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Elèonore
Joséphine peut être à peu près tranquille sur son avenir tant que Napoléon n'aura point acquis la conviction qu'il peut avoir des enfants ; et, pour que cette certitude s'établisse en son esprit, il faut un concours de circonstances singulièrement improbable.
Mais voici que ce concours s'établit, et la révélation vient d'où on devait, à coup sûr,
le moins l'attendre, d'une passade qui semblait sans lendemain et à laquelle l'Empereur ne dut pas, au moment même, attacher la moindre importance.
Mme Campan, l'ancienne femme de chambre de la Reine, avait, comme on sait, fondé à Saint-Germain-en-Laye, vers la fin de la Révolution, une pension de demoiselles que Joséphine, presque dès le commencement, avait protégée et où elle avait placé successivement sa fille Hortense, ses nièces et ses cousines Emilie et Stéphanie de Beauharnais, Stéphanie Tascher, Félicité de Faudoas, puis sa belle-sœur Caroline Bonaparte, et même la fille de Lucien, Charlotte. Autour de ces jeunes filles, étaient venues se grouper la plupart de celles dont les pères avaient ou cherchaient quelque attache avec le Consul : Mlles Barbé-Marbois, Leclerc, Victor, Clarke, Macdonald... A la suite des mariages que, grâce à leur intimité avec Hortense, avaient rencontrés les nièces de Mme Campan, Mlles Auguié, quantité d'intrigants , même pauvres, s'étaient hâtés de solliciter l'admission de leurs filles.
Mme Campan passait pour une influence, avait placé quantité de gens, obtenu des radiations d'émigrés, des restitutions de biens confisqués. Bref, c'était la mode d'entrer chez elle, et, à côté de noms glorieux, mais
très nouveaux, on voyait, sur les listes, des Noailles, des Talon, des Lally-Tollendal, des Rochemond, puis des noms de finance, puis des noms de rien du tout.
11 y avait une jeune fille en particulier dont la maîtresse de pension eût été assez embarrassée de dire d'où elle venait, si elle avait porté aux origines de ses pensionnaires la même attention qu'au début et si, la vogue de son institution ayant baissé après le Consulat, elle n'avait point, pour remplir les vides, été obligée de prendre à peu près tout ce qui se présentait. C'était Mlle Louise- Catherine - Eléonore Denuelle de La Plaigne. Le père, qui se disait rentier, faisait des affaires qui n'étaient point toujours heureuses; la mère, fort jolie encore, était passablement galante, et le ménage, qui habitait, boulevard des Italiens, un somptueux appartement où il recevait grande compagnie et fort mêlée, vivait, au jour le jour, des bénéfices de monsieur ou de ceux de madame, en attendant que la fille, laquelle avait eu ses dix-sept ans en 1804 (étant née le 13 septembre 1787) trouvât à faire un riche mariage ou, tout le moins, à se produire dans le monde.
Le temps passe, madame vieillit, monsieur s'endette, les adorateurs s'éloignent, les quartiers de pension sont durs à payer, et,
depuis le départ des Beauharnais, le temps est passé chez Mme Campan des épousailles à la Ney ou à la Savary.
Mme Dénuelle se détermine, à défaut des salons dont elle n'a pas accès, à montrer sa fille dans les théâtres, et, un beau soir, à la Gaité, un officier de bonne mine se présente dans la loge dont elle occupe le devant avec sa fille, et y prend une place vacante. Les deux dames n'ont point l'air sévère ; l'officier est galant, et la connaissance est rapidement menée . 11 parle amour , on lui répond mariage . Va pour le mariage , s'il faut y passer.
On l'invite à venir boulevard des Italiens, il n'y manque pas et suit sa conquête. Le père, à la vérité, cherche à lui emprunter de l'argent, et cela le met en méfiance sur le train qu'on mène, mais une conversation qu'il a avec Mme Campan lève ses scrupules — s'il en a ; il déclare seulement qu'il veut se marier à Saint-Germain, et c'est là en effet que le mariage a lieu le 25 nivôse an XIII (15 janvier 1805).
Cet officier, Jean-Honoré-François Revel, qui se qualifiait capitaine au 15* régiment de Dragons, attaché à l'inspection du général d'Avranche d'Haugéranville, était un fripon.
Ancien quartier- maître de son régiment, il venait de donner sa démission et se disait
sur le point d'entreprendre la fourniture générale de l'armée. En attendant, il vivait à crédit dans une auberge, comptant beaucoup plus, semble-t-il, pour se tirer d'embarras, sur la beauté de sa femme que sur ses propres ressources. Deux mois après la noce, il est arrêté pour une fausse traite qu'il a fournie en paiement à son régiment et il est mis en prison préventive pour crime de faux en écriture privée.
Eléonore se souvient alors qu'elle a été en pension avec Caroline Murât — S. A. I. la princesse Caroline, — et, vivement recommandée par Mme Campan, va solliciter sa protection. Caroline la place à Chantilly dans une sorte de maison de famille où l'on reçoit les jeunes femmes en semblable disgrâce ; puis, sur ses instances, elle la fait revenir près d'elle, malgré Mme Campan, qui voudrait qu'on l'éloignât du monde et que, dans quelque temps, on la remariât en province.
Eléonore est grande, svelte, bien faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette. La tête ronde, assez grisette, marque des instincts vulgaires, mais tout y indique du tempérament et tout y est pour plaire aux hommes.
En brune, elle est de même essence qu'est Bellilote en blonde : même écrasement du
crâne, même élargissement de la face; même bestialité provoquante qui d'autant plus haut parle aux mâles qu'ils sentent l'animalité plus proche. Des petits traits, esquissés sur la boule que fait le visage, des yeux brillants y faisant des trous lumineux et passionnés ; une ombre tranchée de cheveux noirs abaissés sur le front, une peau singulièrement blanche, c'est assez.
Eléonore n'a point été élevée à avoir des scrupules, et n'en a guère pu acquérir pendant les deux mois qu'elle a passés avec Revel. D'abord dame d'annonce, puis promue à la dignité de lectrice, elle se trouve comme par hasard, sur le passage de l'Empereur, lorsque, à son retour d'Austerlitz (fin janvier 1806), il vient voir sa sœur; elle s'arrange pour être remarquée, et dès que des propositions lui sont adressées, elle les accepte d'enthousiasme. Elle se laisse conduire aux Tuileries, où elle prend l'habitude de venir de temps en temps passer deux ou trois heures, — le moins d'heures possible au reste. Elle a dit elle-même que, dans la chambre où Napoléon la recevait, au fond de l'alcôve, était suspendu un cartel et que, pendant que l'Empereur était occupé, elle trouvait moyen de pousser la grande aiguille et de l'avancer de trente minutes. Le temps que Napoléon donnait à ses divertissements
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était strictement mesuré : aussi lorsqu'il levait la tête, il regardait la pendule : « Déjà ! » disait-il, et Yamoureuse se trouvait libérée.
Si peu d'heures qu'elle eût données, elles avaient été bien employées et Eléonore savait s'y prendre. Mais au moins ne voulaitelle point que Revel en eût le bénéfice. Aussi dès le 13 février, elle forme une instance en divorce pour cause d'injures graves, et elle obtient gain de cause presque de droit, Revel ayant été condamné à deux ans de prison par la Cour criminelle de Seine-et-Oise. Le divorce est prononcé le 29 avril 1806. Il est temps, car Eléonore est enceinte depuis le mois de mars ; elle accouche le samedi 13 décembre 1806, rue de la Victoire, n" 29, d'un enfant du sexe masculin qui est déclaré sous le nom de Léon, fils de demoiselle Eléonore Denuelle, rentière, âgée de vingt ans, et de père absent.
Point de doute sur la paternité : Eléonore, qui, dans son acte de divorce, était qualifiée « attachée à S. A. L Madame la princesse Caroline », habitait, depuis son retour de Chantilly, rue de Provence, hôtel du Gouvernement (c'est l'hôtel Thélusson, que Murat a acheté le 22 nivôse an X). Elle n'en était sortie que pour ses visites aux Tuileries, dont Caroline avait le secret. D'ailleurs pour lever toute contestation, il n'y avait qu'à
regarder renfant, dont la ressemblance avec Napoléon sautait aux yeux.
L'Empereur reçut la nouvelle de l'accouchement à Pulstuck, le 31 décembre. Désormais, le charme était rompu, et l'Empereur pouvait être certain d'avoir un héritier de son sang. Plus que tout autre fait peut-être, cette naissance clandestine d'un enfant sans nom a influé sur la suite de sa vie et a déterminé les grandes résolutions qu'il a prises dès Tilsitt, et qu'il n'a remplies que deux années plus tard.
