affection qu'il oublie tout ce qu'elle a pensé, dit et fait contre lui, il ne le pardonne pas : il l'abolit.
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Cette existence dont il n'a pu manquer d"être instruit, où il trouve ce qui devrait le révolter le plus, des amants, de la vénalité et des dettes, il n'en a gardé nul souvenir.
Il sait seulement que celte femme qu'il a élevée à être la première de lEurope, qu'il a appelée au trône, qu'il a fait sacrer par un pape, qu'il a associée aux plus inouïes des destinées, est la grâce même, l'élégance personnifiée : il lui prête des qualités et même des vertus ; il la pare de tous les dons qu'un amant passionné peut attribuer à sa maîtresse et, s'il lui reproche sa prodigalité, n'est-ce pas encore un moyen de montrer comme il l'a aimée, puisqu'il lui a donné les moyens d'y satisfaire ?
Ce qu'est cette femme au naturel, cette femme sur laquelle il jette un manteau d'immortalité en accréditant sur elle une légende toute d'imagination, il l'ignore si profondément que, s'il trompe la postérité, c'est parce qu'il est trompé lui-même.
Jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, il persiste en son illusion et, à Sainte-Hélène, il a toujours devant ses yeux, dans son cœur, dans ses sens, la Joséphine qu'a vue pour la première fois le général Vendémiaire dans le , petit hôtel de la rue Chantereine, la Joséphine de Milan et de Mombello, la femme qui, la première, la seule peut-on dire, a
déchaîné en lui l'orage des passions et lui a fait connaître et goûter l'amour.
Maîtresse, celle-là : car c'est d'un amour d'amant qu'il l'a aimée, d'un amour irrespectueux, qui ne sait point se contraindre, qui exige d'être satisfait sur l'heure, qui ne craint pas les fâcheries, qui trouve du plaisir au revenez-y, qui fait volontiers l'aveu des infidélités; qui, sur la fin, est comme la camaraderie avec une vieille maîtresse, avec les demandes d'appui* pour les ruptures, avec les confidences hasardées, et tout le traintrain de la vie libre et sans gêne. C'est à ce point l'amour pour une maîtresse que, à chaque évolution de sa destinée, il sent mieux que sa fortune lui commande de rompre cette liaison qui, à ses yeux, n'est point un mariage; il comprend que cela ne peut durer éternellement, qu'il faut qu'il fasse une fin, qu'il s'établisse. En sa superstition de conscience, il ne se tient point marié, puisqu'il n'a point passé par l'église ; ou que si, sur le tard, après huit ans il a paru devant un prêtre, c'est par contrainte. Le contrat tel quel, il le tiendrait pour valide si un enfant était né. Alors l'engagement serait formel. Mais point d'enfant, point de contrat. Et lorsqu'il la quitte, il la traite encore en maîtresse, la consolant par un gros
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tas d'argent, lui faisant la vie l.irge, opulente.
On peut se demander, malgré toutes les faiblesses que Napoléon a eues pour cette femme ; malgré son empressement à la combler, à adopter ses enfants, à élever sur des trônes ses nièces et ses cousines, s'il l'a jamais tenue, elle conime de sa Jamtlle, tant est différent le sentiment qu'il a pour elle de celui qui se développe en lui dès qu'il a épousé Marie-Louise et surtout dès que Marie-Louise l'a rendu père. Alors Vesprit conjugal l'envahit, le domine, l'absorbe.
Certes, il n'a jamais aimé Marie-Louise de passion comme il a aimé Joséphine. Jamais pour lui elle n'a été la maîtresse ; mais dès le début, pour lui elle a été l'épouse. Point d'infidélités alors, ou, si*l s'en permet, elles sont si soigneusement cachées et si obscures tout ensemble qu'elles témoignent mieux du respect extérieur qu'il entend garder à la foi promise. Nulle confidence suspecte, nul divertissement qu'il prenne en dehors de sa femme. On est réduit, lorsqu'il néglige d'aller lui-même mettre ordre à ses affaires d'Espagne, à se demander si l'obligation de quitter sa femme n'est point une des causes qui l'empêchent de partir. Tandis que, à Joséphine, il a refusé toute participation au gouvernement de l'Empire, il appelle Marie-
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Louise à gouverner, il la fait régente : il lui découvre plus d'intelligence, plus d'esprit, plus de raison qu'il n'en accorde à ses vieux conseillers, à ses frères eux-mêmes. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est la mère de son fils qu'il la traite ainsi, bien que ce soit là la raison apparente, mais c'est qu'il éprouve pour elle c.ette sorte de respect conjugal qu'il n'a jamais eu pour Joséphine.