Léon fut d'abord confié à Mme Loir, nourrice d'Achille Murât; puis, en 1812, on lui constitua un conseil de famille, lequel lui donna pour tuteur M. Mathieu de Mauvières, maire de la commune de Saint-Forget et baron de l'Empire, mais, surtout, beau-père de Méneval, le secrétaire intime de l'Empereur. Non content de lui avoir attribué une fortune indépendante, Napoléon, en janvier 1814, au moment de son départ pour l'armée, chargea le duc de Bassano d'y ajouter 12,000 livres de rentes; il y joignit, le 21 juin 181 5, 100,000 francs en dix actions des Canaux ; par un legs de conscience inclus dans son testament, il lui donna encore 320,000 francs destinés à lui acheter une terre, et s'occupant de lui jusqu'à son dernier jour, il lui consacra le paragraphe 37 de ses
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Insir luttons à ses exécuteurs tcslameutaircs : « Je ne serais pas fâché que le petit Léon entrât dans la magistrature, si cela était dans son goût. »
Mais qu'étaient ces avantages près de ceux que, un moment, il avait eu la velléité de lui faire ! Pour échapper au divorce, pour éviter de rompre avec Joséphine, à laquelle il était sincèrement attaché et dont il aimait jusqu'aux défauts, pour satisfaire, en même temps, d'une façon qui lui parût rationnelle, à la loi d'hérédité, il n'est pas douteux qu'il conçut la pensée d'adopter son enfant naturel, qu'il en parla à Joséphine, et qu'il tâta le terrain avec divers de ses confidents. Il cherche des exemples, invoque des précédents, invente des justifications; s'il recule, c'est que, en vérité, c'est bien gros de faire passer cela, qu'on n'en est plus à Louis XIV appelant le duc du Maine et le comte de Toulouse à l'hérédité du trône. Mais, en attendant qu'il ait pris sa décision, il s'est habitué, presque attaché à cet enfant. II se l'est fait souvent amener, soit à l'Elysée, chez sa sœur Caroline, soit même aux Tuileries, pendant sa toilette et son déjeuner. Il s'est plu alors à lui donner des friandises, à jouer avec lui, à s'amuser de ses réparties.
Les événements s'accomplissent, et, nécessairement. Napoléon ne peut plus donner à
Léon les mêmes soins ; mais, en 1815, c'est à Madame mère et au cardinal Fescli qu'il le recommande.
Déjà, Madame s'était occupée de lui, et elle paraissait disposée à faire bien plus; mais Léon n'était point en vérité de ceux dont le caractère peut séduire.
En 1832, — il a vingt-cinq ans — il apparaît déjà ruiné au jeu, s'adressant au cardinal Fesch, lui promettant de ne plus perdre 45,000 francs en une nuit. — Serment de joueur ! — Un an plus tard, on le trouva à la fois brassant des affaires, se mêlant dilluminisme et de politique, provoquant en duel un peu tout le monde (1833 et 1834), car il est brave et quelque peu spadassin.
En 1834, il est élu chef du bataillon communal de Saint-Denis, en se réclamant « du grand homme dont il a reçu la naissance ».
A la suite d'un refus de service, il est suspendu, puis révoqué, et publie des brochures apologétiques où il est difficile de se retrouver. Il se mêle, en 1840, au cortège officiel du retour des Cendres, et, complètement ruiné, intente alors contre sa mère, une série de procès.
Eléonore a en effet conservé sa fortune.
L'Empereur ne .l'a jamais revue, il a refusé de la recevoir lorsque, en 1807, elle s'est présentée à Fontainebleau, mais il
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s'est acquitté en lui doiiiiaiit un hôtel, rue de la Victoire, 29, et le 4 février 1808, une dot de 22,000 livres de rente inaliénable et incessible. Elle épousa ce jour-l.i M. Pierre- Philippe Augier, lieutenant d'infanterie, fils d'un M. Augier de La Sausaye qui, après avoir été député du Tiers à la Constituante et sous-préfet de Rochefort, était, depuis l'an XII, député de la Charente-Inférieure au Corps législatif. Le lieutenant Augier emmena sa femme en Espagne et mourut en captivité à la suite de la campagne de Russie. Eléonore, veuve facilement consolée, se remaria à Seckenheim, le 25 mai 1814, à M. Charles-Auguste-Emile, comte de Luxbourg, major au service du roi de Bavière.
Revenue à Paris avec ce nouvel époux, elle se trouva en butte aux menaces de chantage de Revel, son premier mari, lequel profitait de la chute du tyran pour se poser en victime et pour essayer de tirer parti de la situation. Mme de Luxbourg résista, et Revel, pour se venger et gagner quelques sous, publia d'innombrables pamphlets aux titres merveilleusement combinés pour faire scandale; mais il perdit, devant toutes les juridictions, les procès qu'il intenta à son exfemme.
Léon fut un peu plus heureux dans ses procès contre sa mère : s'il fut battu à pro-
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pos d'une demande en reddition de comptes et d'une plainte en escroquerie, il se fit reconnaître comme fils naturel et obtint, le 2 juillet 1846, à défaut d'une pension alimentaire, urre provision de 4,000 francs.
11 semble avoir retrouvé quelque argent en 1848, car il songe à se présenter comme candidat à U présidence de la République en concurrence avec le prince Louis-Napoléon, avec lequel, huit ans avant, en mars 1840, il a voulu se battre en duel. C'est là une histoire tellement singulière que, seul, un certain désordre mental peut l'expliquer. On en trouvera le détail dans une brochure intitulée Réponse de M. le comte JJoii demeurant à Farts, rue de Provence j^, au gérant du journal « le Capitole » (Paris, imprimerie de Pierre Beaudoin, 1840. In-4°). En 1849, ^^ se porte aux élections législatives et publie un manifeste : Le citoyen Léon, ex-comte Léon, fils de r empereur Napoléon, directeur de la Société pacifique an Peuple Français.
L'Empire arrive : Léon obtient de Napoléon III, qu'il a voulu tuer, une pension de 6 000 francs et le paiement du legs de conscience de Napoléon I", soit un capital de 225,319 francs; ce n'est pas là pourtant de quoi le contenter : en 1853, il réclame 572,670 francs, en vertu d'on ne sait quels décrets d'avril, mai et juin 1815 ; en 1857
actionne le ministre des Travaux publics en restitution de 500,000 francs qu'il dit lui être dus pour études du tracé du chemin de fer du Nord.
Pas une année sans des monceaux de propositions, réclamations et pétitions. Qiiatre, cinq, six fois, la liste civile paie ses dettes ; son cerveau est dans une ébullition perpétuelle pour des chemins de fer, des percements de boulevards, des procès, des affaires. Sa brochure : La paix, solution de la question italienne. publiée en 1859, ^^^ décisive : il y proclame que Coessin est le prophète de ce temps.
« 11 a seul résolu toutes les difficultés de l'époque actuelle et de l'avenir. » Coessin — on l'ignore peut-être — est l'auteur des Neuf livres (1809), le fondateur de la Maison grise (1810), de la Nouvelle Maison grise et des Familles spirituelles. Il est très vraisemblable que la Société pacifique dont Léon s'intitulait le directeur en 1849, ^^^^^ ^^^ émanation des Familles spirituelles que, en 1859, ^^ ^^^^^ probablement le dernier à se rappeler.
Léon est mort à Pontoise le 15 avril 1881 certainement irresponsable.
On a imaginé bien des romans sur cette hypothèse d'un fils naturel de Napoléon.
Quel roman vaudrait cette histoire dont on ne sait encore que des bribes récoltées ça et là dans des mémoires judiciaires, des registres
de l'ctat-civil, des circulaires et des affiches électorales, et qui, s'il était permis de la suivre et de la raconter dans son entier, donnerait encore bien d'autres surprises.
LLW
Madame Walewska
Madame Walewska
Le 1" janvier 1807, l'Empereur, venant de Pulstuck et se rendant à Varsovie, s'arrête un instant pour changer de chevaux à la porte de la ville de Bronie. Une foule y attend le libérateur de la Pologne, une foule enthousiaste et hurlante, qui, dès que la voiture impériale est en vue, se précipite. La voiture s'arrête; un officier général,
Du roc, en descend et se fait place jusqu'à la maison de poste. Au moment où il pénètre, il entend des cris désespérés, il voit des mains levées qui le supplient, et une voix dit en français : « Ah ! monsieur, tirez-nous d'ici et faites que je puisse l'entrevoir un seul instant! »
Il s'arrête : ce sont deux femmes du monde perdues dans cette multitude de paysans et d'ouvriers. L'une, celle qui vient de lui adresser la parole, semble une enfant: elle est toute blonde, avec des grands yeux bleus très naïfs et très tendres, qui brillent en ce moment comme d'un délire sacré. Sa peau très fine, rose d'une fraîcheur de rose thé, est tout empourprée par la timidité.
Assez petite de taille, mais merveilleusement prise, si souple et si ondulante qu'elle est la grâce même, elle est vêtue très simplement, coifiée d'un chapeau sombre à grand voile noir.
Duroc a tout vu d'un coup d'œil ; il dégage les deux femmes, et, offrant la main à la blonde, il la conduit à la portière de la la voiture. « Sire, dit-il à Napoléon, voyez celle qui a bravé tous hs dangers de la foule pour vous. »
L'Empereur ôte son chapeau, et, se penchant vers la dame, commence à lui parler; mais elle, comme inspirée, éperdue et affolée
par les sentiments qui l'agitent, dans une sorte de transport, dit-elle elle-même, ne lui laisse point achever sa phrase. « Soyez le bienvenu, mille fois le bienvenu sur notre terre ! s'écrie-t-elle. Rien de ce que nous ferons ne rendra d'une façon assez énergique les sentiments que nous portons à votre personne, ni le plaisir que nous avons à vous voir fouler le sol de cette patrie qui vous attend pour se relever ! »
Pendant qu'elle jette ces mots d'une voix haletante, Napoléon la regarde attentivement. Il prend un bouquet qu'il a dans sa voiture et le lui présente : « Gardez-le, lui dit-il, comme garant de mes bonnes intentions.
Nous nous reverrons à Varsovie, je l'espère, et je réclamerai un merci de votre belle bouche. »
Duroc a repris sa place auprès de l'Empereur; la voiture s'éloigne rapidement, et, quelque temps encore, par la portière, on voit s'agiter en manière de salut le chapeau de Napoléon.
Cette jeune femme se nommait Marie Walewska. Elle était née Laczinska; d'une famille ancienne, mais très pauvre, de plus singulièrement nombreuse : six enfants.
M. Laczinski, étant mort lorsque sa fille Marie était encore en bas âge, sa veuve, tout occupée à faire valoir le très petit domaine
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qui constituait leur fortune, avait mis ses filles en pension. Elles avaient appris un peu de français et d'allemand, un peu de musique et de danse. A quinze ans et demi, Marie était revenue à la maison maternelle, médiocrement savante, mais parfaitement chaste, et n'ayant en son cœur que deux passions : la religion et la patrie. L'amour qu'elle avait pour son dieu n'était balancé en elle que par l'amour qu'elle professait pour son pays. C'étaient là les mobiles uniques de sa vie, et, pour la sortir de son caractère, d'une douceur ordinairement sans réplique, il suffisait de lui dire qu'elle épouserait un Russe ou un Prussien, un ennemi de sa nation, schismatique ou protestant.
A peine est-elle rentrée chez sa mère que, à la suite de circonstances singulières, deux grands partis se présentent en même temps pour elle, et Mme Laczinska lui signifie qu'elle doit choisir l'un ou l'autre de ces prétendants inespérés : l'un est un jeune homme charmant, qui a tout pour plaire et qui lui agrée au premier coup d'œil. Il est prodigieusement riche, fort bien né, merveilleusement beau, mais il est Russe; il est le fils d'un des généraux qui ont le plus durement opprimé la Pologne. Jamais elle ne consentira à devenir sa femme.
Alors, il faut bien accepter l'autre, le vieux
Anastase Colonna de Walewice-Walewski.
Il a soixante-dix ans, il est veuf pour la seconde fois, et l'aîné de ses petits-enfants a neuf ans de plus que Marie. N importe ! il est très riche ; dans le pays qu'habitent les Laczinski, il est le seigneur, celui qui tient toutes les terres, qui a le château, qui donne la loi, qui seul reçoit les voisins pauvres et leur offre à dîner. Il a été chambellan du feu roi; il porte sur son habit, aux grands jours, le cordon bleu de l'ordre de l'Aigle blanc. Il est le chef d'une des plus illustres maisons de Pologne, une maison qui, authentiquement, se rattache aux Colonna de Rome, porte les mêmes armes, et qui, par suite, passe en ancienneté toutes les familles du Royaume et de la République. Comment Mme Laczinska ne s'éprendrait-elle pas d'un tel gendre ! Marie n'essaie même point de résister en face, car, à la première objection qu'elle a faite, il a été répondu d'une manière frappante; mais elle tombe malade d'une fièvre inflammatoire qui la tient quatre mois entiers entre la vie et la mort.
A peine convalescente, on la mène à l'autel.
Trois années se passent, où la jeune femme, souffreteuse, vit dans ce château solitaire de Walewice, prenant uniquement ses consolations dans une piété qui s'exalte chaque jour. Enfin, elle devient enceinte, elle a un
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fils. Tout se ranime pour elle : c'est son fils qui recommencera sa vie manquée, qui aura droit à la part de bonheur qu'elle n'a pas obtenue. Mais cet enfant, faudra-t-il donc qu'il vive, comme elle, sur une terre annexée qui n'est plus une patrie? faudra-t-il qu'il subisse, comme elle, la servitude, et qu'il mendie du vainqueur, comme a fait son père, ses titres et ses biens? Elle veut que son fils soit un Polonais et un homme libre, et pour cela que la Pologne se relève et se délivre.
Celui qui vient d'abattre l'Autriche, et qui déjà à Austerlitz s'est mesuré avec la Russie, va se heurter à la Prusse et à ses alliés. Napoléon est l'adversaire providentiel des puissances co-partageantes ; donc il est l'ami, le sauveur désigné de la Pologne. Il se met en marche, il marque chacune de ses étapes d'un nom de victoire, il dissipe comme une fantasmagorie vaine l'armée prussienne, il entre à Berlin, il approche des frontières de l'ancien royaume ; alors, c'est une fièvre qui s'empare de tous, d'elle surtout, une fièvre d'enthousiasme et d'attente. Walewice est loin des nouvelles : où en aura-elle, sinon à Varsovie? Son mari, qui est patriote lui aussi, qui même a fait, en l'an XI, le voyage de Paris pour voir le Premier Consul et qui alors lui a été pré-.
sente, lui propose de venir à la ville. Ils arrivent, ils s'installent. La maison est montée sur un pied convenable, car il faut tenir son rang et il faut que la jeune femme fasse son entrée dans le monde. Elle qui sent ce qui lui manque, qui craint de faire des fautes en parlant français, qui est timide et ne se sent nul appui ni de famille ni de relations, redoute infiniment de se montrer, surtout d'aller à La Bâcha, le palais, du prince Joseph Poniatowski, le centre de la haute société. Elle se résout, sur l'ordre formel de son mari, aux visites d'obligation, mais elle s'en tient là. Elle demeure donc presque une inconnue, et malgré sa beauté, nul ne s'occupe d'elle.
On annonce la prochaine venue de l'Empereur, et chacun s'agite pour l'accueillir, pour faire à Varsovie mieux encore qu'on a fait à Posen. Tout est sens dessus dessous; il faut que Napoléon soit satisfait : le sort de la Pologne en dépend. La jeune femme veut être la première à le saluer, et, sans raisonner, sans comprendre la portée de sa démarche, elle engage une de ses cousines à l'accompagner, monte précipitamment en voiture et court à travers tous les obstacles jusqu'à Bronie.
Après avoir vu s'éloigner la voiture im-
périale, elle reste longtemps à la même place, regardant encore dans l'espace, comme interdite. Il faut, pour qu'elle reprenne ses esprits, que sa compagne lui parle et la pousse. Elle enveloppe alors soigneusement dans un mouchoir de batiste le bouquet que l'Empereur lui a offert, remonte en voiture et ne rentre chez elle que tard dans la nuit.
Son dessein arrêté est de garder un complet silence sur ce voyage, de ne point se taire présenter à l'Empereur, de ne se montrer à aucune fête ; mais sa compagne de route, bien qu'elle lui ait recommandé la discrétion, est trop fière de l'aventure pour la taire. Un matin, le prince Joseph Poniatowski lui fait demander l'heure où elle sera visible. Il vient dans l'après-midi, et, avec un gros rire qui veut la mettre de complicité, l'invite à un bal qu'il va donner.
Comme, en rougissant, elle se défend de comprendre, il lui explique que, à un des dîners qui ont été offerts à l'Empereur, Napoléon a paru remarquer une princesse Lubomirska : on s'est ingénié dès lors à la lui montrer; mais Duroc vient de révéler que si son maître prêtait quelque attention à la princesse, c'est qu'elle lui rappelait une délicieuse inconnue aperçue à la poste de Bronie. Qui était cette inconnue? Les détails
de l'aventure, Duroc les avait tous donnés :
il avait décrit minutieusement les traits du visage et le caractère de la toilette; mais Poniatowski ne devinait point, et il s'en désespérait, lorsqu'une indiscrétion l'a mis sur la voie, et il est accouru.
L'Empereur l'a remarquée : il faut qu'elle vienne au bal. Elle refuse; il insiste : « Qjii sait? dit-il, peut-être le ciel se servira-t-il de vous pour rétablir la patrie ! » Elle ne cède point, et il se retire dépité; mais à peine est-il sorti qu'on annonce successivement les principaux représentants de la Pologne, « les hommes d'Etat dont l'autorité repose sur la considération, l'estime publique et la déférence due à leur conduite et à leurs lumières ». Chacun d'eux sait ce dont il s'agit et s'empresse aux mêmes compliments, aux mêmes insinuations. Ce n'est point assez :
voici le mari qui arrive à la rescousse. Lui seul ignore l'aventure de Bronie ; il ne voit dans cette insistance que la reconnaissance par ses pairs du rang qu'il occupe, que l'approbation publique donnée au choix qu'il a fait de cette jeune femme, hors de son monde, pour sa troisième épouse, et, plus que tous les autres, il insiste, traitant ses craintes de timidité ridicule et de défaut d'usages. Ce n'est pas assez qu'il prie, il ordonne. Elle cède donc, elle ira au bal. Elle
n'y met qu'une condition : c'est que, toutes les femmes ayant déjà été présentées, elle ne sera point l'objet d'une présentation isolée qui redoublerait son embarras.
Le grand jour arrive : son mari presse sa toilette; il craint d'arriver en retard, après le départ de l'Empereur. 11 fait ses objections et ses critiques : il aurait voulu une toilette extrêmement élégante et riche, tandis qu'elle a choisi une robe tout unie, de satin blanc, avec une tunique de gaze, et que, sur ses cheveux, elle a posé simplement un diadème de feuillage. Elle arrive. Elle traverse les salons au milieu d'un murmure flatteur. On l'installe entre deux dames qu'elle ne connaît pas^ et, tout de suite, Joseph Poniatowski se précipite et vient se placer derrière elle : « On vous a attendue avec impatience, lui dit-il. On vous a vue arriver avec joie. On s'est fait répéter votre nom jusqu'à l'apprendre par cœur. On a examiné votre mari ; on a haussé les épaules en disant : Malheureuse victime! et TOn m'a donné l'ordre de vous engager à la danse.
— Je ne danse pas, répond-elle. Je n'ai nulle envie de danser.
Le prince répond que c'est un ordre, que l'Empereur observe s'il est exécuté ; que si elle ne danse pas, c'est lui-même qui sera compromis, que le succès du bal dépend uni •
quement d'elle. Refus de plus en plus accentué. Poniatowski n'a qu'une ressource :
aller trouver Duroc, qui reçoit sa confidence et la reporte à l'Empereur.