Tandis que, avec celle-ci, il demeure toujours — même elle morte — ramant, avec celle-là il est toujours Vèpoux. Avec Joséphine, c'est son éducation sentimentale telle que Rousseau l'a faite, qui domine.
Avec Marie-Louise, c'est l'atavisme corse, la vieille tradition des montagnes qui reprend ses droits. Il y ajoute, mais seulement par surcroît et l'on peut dire par superfétation l'impression monarchique. Mais la qualité d'épouse est à ses yeux suffisante, dès qu'elle est sanctifiée et comme sublimée par la qualité de mère.
Il ne veut pas admettre que sa femme l'abandonne ; il ne veut pas savoir qu'elle le trompe : elle est sa femme, et c'est assez pour la mettre air-dessus des communes tentations. Et, si puissant est chez lui l'esprit conjugal que, à Sainte-Hélène, il agit jusqu'au bout, jusqu'à la mort (témoin le testament) comme s'il ignorait ; et que lui, si jaloux de la femme
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possédée qu'il se plaint amèrement du mariage de Mme Ornano, il n'a que des paroles de tendresse, de complaisance et d'affection pour sa femme, pour Marie-Louise. Serait-ce que, jusqu'à la fin, il prétend sauvegarder en elle cette loi monarchique qui fait une obligation de respect pour les têtes couronnées?
Serait-ce qu'il se plaît à se bercer d'une illusion suprême ou qu'il trouve aux fautes de l'Archiduchesse de particulières excuses, ou encore qu'il s'imagine que le secret qu'il n'avoue point en sera mieux gardé par l'histoire ? Peut-être quelque chose de tout cela entre-t-il dans son esprit ; mais, surtout, il veut ignorer, parce que cette femme est l'épouse et que l'épouse ne peut faillir.
Ainsi, en dégageant les brutalités physiques qui ne sont que des distractions passagères, on arrive à trouver en Napoléon une faculté d'aimer aussi grande que l'est chez lui la faculté de penser et d'agir, et qui montre un amant et un époux aussi étonnants qu'ont pu être le guerrier et l'homme d'Etat. L'époux pour épargner le blâme de la postérité à sa femme, se contraint au silence et se condamne de 1815 à 1821, à jouer une comédie étrange pour maintenir l'honneur de l'épouse. Il est fidèle, il est respectueux, il est tendre, il a des intentions craintives de jeune mari, et
tout en étant, car son tempérament l'exige, d'une jalousie sans bornes, il se domine assez pour n'en point avoir l'air tant que sa femme vit avec lui, pour affecter la confiance la plus absolue alors que sa femme est séparée de lui par des océans, qu'elle l'a abandonné et qu'elle le trompe.
Pour l'amant, il est plus singulier encore par la puissance des sensations qu'il éprouve et si l'on peut dire par Tamativité qu'il développe. 11 n'y a pas une des notes du clavier humain dont il ne s'essaie à jouer avec les femmes et surtout avec la femme qu'il aime en amant. Tantôt, c'est la frénésie sensuelle, la passion physique en ce qu'elle a de plus violent; tantôt, c'est la passion morale en ce qu'elle présente de plus délicat et de plus suave. Rien ne lui échappe des sentiments ; rien ne lui en demeure étranger et, pour lui-même, en tant qu'homme et à son point de vue égoïste, il est l'amant par excellence. Pour les femmes, elles en ont jugé sans doute d'autre façon et cet amant a pu leur faire éprouver de si singulières déplaisances qu'il est à présumer qu'aucune ne l'a aimé. Mais la femme n'aimera jamais l'amant en qui elle sentira le supérieur, le maître qui la voudra plier à sa volonté et se refusera à recevoir la sienne,
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qui lui imposera ses sentiments et ne se conformera point à ses opinions. Qui donc sait jamais s'il est aimé et n'est-ce point beau déjà d'avoir joui pour soi de l'amour physique et de l'amour mental à un degré inconnu à la plupart des hommes et de toutes les façons dont un homme peut les éprouver ?
Reste un point : époux ou amant, Napoléon a-t-il subi, des femmes qu'il a aimées, des directions qui aient réagi sur sa politique ? les femmes ont-elles eu une influence sur ses idées et, par suite, sur ses actes ? D'influence directe, il ne semble point, pour les maîtresses, pas même pour la femme : mais que les impressions reçues des unes et des autres, et à propos des unes et des autres, les conversations tenues avec elles, les circonstances occasionnelles qui accompagnaient telle ou telle liaison, aient amené son esprit à concevoir certaines idées nouvelles, à modifier certaines idées acquises, aient eu même sur sa vie une action certaine, cela ne saurait être discuté.