Autour de la belle inconnue, plusieurs des brillants officiers de l'état-major s'appprochent et papillonnent. Ce qui n'est point un secret pour les Polonais en est un pour les Français. Napoléon, alors, emploie les grands moyens pour écarter ces rivaux inconscients. C'est Louis de Périgord qui paraît le plus empressé : l'Empereur fait signe à Berthier et lui ordonne d'expédier sur-le-champ cet aidede-camp au 6' corps sur la Passarge. Puis c'est Bertrand ; nouveau signe : Bertrand partira immédiatement pour le quartier général du prince Jérôme devant Breslau.
Cependant les danses sont suspendues; l'Empereur parcourt les s;ilons, semant des phrases qu'il voudrait rendre aimables, mais qui, par l'effet de la préoccupation où il est tombent singulièrement à faux.
A une jeune fille il demande combien elle a d'enfants, à une vieille demoiselle si son mari est jaloux de sa beauté, à une dame d'un embonpoint monstrueux si elle aime beaucoup la danse. 11 parle comme sans penser, sans entendre les noms qu'on lui dit, sans que ces noms rappellent rien à son esprit de la leçon apprise, les yeux et l'esprit unique-
ment tendus sur une femme, la seule qui à ce moment existe pour lui.
Il arrive devant elle ; ses voisines la poussent du coude pour qu'elle se lève, et, debout, les yeux baissés, singulièrement pâle, elle attend : « Le blanc sur le blanc ne va pas. Madame, » dit-il tout haut, et il ajoute presque bas : « Ce n'est pas l'accueil auquel j'avais droit de m'attendre après... * Elle ne répond rien.
Il l'observe un moment et passe.
Quelques minutes après, il quitte le bal.
Aussitôt le cercle se rompt ; on s'empresse à se raconter ce que Napoléon a dit à l'une et à l'autre ; mais surtout, que lui a-t-il dit à Elle ? qu'est-ce que cette phrase à voix haute ? qu'est-ce, surtout, que cette phrase à voix basse dont les plus proches n'ont entendu que le dernier mot ? Elle s'esquive, mais, en voiture, le mari recommence les questions ; puis, sur son silence, il l'avertit qu'il a accepté une invitation à un dîner où l'Empereur doit se trouver. Il lui recommande une toilette plus recherchée, et il la quitte brusquement à la porte de son appartement, au moment où elle est tentée de lui avouer, avec son imprudence de Bronie , toutes les sollicitations dont elle est l'objet et toutes les inquiétudes qui l'assiègent.
A peine est-elle rentrée " chez elle, que
sa femme de chambre lui remet ce billet, qu'elle déchiffre à grand-peine :
iK Je n'ai vu que vous, je n'ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer V impatiente ardeur de
Elle froisse avec dégoût ce papier dont le style la révolte ; mais dans la rue quelqu'un attend, et c'est le prince Joseph Poniatowski. « Il n'y a point de réponse, » dit-elle, et elle envoie la femme de chambre le signifier ; mais le prince ne se tient pas pour battu, il suit la messagère, il pénètre jusqu'à l'appartement. Elle n'a que le temps de s'enfermer à double tour. Elle déclare, à travers la porte, que sa résolution est immuable :
elle ne répondra point, de même qu'elle n'a pas dansé. Le prince prie, supplie, menace, et au risque d'un scandale, s'éternise une demi-heure contre cette porte close. Il part enfin, furieux.
Le lendemain, à peine est-elle éveillée que sa femme de chambre lui remet un second billet. Elle ne l'onvre point, le réunit au premier, et ordonne qu'on les rende tous deux au porteur. Que peut-elle faire ? Elle a dix-huit ans ; elle est seule, sans conseils, sans direction; elle se défend de son mieux.
mais que peut-elle contre tous ? Dès le' matin, son salon s'emplit, c'est un tourbillon. Il y a tous les personnages de la nation, les membres du gouvernement, le grand-maréchal Duroc. Elle refuse de paraître, prétexte une migraine, se renferme obstinément dans sa chambre, où elle s'étend sur sa chaise longue ; mais son mari se met en fureur, et, pour prouver qn'il n'est point, comme on le dit, un jaloux, il introduit de force le prince Joseph et les Polonais. Devant eux, il exige qu'elle se laisse présenter, qu'elle asssite au dîner où elle est conviée. Les Polonais font chorus. L'un d'eux, le plus âgé, le plus respecté et le plus écouté des chefs du gouvernement, la regarde fixement, et lui dit d'un ton sévère ; « Tout doit céder, Madame, en vue de circonstances si hautes, si majeures pour toute une nation. Nous espérons donc que votre mal passera d'ici au dîner projeté, dont vous ne pouvez vous dispenser sans paraître mauvais Polonaise. »
Il faut donc qu'elle se lève, et, sur l'ordre de son mari, elle se rend chez Mme de Vauban, la maîtresse du prince Joseph, pour recevoir ses conseils sur la toilette qu'elle doit mettre et sur l'étiquette des cours. Là est le comble de l'habileté, car la livrer à Mme de Vauban, c'est la livrer sans défense à qui mène toute l'intrigue. Mme de Vau-
ban, d'ailleurs, n'y voit pas malice et joue son rôle au naturel. Née Puget-Barbentane, ayant vécu à Versailles, réfugiée à Varsovie depuis rémigration, et là, vivant publiquement avec un ancien amant retrouvé, elle estime que donner une maîtresse à un souverain, que ce souverain se nomme Louis XV ou Napoléon, est la mission la plus importante qu'il soit permis à un courtisan de remplir ; quant aux scrupules, à la pudeur, au devoir, à la fidélité conjugale, elle n'a jamais pensé qu'une femme au monde pût mettre ces préjugés en balance avec certains avantages. Toutefois, ici, ce ne sont point ces avantages qui peuvent tenter; elle sent qu'il faut manoeuvrer, qu'on n'aura raison de cette vertu qu'en employant des ressorts qui, à elle, ne sont pas familiers, et, après avoir accablé la nouvelle venue de protestations et de compliments, elle la confie à une jeune femme qui est chez elle comme une dame de compagnie ; qui divorcée et sans fortune, jolie, vive, étourdie, spirituelle, bien plus rapprochée par l'âge de Mme Walewska, a tout pour lui plaire, jusqu'à l'exaltation vraie ou feinte du patriotisme le plus ardent.
« Tout, tout, pour cette cause sacrée ! »
répète-t-elle à chaque instant. Elle s'insinue dans sa confiance, se glisse en ce cœur qui n'a jusque-là point connu d'amitié, qui
aspire à s'épancher et se livre sans le savoir. Elle se met au mieux avec le mari, elle ne quitte point la femme, et, lorsque, par ses discours, ses exclamations, ses délires patriotiques, elle la juge ébranlée, elle lui lit cette lettre écrite et signée par les personnages les plus considérables de la nation, les membres mêmes du gouvernement pro-
« Madame, les petites causes produisent souvent de grands effets. Les femmes, en tout temps ont eu une grande influence sur la politique du monde. L'histoire des temps les plus reculés comme celle des temps modernes nous certifie cette vérité. Tant que les passions domineront les hommes, vous serez, Mesdames, une des puissances les plus redoutables.
« Homme, vous auriez abandonné votre vie à la digne et juste cause de la Patrie.
Femme, vous ne pouvez la servir à corps défendant, votre nature s'y oppose. Mais aussi, en revanche, il y a d'autres sacrifices que vous pouvez bien faire et que vous devez vous imposer, quand même ils vous seraient pénibles. ^
« Croyez-vous qu'Esther se soit donnée à Assuérus par un sentiment d'amour ? L'effroi qu'il lui inspirait, jusqu'à tomber en défail-
lance devant son regard, n'était il pas la preuve que la tendresse n'avait aucune part à cette union ? Elle s'est sacrifiée pour sauver sa nation et elle a eu la gloire ^e la sauver.
« Puissions - nous en dire autant pour votre gloire et notre bonheur.
« N'êtes- vous donc pas fille, mère, sœur, épouse de zélés Polonais qui, tous, forment avec nous le faisceau national, dont la force ne peut ajouter (?) que par le nombre et l'union des membres qui la composent. Mais sachez, madame, ce qu"'un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon, en un mot, a dit : « Les hommes qui ont toute autorité en public ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien eflfectif si les femmes ne les aident à l'exécuter. » Ecoutez cette voix réunie à la nôtre pour jouir du bonheur de vingt millions d'hommes. »
Ainsi, c'est la famille, c'est la patrie, c'est la religion qui ordonnent de céder, c'est l'Ancien et c'est le Nouveau Testament. Tout est mis en œuvre pour précipiter la chute d'une jeune femme de dix-huit ans, toute simple, toute naïve, qui n'a ni mari à qui elle puisse se confier, ni parents qui veuillent la défendre ni amis qui cherchent à la sauver. Tout conspire contre elle, et, pour l'achever, on
lui lit le billet de Napoléon, celui-là même qu'elle a refusé d*ouvrir et qu'elle a renvoyé :
« Vous aî-je déplu. Madame? f avais cependant le droit d'espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s'est ralenti, tandis que le mien augmefite. Vous m'ôte^ le repos ! Ob ! donne:^ un peu de joie, de bonheur, à un jKiuvre cœur tout prêt à vous adorer. Une réponse est-elle si difficile à obtenir? Vous m'en deve:^ deux.
Et au moment où l'officieuse dame achève ce billet, le mari entre. Tout fier des succès que sa femme a obtenus et dont il se reporte à lui-même le mérite, sans rien comprendre, sans rien soupçonner de ce qu'on attend d'elle — car il est honnête homme, — il insiste encore pour qu'elle vienne à ce dîner. La pauvre enfant sent bien que le pas est décisif et qu'il l'engage. Mais tout le monde lèvent : elle ira donc. Jusqu'au soir, le salon ne désemplit point de visiteurs affairés, apportant de muettes félicitations, et, pour qu'elle ne s'avise pas de changer pendant la nuit, près d'elle, de planton jusqu'au matin, s'attarde la dame de confiance de Mme de Vauban.
En montant en voiture pour se rendre, ainsi contrainte, à ce dîner offert par l'Empereur, Mme Walewska se reposait sur cette idée que, n'aimant point Napoléon, elle n'avait rien à craindre de lui. A l'arrivée, les empressements de certains invités qui l'attendaient pour solliciter déjà sa protection achevaient de la dégoûter de sa prétendue victoire, et elle s'était bien affermie dans sa résolution de demeurer impassible, lorsque l'Empereur fit son entrée. Il était mieux préparé que le soir du bal et mieux inspiré pour distribuer au passage des phrases courtoises ; mais lorsque, ayant parcouru rapidement le cercle, il arriva à elle et qu'on la lui nomma, il dit simplement : « Je croyais Madame indisposée ; est-elle tout à fait remise ? » Cette simple phrase, qui, par sa banalité voulue, déroutait les soupçons, lui parut à elle, par cela même, singulièrement délicate.
A table, elle se trouva placée à côté du Grand-maréchal, presque en face de l'Empereur, qui, dès qu'on fut assis, commença, avec ce ton bref qui était le sien, à questionner un des convives sur l'histoire de Pologne. 11 paraissait écouter attentivement les réponses, en reprenait chaque terme et le discutait par des questions nouvelles; mais, qu'il parlât ou qu'il écoutât, ses yeux ne se
détournaient guère de Mme Walewska que pour s'adresser à Duroc, avec lequel semblait établie une sorte de muette correspondance.
On eût dit que les propos que Duroc tenait à sa voisine étaient dictés par ces regards et par certains gestes parfaitement naturels, et que l'Empereur exécutait comme machinalement, en poursuivant un discours des plus graves sur la politique européenne. A un moment, il porte la main au côté gauche de son habit.
Duroc hésite quelques instants, regarde attentivement son maître, et, enfin devinant, pousse un « Ah 1 » de satisfaction. C'est du bouquet qu'il s'agit, du bouquet de Bronie, a Qu'est-il devenu ? » demande Duroc à sa voisine.
Elle s'empresse de répondre qu'elle conserve religieusement pour son fils les fleurs que l'Empereur lui a données. « Ah ! Madame, interrompt le Grand-maréchal à demivoix, permettez qu'on vous en offre de plus dignes de vous. » Elle sent là une allusion qui l'indigne, et riposte tout haut, en rougissant de honte et de colère : « Je n'aime que les fleurs ! » Duroc reste un moment interloqué, « Eh bien ! finit-il par dire, nous allons cueillir des lauriers sur votre sol natal pour vous les offrir. «Cette fois, il a été plus adroit, il le sent bien à son trouble.
Et que devient-elle lorsque, à la rentrée
dans les salons, au milieu de la confusion d'une sortie de table, l'Empereur s'approche d'elle, et, dardant sur elle ces regards dont nul œil humain n'a pu soutenir jamais la mystérieuse puissance, il lui prend la main, qu'il presse avec force, et lui dit tout bas : « Non I non ! avec des yeux si doux, si tendres, avec cette expression de bonté, on se laisse fléchir, on ne se plaît pas à torturer ou l'on est la plus coquette, la plus cruelle des femmes. »
Il part ; tous les hommes le suivent, et elle se laisse entraîner chez Mme de Vauban.
On l'y attend. Il n'y a là que des initiés, des convives du dîner, qui s^'empressent autour d'elle : « Il n'a vu que vous, il vous jetait des flammes. » Seule, elle peut près de lui plaider la cause de la nation ; seule, elle peut l'attendrir et le déterminer à rétablir la Pologne. Peu à peu, comme si l'on obéissait à un mot d'ordre, on s'écarte. Au moment où Duroc fait son entrée dans le salon, elle s'y trouve seule avec cette dame de confiance qui s'est faite son ombre. Les portes fermées, Duroc s'assied près d'elle, pose une' lettre sur ses genoux, et, prenant sa main, l'implore avec des douceurs dans la voix :
« Pourriez-vous, dit-il, repousser la demande de celui qui n'a jamais essuyé de refus ? Ah! sa gloire est environnée de tristesse, et il
dépend de vous de la remplacer par des instants de bonheur. » Il parle longuement.
Elle ne répond rien. Dégageant sa main, elle en a caché son visage, et elle pleure, comme une enfant, à gros sanglots. Mais l'autre femme répond pour elle ; elle garantit qu'elle ira au rendez-vous. Comme Mme Walewska s'indigne, elle lui fait honte de son manque de patriotisme, lui dit qu'elle est une mauvaise Polonaise, qu'on ne saurait trop faire pour Napoléon, et, congédiant le Grand-maréchal avec de nouvelles assurances, elle ouvre le billet qu'il a apporté et lit à haute voix :
«r II y a des moments ou trop d'élévation pèse, et c'est ce que f éprouve. Comment satisfaire le besoin d'un cœur épris qui voudrait s'élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté parle poids de hautes cottsidérations paralysant le plus vif des désirs ? Oh ! si vous vouliez!... Il n'y a que vous seule qui puissie:^ lever les obstacles qui nous séparent. Mon ami Duroc vous en facilitera les moyens.
« Oh ! venex ! vetiei ! Tous vos désirs seront remplis. Votre patrie me sera plus chère quand vous aurei pitié de mon pauvre cœur.
Ainsi, le sort de son pays est entre ses
MADAME WALF.WSKA 235
mains. Ce ne sont plus les autres, c'est luimême qui le dit. L'idée que, depuis cinq jours, chacun ressasse autour d'elle s'incruste dans son cerveau : il dépend d'elle que sa patrie renaisse, que sa patrie voie abolis les honteux partages, que les membres déchirés se rejoignent et que l'Aigle blanc reprenne son essor. Quel rêve ! quel éblouissement ! Mais qu'est-elle, que sait-elle pour jouer un tel rôle ? On a la réponse prête :
elle n'aura qu'à suivre les conseils dont on ne la laissera pas manquer. Elle lutte encore. Quoi ! se livrer ainsi ! Sa pudeur en est révoltée. On lui répond qu'elle n'est qu'une provinciale, que ce sont là d'imbéciles préjugés, que cela ne compte pas.
Croit-elle que d'autres ne sont pas toutes prêtes à prendre la place qui lui est offerte ? Pourquoi la laisserait-elle ? pourquoi douterait-elle du bien qu'elle peut inspirer ? Tout empereur qu'il est. Napoléon est un homme, rien de plus, et un homme amoureux. On lui arrache enfin : « Faites de moi ce que vous voudrez. »
Seulement, elle se refuse à écrire, à répondre au billet. Physiquement, elle n'en a pas la force. On la laisse seule pour venir demander conseil, mais on a soin de l'enfeimer. Si elle allait changer d'avis, si elle allait s'évader ! Elle n'y songe pas : elle réfléchit.
OU plutôt, abattue par toutes ces émotions, elle rêve.
Ne peut-elle, sans faillir, consentir à une entrevue ? Ne peut-elle, en inspirant à l'Empereur de l'estime, de l'amitié même, obtenir sa confiance, lui faire entendre les vœux de son peuple ? Il ne lui fera pourtant pas violence 1 Elle n'a point d'amour à lui donner, mais de l'admiration, de l'enthousiasme, une pitié reconnaissante. Elle lui dira tout cela.
Et son imagination que rien n'a dépravée, son imagination de dix-huit ans, qui ne connaît que les caresses presque platoniques d'un époux septuagénaire, s'élance aux pays du rêve, aux pays où la pudeur des femmes n'a rien à redouter de la chasteté des hommes, où,, ne comptant plus les sens abolis et méprisés, les âmes se parlent, s'entendent et se complètent dans une harmonie presque divine.
On rentre. Tout est réglé : elle n'écrira pas, elle ne parlera pas. Seulement elle ne bougera pas du palais. On l'y gardera toute la journée, et, le soir, on la remettra à ceux qui doivent venir la prendre. Et lentement les heures coulent, et la pauvre femme, dans la terreur de cette attente, regarde alternativement l'aiguille qui court sur la pendule et cette porte fermée et muette par où viendra son arrêt de supplice.
A dix heures et demie, quelqu'un frappe.
On la coiffe en hâte d'un chapeau à grand voile, on la couvre d'un manteau ; on la conduit, insconsciente et comme égarée, au coin de la rue, où une voiture stationne. On la pousse pour la faire monter. Un homme; en long manteau et en chapeau rond, qui tient la portière, rentre le marchepied et se place à côté d'elle. Pas un mot n'est échangé. On roule, on s'arrête à une entrée secrète du Grand-Palais, on la descend de voiture ; on la mène, en la soutenant, jusqu'à une porte qu'on ouvre du dedans avec impatience. On la place sur un fauteuil.