Si fort aimée qu'elle ait été, Joséphine ne serait point sans doute au premier rang parmi celles qu'on peut retrouver à l'origine de certaines résolutions politiques. Si on a supposé que c'est elle qui l'aiguille à droite ;
qui, en lui procurant un entourage à demi noble l'amène par moment à sacrifier l'esprit de la Révolution aux traditions de l'ancien régime, on se trompe, c'est bien lui qui le veut et c'est bien lui qui recherche les aristocrates, quitte à être trahi, vendu, livré par eux. Joséphine recrute pour lui , mais c'est par son ordre ; Joséphine distribue des grâces, mais c'est qu'il s'imagine qu'elles en seront mieux reçues, qu'elles produiront meilleur effet.
Il a le parti pris d'accorder à Joséphine les radiations d'émigrés, les restitutions de biens, et toutes ces faveurs avec lesquelles il croit obliger à la reconnaissance, au moins à la neutralité, les gentilshommes et les grandes dames : mais le point est arrêté dans son esprit, car, à moins de surprise, il ne se laisse implorer que pour des faveurs qu'il est décidé à accorder et il n'est point roi d'assez ancienne race pour prendre comme une jouissance à repousser une femme en pleurs qui mendie la tête de son mari ou de son frère. Des nuances, quelques fausses impressions, un certain nombre de renseignements parmi lesquels il en est d'inexacts, voilà bien à peu près tout ce qu'il semble tirer de Joséphine.
Mais, d'autres, combien plus ? N'est-ce pas parce que la demoiselle Denuelle de la Plaigne est devenue enceinte de lui qu'il se
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résout au divorce et ne s'y détermine- t-il pas après que Mme Walewska a été grosse de ses œuvres ? Toute sa politique à l'égard de la Pologne ne se trouve-t-elle point éclairée d'un jour nouveau si l'on regarde quelle maîtresse il a, en 1807, en 1808 et en 1809 ; et de même, la longanimité pour Bernadotte n'est -elle point excusée par l'ancien souvenir de Désirée ? Dès qu'il s'est uni à Marie-Louise ; qu'il est, par elle, entré dans la famille d'Autriche ; qu'il considère le lien ainsi formé comme aussi étroit que celui qui l'attache de naissance à sa propre famille, sa confiance, sa certitude d'être suivi jusqu'au bout, la façon dont il s'engage et se livre, ne sont-elles pas expliquées ? Si l'esprit familial est si puissant sur son imagination qu'il tienne que seul il assure les alliances politiques — et c'est ainsi pour lui en Bavière, à Bade, en Wurtemberg avant d'être en Autriche — à l'intérieur, combien plus ne se livre-t-il pas à l'esprit conjugal ? Marie-Louise donc, non par son influence directe, mais par la place qu'il lui accorde en ses combinaisons, par le prestige dont son esprit l'entoure, se trouve exercer sur sa politique, à la fois au dehors et au dedans, une action sans précédent.
Serait- il homme s'il était autrement et n'est-ce point justement parce qu'il a retenu
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ce qu'il y a de meilleur en l'iiumanité, qu'il s'y est attaché et livré, n'est-ce point parce qu'il a gardé un fidèle et tendre souvenir de son premier amour, n'est-ce point parce qu'il a été familial à la façon dont on l'est en sa race, et conjugal comme son instinct et la morale monogamique le commandent, que sa chute a été si terrible et si profonde ?
Si la femme ne jouait aucun rôle en sa vie. Napoléon cesserait d'être ce qu'il est, l'exemplaire le plus surprenant du génie masculin. Il serait un individu sans sexe, à part, exceptionnel, et qui n'intéresserait plus l'humanité puisqu'il n'éprouverait aucune de ses passions, ne suivrait aucune de ses traditions, et n'aurait avec elle aucun sentiment qui serait commun. Tel qu'il est, au contraire, lui, dont l'activité cérébrale est supérieure à celle de tous les hommes connus; lui, qui, serv'i par une fortune sans égale, a trouvé sans cesse en son esprit des ressources égales à sa fortune; lui, qui a accompli l'œuvre la plus grande que mortçl ait jamais accomplie, il est par excellence l'homme à qui rien d'humain n'est demeuré étranger.
L'humain, c'est de subir la femme, c'est de croire en la femme, c'est d'aimer la femme, c'est d'éprouver par la femme et
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pour la femme toute la série des sensations et des sentiments que la femme peut inspirer. Tous, Napoléon les a connus, et par ce côté, comme par tous les autres, il demeure supérieur aux autres êtres.
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