Elle est en présence de Napoléon. Elle ne le voit pas, elle pleure. Lui est à ses pieds et commence à lui parler doucement ; mais, à un moment, ces mots «Ton vieux mari »
lui échappent. Elle jette un cri, elle s'élance, elle veut fuir ; de^ hoquets de sanglots la suffoquent. A ce mot, toute l'horreur, toute la grossièreté, toute l'ignominie de l'acte qu'elle va commettre lui apparaît, brusquement réalisée, tangible, infâme. Lui reste étonné. Il ne comprend pas. C'est la première fois qu'il se trouve en telle posture.
Cette femme qui s'est fait prier, mais point tant (car il ignore les moyens qu'on a employés), qui est venue à un rendez-vous nocturne, et qui à présent étouffe de sanglots
et se jette sur la porte, est-elle une rouée d'une coquetterie sans égale ou une naïve d'une ingénuité sans précédent ? Est-ce une comédie qu'on lui joue pour mettre ses désirs à l'enchère ? Mais non, il y a des cris dont l'accent ne trompe pas, des mouvements impulsifs qu'on ne joue pas, surtout à dixhuit ans.
De la porte, à laquelle elle se cramponne, il la ramène avec une tendre violence sur le fauteuil, et alors, avec une voix qui se fait bien plus caressante, quoique par instants et comme malgré lui il y perce le ton habituel de la domination, évitant de prononcer les mots, d'évoquer les idées qui la heurtent, cherchant des tournures et des périphrases pour ne la point blesser, il lui fait subir un interrogatoire en règle et, par la logique irrésistible de ses questions, il lui arrache des lambeaux de réponses dont il se fait des armes. S'est-elle donnée volontairement à celui dont elle porte le nom ? Est-ce par amour des richesses et des titres ? Qui l'a pu décider à unir sa jeunesse, sa beauté à peine éclose, à une vieillesse décrépite, presque octogénaire ? C'est sa mère qui a voulu ce mariage ! « Et tu pourrais avoir des remords ! » s'écrie-t-il. Mais, elle, se réfugie alors en sa religion : « Ce qui a été noué sur la terre ne peut plus être dénoué que
dans le ciel. » Il se met à rire ; elle s'indigne et redouble ses pleurs.
En vérité, qu'est cela ? Qu'est ce fruit d'espèce nouvelle et qu'il n'a jamais encore goûté? Quoi! une femnis qui veut rester fidèle à son mari, fidèle aux principes de sa religion, et cette femme est là, chez lui, la nuit, à ses ordres ! C'est un mystère qu'il prétend éclaircir, et il presse encore plus ses questions : l'éducation qu'elle a reçue, la vie qu'elle a menée à la campagne, les sociétés qu'elle a fréquentées, sa mère, sa famille, il veut tout savoir, et d'abord le nom qu'elle a reçu au baptême : ce nom de Marie dont toujours il l'appellera désormais.
A deux heures du matin, on frappe à la porte : « Quoi ? déjà ! dit-il. Eh bien ! ma douce et plaintive colombe, sèche tes larmes, va te reposer. Ne crains plus l'aigle, il n'a d'autres forces près de toi que celles d'un amour passionné, mais d'un amour qui veut ton cœur avant tout. Tu finiras par l'aimer, car il sera tout pour toi , tout , entends-tu bien ? » 11 l'aide à rattacher son manteau, il la conduit vers la porte ; mais là, la main sur le loquet qu'il menace de ne pas ouvrir, il lui fait jurer qu'elle reviendra le lendemain.
On la ramène chez elle ; elle est un peu plus calme, presque rassurée. Il lui semble
que sa chimère prend un corps, que son rêve se réalise. Il a été bon, il a été tendre, mais nullement violent ; il l'a épargnée ce soir, pourquoi pas demain ?
A neuf heures du matin, la dame de confiance est à son chevet. Elle tient un gros paquet qu'elle déballe mystérieuseihent après avoir soigneusement fermé la porte. Elle en tire plusieurs écrins couverts de maroquin rouge, des fleurs de serre entremêlées de hanches de lauriers et une lettre cachetée.
Mais, à peine a-t-elle sorti des écrins un magnifique bouquet et une guirlande de diamants, k peine a-t-elle tourné ces parures en ses mains pour leur faire jeter leurs feux, que, de son lit, Mme Walewska les lui arrache et les lance, pour les briser, à l'autre bout de la chambre. Elle entend qu'on reporte k l'instant ces diamants. Croit-on donc qu'elle est à vendre et qu'il suffira de cela pour qu'elle se livre ? Ce n'est pas là de quoi troubler la messagère ; elle décachette la lettre et eu donne lecture.
« Marie, ma douce Marie, ma première pensée est pour toi, mon premier désir est de te revoir. Tu reviendras, n*est-ce pas ? Tu me Vas promis. Sinott Vaigle volerait vers toi ! Je te verrai à diner, Vami h dit. Daignedatic accepter ce bouquet : qu*il devienne un lien mystè-
lieux qui étahlisse entre nous un rapport secret au milieu de la foule qui nous environne. Exposés aux regards de la multitude, nous pourrons nous entendre. Quaud ma main pressera mon cœur, tu sauras quHl est tout occupé de toi, et pour répondre^ tu presseras ton bouquet ! Aimemoi, ma gentille Marie, et que ta main ne quitte jamais ton bouquet.
La lettre a beau dire, on ne lui fera pas accepter les diamants, pas même les fleurs, pas même les lauriers. Elle a son excuse prête : on ne porte de bouquets au côté que dans les bals, et c'est à un dîner qu'elle doit se rendre. Quant à se soustraire à ce dîner, vainement Tessaierait-elle : autour d'elle toutes les têtes sont montées, toutes les ambitions sont en mouvement; sa famille est enivrée, son mari demeure entièrement aveugle : pas un moment il n'a la perception de ce qui se joue autour de lui, et c'est lui le plus ardent à souhaiter les invitations.
Elle arrive ; on se presse autour d'elle, on l'examine, on se fait présenter. Il lui semble que tous ces inconnus savent son aventure de la veille. L'Empereur est déjà là. 11 paraît mécontent; il fronce ses sourcils; il regarde la pauvre femme de son œil mau-
vais, son œil perçant et scrutateur qui jette une flamme.
A un moment, elle le voit brusquement s'avancer vers elle, et, pantelante à la pensée d'une scène publique, de quelque éclat irréparable, elle se souvient et met sa main à la place où devrait être le bouquet. Soudain, ses traits à lui se radoucissent, son œil éteint sa flamme, sa main répond par un signe analogue, et, avant qu'on ne passe à table, il appelle Duroc et lui parle un instant à l'oreille.
A peine est-elle assise, comme au précédent dîner, à côté du Grand-maréchal, que celui-ci l'attaque de reproches sur le bouquet ; mais elle riposte en prenant l'ofFensive sur les diamants : elle n'acceptera aucun présent de ce genre, qu'on se le tienne pour dit! Comment oserait-elle se montrer ainsi parée? Ce qui, seul, peut contenter son admiration et son dévouement, c'est une espérance pour l'avenir de son pays. « Cette espérance, répond Duroc, l'Empereur ne l'at-il pas donnée? » Et il rappelle toute une série d'actes qui, dès maintenant, valent mieux que des promesses. Q.uant à savoir s'il l'aime, comment en douterait-elle? A présent encore, il n'a d'yeux que pour elle.
Pendant qu'il paraît uniquement occupé de la conversation générale, des questions qu'il
pose et des réponses qu'il reçoit, il ne cesse de tenir la main sur son cœur. Tout à l'heure, s'il a appelé Duroc, s'il lui a parlé à l'oreille, c'est pour qu'il ne manquât point de rappeler la promesse qu'elle a faite de venir le soir. Et puis, des dissertations sur la misère des grandeurs, sur le besoin qu'éprouve un souverain tel que l'Empereur de trouver un cœur qui le comprenne, sur la gloire d'une telle mission que toute femme ambitionnerait...
Elle est venue une fois, il faut bien qu'elle revienne. On prend les mêmes précautions ; on la conduit de même. Elle entre. Il est sombre, soucieux. « Vous voilà enfin ! dit-il : je n'espérais plus vous voir. » Il la débarrasse de son manteau, lui enlève son chapeau, l'installe dans un fauteuil, puis debout devant elle, sévèrement, il lui ordonne de se justifier. Pourquoi est-elle venue à Bronie? Pourquoi a-t-elle cherché à lui inspirer un sentiment qu'elle ne partageait pas? Pourquoi a-t-elle refusé ses fleurs, jusqu'à ses lauriel-s? Qu'en a-t-elle fait? Il y attachait l'espérance de tant d'intéressants moments, et elle l'en a privé. Sa main, à lui, n'a point quitté son cœur et sa main, à elle, est restée immobile; une fois seulement elle a répondu. Et, se frappant le front avec un geste de rage, il s'écrie : « Voilà bien
une Polonaise ! C'est vous qui m'affermissez dans l'opinion que j'ai de votre nation. »
Déjà tout émue par cet accueil, profondément troublée par ces paroles, elle murmure : « Ah! Sire, de grâce, cette opinion, ditesla-moi. »
Et il dit alors qu'il juge les Polonais passionnés et légers. Tout se fait chez eux par fantaisie et rien par système. Leur enthousiasme est impétueux, tumultueux, instantané; mais ils ne savent ni le régler, ni le perpétuer. Et ce portrait des Polonais, c'est son portrait à elle. N'a-t-elle pas couru comme une folle pour l'apercevoir au passage? Il s'est laissé prendre le cœur par ce regard si tendre, par ces expressions si passionnées, et elle, elle a disparu. Il a eu beau la chercher, il ne l'a point trouvée ; et quand, enfin, une des dernières, elle est arrivée, elle était de glace. Qu'elle le sache : toutes les fois qu'il a cru une chose impossible, il l'a désirée avec plus d'ardeur. Rien ne le décourage pour l'obtenir. Cette idée de l'impossible l'aiguillonne et il avance toujours. Habitué qu'il est à ce que tout cède avec empressement aux désirs qu'il exprime, la résistance qu'elle lui oppose lui tient au cœur.
Peu à peu, il s'exalte; feinte ou vraie, la colère lui monte au cerveau : « Je veux,
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entends-tu bien ce mot? je veux te forcer à m'aimer! J'ai fait revivre le nom de ta patrie : sa souche existe ' encore grâce à moi. Je ferai plus encore. Mais songe que, comme cette montre que je tiens à la main et que je brise à tes yeux, c'est ainsi que son nom périra et toutes tes espérances, si tu me pousses à bout en repoussant mon cœur et en me refusant le tien. »
Devant cette violence, ces menaces, cette montre brisée qui vole en éclats, la pauvre femme tombe roide sur le parquet. . . Q.uand elle sort de son évanouissement, elle ne s'appartient plus. Il est là, près d'elle, essuyant les larmes qui, goutte à goutte, tombent de ses yeux.
Désormais c'est une liaison, si l'on peut ainsi appeler l'habitude prise par elle de venir, chaque soir, au palais, subir, avec une passive résignation, des caresses dont elle espère toujours le prix; car ce n'est point pour si peu qu'elle s'est donnée ou plutôt qu'elle s'est laissé prendre : pour qu'un gouvernement provisoire soit nommé, qu'un embryon d'armée soit créé et que quelques compagnies de chevau-légers soient agrégées à la Garde de l'Empereur des Français. Le seul salaire qui puisse la contenter, qui puisse l'absoudre à ses propres yeux, c'est la Pologne rétablie comme nation et
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comme État. Incapable de feindre un sentiment que son cœur n'éprouve pas, de simuler une passion qu'ignore- sa pudeur, elle n'a rien de ce qu'il faut pour dominer un amant et pour le conduire, pas même assez d'habileté pour lui cacher le mobile auquel elle obéit. Elle remet chaque soir la conversation sur le seul sujet qui l'occupe ; elle reçoit des consolations, des espérances, des promesses mêmes, mais toujours pour plus tard, pour l'avenir, un avenir dont, à présent, elle envisage le supplice sans qu'elle puisse y fixer aucun terme.
Ce n'est pas que, dans son pays, elle rencontre autour d'elle une réprobation. Sauf son mari qu'elle a dû quitter, chacun s'empresse à lui faire la cour, non comme à une favorite, mais comme à une victime, car nul n'ignore ce qu'elle souffre et combien elle est digne d'estime, de respect et de pitié. Ce sont les propres sœurs de son mari, la princesse Jablonowska et la comtesse Birginska, qui se sont instituées ses chaperons. Il ne tiendrait qu'à elle d'occuper, à Varsovie, la première place, et, si elle était autre, elle y paraîtrait en souveraine. Elle aurait des ennemis alors, mais comme elle cherche l'ombre et qu'elle ne prétend à rien, on ne la redoute pas ; on l'encense moins, mais on la plaint davantage.
Son aventure, d'ailleurs, n'a riçn de choquant pour une société qui pare simplement les habitudes de polygamie orientale du scepticisme élégant apporté de Versailles; qui a reçu et retenu les exemples de. morale de Catherine la Grande et qui trouve, lorsqu'il lui plaît, dans le divorce, la sanction légale, et même religieuse, de ses fantaisies extraconjugales.
Nul grand seigneur, en ce temps-là, qui, à côté de sa femme, n'ait dans le monde une maîtresse attitrée et n'entretienne en quelqu'un de ses châteaux une ou plusieurs Géorgiennes favorites.
Par suite. Napoléon apparaît aux chefs de la noblesse polonaise comme un souverain singulièrement chaste, car il fait la guerre sans traîner un harem à sa suite ; il n'a point accepté les femmes qui toutes se seraient offertes à lui : il n'en a déské qu'une, et il a attendu qu'elle se donnât.
La conduite qu'ils ont tenue eux-mêmes, ces nobles, leur semble non seulement naturelle, mais strictement obligée. Il fallait que, venant à Varsovie et y résidant, Napoléon eût une femme, et il fallait qu'ils lui offrissent celle qui pouvait lui plaire le mieux.
Par bonheur, cette femme s'est rencontrée telle qu'en cent ans ils n'eussent point
trouvé la pareille : simple, naïve, pudique, désintéressée, uniquement animée de la passion de la patrie, capable d'inspirer un sentiment durable et une passion vraie, incarnant ce qu'il y a dans la nation de plus aimable et de plus généreux.
Elle ne sera pas pour Napoléon une maîtresse de passage, elle sera une sorte d'épouse à côté ; qui ne participera, à la vérité, ni aux dignités de la couronne ni aux splendeurs du trône, mais qui occupera un rang spécial, qui sera l'ambassadrice de son peuple près de l'Empereur, sa femme polonaise. Par un lien très léger encore, mais qu'elle pourra resserrer plus tard, elle unira le cœur de Napoléon aux destinées de la Pologne. Rien que par sa muette présence, elle l'obligera à se souvenir de ses promesses, à se justifier de ne les point tenir, lui imposera le remords de sa dette non payée.
Et, au fond, cela n'est pas si mal raisonné, car, presque chaque soir, il revient à ce problème que lui rappelle constamment cette femme.
Il sent bien, et il le' lui dit, que ce n'est point lui qu'elle aime, mais sa patrie, et elle ne s'en défend point. Très franchement, elle le déclare, et lui qui se mettrait en défiance s'il soupçonnait qu'une femme voulût le conduire ou se servir de lui, il livre son se-
cret à cette enfant naïve et sincère; il la sent si profondément détachée de ce qui fait l'ambition des autres femmes! il souhaiterait tant la contenter! et, débiteur insolvable, il ne peut lui payer le salaire qu'elle avait droit d'espérer !
« Tu peux être sûre, lui dit-il, que la promesse que je t'ai faite sera remplie. J'ai déjà forcé la Russie à lâcher la part qu'elle usurpait, le temps fera le reste. Ce n'est pas le moment de réaliser tout, il faut patienter. La politique est une corde qui casse quand on la tend trop fort. En attendant, vos hommes politiques se forment. Car combien en avez -vous? Vous êtes riches en bons patriotes; vous avez des bras, oui, j'en conviens : l'honneur et le courage sortent par tous les pores de vos braves, mais cela ne suffit pas : il faut une grande unanimité. »
Sans cesse — et c'est là l'étrange et le surprenant, car jamais homme n'a moins admis qu'une femme lui parlât de politique — sans cesse, et comme malgré lui, il revient dans ces entretiens du soir à ce qu'it faut faire pour améliorer le sort du peuple, pour répandre le bien-être, pour déterminer un effort unanime, fût-ce aux dépens de l'aristocratie possédante.
« Tu sais bien, lui dit- il, que j'aime ta nation ; que mon intention, mes vues politi-
ques, tout me porte à désirer son entier rétablissement. Je veux bien seconder ses efforts, soutenir ses droits : tout ce qui dépendra de moi sans altérer mes devoirs et l'intérêt de la France, je le ferai sans nul doute ; mais songe que de trop grandes distances nous séparent : ce que je puis établir aujourd'hui peut être détruit demain. Mes premiers devoirs sont pour la France, je ne puis faire couler le sang français pour une cause étrangère à ses intérêts et armer mon peuple pour courir à votre secours chaque fois qu'il sera nécessaire. »
De ces hautes pensées, par un revirement qui laisse son interlocutrice interdite, il tombe aux commérages des salons, aux historiettes particulières, aux anecdotes secrètes. Il veut qu'elle lui raconte la vie privée de chacun des personnages qu'il rencontre. Sa curiosité est insatiable et s'applique aux minuties. C'est pour lui le moyen de se former, en quelque lieu qu'il se trouve, en celui-ci surtout où de si grands intérêts sont en jeu, une opinion sur la classe dirigeante.
De cet ensemble de petits faits qui se gravent dans sa mémoire, dont il est si friand qu'il étonne de sa science la femme qui l'écoute, il tire ses conclusions, et elle s'aperçoit alors qu'elle a donné des armes contre elle-même : elle proteste, elle s'indigne du
jugement qu'il porte, et la querelle finit par une tape légère qu'il lui donne sur la joue en lui disant : « Ma bonne Marie, tu es digne d'être Spartiate et d'avoir une patrie. »
Il ne l'aimerait point comme il l'aime s'il ne s'occupait de ses toilettes. C'est chez lui une prétention d'y être passé maître.
« Vous savez que je me connais très bien en toilettes, » écrivait-il à Savary. Dès le Consulat, lorsqu'il s'agissait d'envoyer des présents de modes à quelque souveraine, reine d'Espagne ou de Prusse, c'est lui qui les choisissait. A sa Cour, nulle femme mal habillée n'échappe à sa critique, et Joséphine même, qui l'a habitué au plus grand luxe, à l'élégance la plus recherchée, au goût le plus raffiné, n'est pas à l'abri des observations. Surtout il déteste les robes d'une couleur foncée, et Mme Walewskà s'obstine à n'en porter que de très simples, et toujours blanches^ grises ou noires. Celles-ci lui déplaisent infiniment, et il le lui dit. « Une Polonaise, réplique-t-elle, doit porter le deuil de sa patrie. Qjaand vous la ressusciterez, je ne quitterai plus le rose. »
Ainsi tout le ramène à ce même sujet mais il ne s'en fâche point et son amour très vif n'en est pas diminué. C'est le temps où il écrit à son frère Joseph : « Ma santé n'a jamais été si bonne, tellement que je suis
devenu plus galant que par le passé. » Et celte confidence est à ce point hors de ses habitudes qu'elle est significative.
Il ne lui suffit pas de voir sa maîtresse tous les soirs en particulier, il faut qu'elle soit de tous les dîners, de toutes les fêtes où il se rend, pendant le temps qu'il passe à Varsovie, avant la campagne d'Eylau. Et là, point d'instant où il ne veuille communiquer avec elle par ce langage mystérieux et muet qu'il lui a enseigné et où elle est maintenant bien plus experte que Duroc luimême. Elle comprend à présent ces gestes de la main, ces signes des doigts qui ne s'adressent qu'à elle seule, par lesquels elle seule suit une pensée d'amour qui n'est livrée qu'à elle, dans le même temps où l'Empereur soutient avec toute l'assemblée une conversation animée, une discussion sérieuse, qu'il raconte des événements avec une précision absolue ou qu'il prononce les plus solennels discours.
« Cela t'étonne? lui dit-il. Sache donc que je dois remplir dignement le poste qui m'est assigné. J'ai l'honneur de commander aux nations : je n'étais qu'un gland, je suis devenu chêne. Je domine, on me voit, on m'observe, de loin comme de près. Cette situation me force à jouer un rôle qui, quelquefois, peut ne pas m'être naturel, mais que
je dois soutenir pour rendre compte, bien plus à moi-même qu'aux autres, de cette représentation commandée par le caractère dont je suis revêtu. Mais, tandis que je fais le chêne pour tous, j'aime à redevenir gland pour toi seule. Et comment ferais-je, quand la foule nous observe, pour te dire : « Marie, je t'aime! » Et toutes les fois que je te r^arde, j'ai cette envie-là, et je ne puis m'approcher de ton oreille sans déroger. »
Qiiand il transporte son quartier général à Finckenstein, il faut qu'elle le suive, et, là, c'est une existence mélancolique, toute semblable à celle qu'elle menait jadis à Walewice près de son vieux mari. La solitude en est uniquement coupée par les repas, téte-àtéte avec l'Empereur, servis par un simple valet de chambre de toilette. Les heures lentes sont usées à des lectures ou des tapisseries. La distraction, c'est la parade, regardée par les jalousies closes : une vie de recluse toute aux ordres et à la discrétion du maître, sans nulle société, nul plaisir, nulle coquetterie; et, de cette vie, elle est satisfaite, bien plus que de la vie brillante, agitée et mondaine qu'elle avait à Varsovie.
Aussi rcalise-t-elle pour lui le type de la femme telle qu'il a cru la trouver en Joséphine : la femme douce, complaisante, attentive, timide, qui n'a point de désirs, ni
même, à ce qu'il semble, de volonté, qui est toute à lui, qui ne vit que pour lui, et qui, si elle attend de lui une grâce, c'est une grâce à ce point colossale, à ce point impersonnelle, qu'il est déjà d'une âme singulièrement haute d'en concevoir la chimère, el que l'espérer d'un homme c'est égaler presque cet homme à un dieu.
Tout cela est pour le prendre par ses fibres les plus intimes, et c'est pourquoi, lorsqu'il va quitter la Pologne sans avoir accompli le rêve pour lequel cette femme s'est donnée à lui ; lorsque, elle, désespérée et désabusée, après l'avoir conjuré une fois encore de lui rendre sa patrie, refuse de le suivre à Paris, annonce qu'elle va se retirer au fond d'une campagne pour y attendre dans le deuil et la prière la réalisation des promesses qu'il n'a point tenues, c'est lui, à son tour, qui supplie : « Je sais, lui dit-il, que tu peux vivre sans moi... Je sais que ton cœur n'est pas à moi... Mais tu es bonne, douce; ton cœur est si noble et si pur!
Pourrais-tu me priver de quelques instants de félicité passés chaque jour près de toi?
Je n'en puis avoir que par toi, et l'on me croit le plus heureux de la terre. » Et il. dit cela avec un sourire si amer et si triste, que, prise par un sentiment étrange de pitié pour ce maître du monde, elle promet de venir à Paris.
Elle y arrive au commencement de 1808, et désormais cette liaison mystérieuse, que traversent sans doute quelques infidélités de la part de Napoléon, mais qui n'en demeure pas moins, pour lui, sa grande, son unique affaire de cœur, s'établit sur un pied si étrange que, si l'on n'en avait trouvé des preuves certaines ; si la confrontation de divers témoins qui, inconsciemment, fournissent, çâ et là quelques détails isolés, quelques dates authentiques, ne permettait de rétablir la chaîne des événements, on n'oserait affirmer la continuité de faits que les contemporains les mieux instruits ont paru ignorer.
Pendant la campagne de 1809, Mme Walewska se rend à Vienne, où une maison fort élégante a été préparée pour elle près du palais de Schœnbrunn; elle y devient enceinte, et, après la Paix de Vienne, elle retourne faire ses couches à Walewice, où naît, le 4 mai 1810, Alexandre-Florian-Joseph Colonna-Walewski. N'est-on pas en droit de se demander, après ce qu'on sait à présent, si certaines des hésitations qu'a manifestées Napoléon au moment de traiter avec l'Autriche, ses incertitudes au sujet du sort qu'il ferait à la Pologne, n'ont pas été dues à la présence de celle à laquelle il avait si formellement promis le rétablissement de sa patrie ?
A la fin de 1810, après une saison aux eaux de Spa, Mme Walewska, accompagnée de sa belle-sœur, la princesse Jablonowska, revient à Paris et y amène son fils nouveauné : elle habite un joli hôtel dans la Chaussée-d'Antin, d'abord rue du Houssaie, n** 2, puis rue de la Victoire, 48. Tous les matins, l'Empereur qui lui alloue une pension de dix mille francs par mois, envoie demander ses ordres. On met à sa disposition des loges dans tous les théâtres, on ouvre devant elle les portes de tous les musées.
C'est Corvisart qui est chargé de surveiller sa santé ; c'est Duroc qui a mission expresse de satisfaire ses désirs, de lui procurer la vie matérielle la plus large et la plus agréable.
Un seul exemple de son pouvoir : à Spa, un jeune Anglais, M. S..., s'est permis une plaisanterie d'un goût au moins contestable à l'égard de la princesse Jablonowska. La princesse, au retour, l'invite à les accompagner, elle et Mme Walewska, au Musée d'artillerie. Dans la salle des armures, la société s'arrête devant l'armure de Jeanne d'Arc, et, pendant que M. S... la considère, l'héroïne étend les bras, saisit le jeune Anglais et le presse contre son cœur. Il se débat, il étouffe, il demande grâce; mais ce n'est que sur l'ordre de Mme Walewska que Jeanne d'Arc
lui rend la liberté. N'est-ce point là — surtout quand on sait la jalousie de Napoléon pour ses musées — une preuve certaine de puissance?
Aussi souvent qu'il peut s'échapper, l'Empereur vient passer quelques moments avec elle, ou bien il la fait venir au château avec son fils, auquel il a, dès l'arrivée, conféré le titre de comte de l'Empire. Personne dans la société — sauf les Polonais — ne soupçonne cette relation; Mme Walewska, en effet, se montre à peine, ne reçoit que quelques compatriotes. Sa tenue est parfaite, son train modeste, sa conduite extrêmement réservée. Si elle va prendre les eaux à Spa, ses belles-sœurs l'y conduisent. C'est chez sa belle-sœur, dans une maison louée à Monssur-Orge, qu'on appelait le château de Brétigny et qui appartenait â la duchesse de Richelieu, qu'elle passe la belle saison. Vainement veut-on l'entraîner : elle n'a point d'autre préoccupation que de cacher ce dont tant d'autres femmes seraient si fières. Cette maison de campagne qu'elle habite, fort modeste, tout à fait retirée, est son univers, et elle n'en sort que le moins possible. Néanmoins on s'occupe d'elle chez les ambassadeurs et même les espions; et c'est pour dire entre autres sottises qu'elle a à la Cour officiellement les petites entrées ; or les entrées
particulières qui étaient le comble de la faveur n'étaient point accordées une fois pour toutes, mais devaient être renouvelées, même pour les dames de la Maison, à chaque voyage dans un nouveau palais. Les listes existent et Mme Walewska n'y figure point.
Il est vraisemblable que les petites entrées qu'elle avait, n'étaient en rien officielles.
Au commencement de 18 12, l'état des relations avec la Russie fait prévoir la guerre prochaine, on s'en réjouit fortàMons. La princesse Jablonowska reçoit de Varsovie lettres sur lettres annonçant que l'Empereur a pris l'engagement positif de rétablir la Pologpe dans son intégrité. Toutes ces dames s'empressent d'écrire à leurs intendants qu'on ouvre leurs châteaux aux Français, qu'on les y traite comme on traiterait les maîtres. C'est pour l'Empereur une exaltation presque déraisonnante. Dans la soirée, on chante des airs nationaux, on tire des feux d'artifice ; on danse même, mais la mazurka. Le matin on fait dire des messes et l'on assiste à des neuvaines. Pas une de ces dames qui n'ait au bras l'écharpe aux couleurs nationales. C'est une reprise, mais presque plus violente, des accès de 1807 et de 1809. Un jour, chez la Princesse, Kosciusko arrive en visiteur. Il voit cet enthousiasme, ce délire, ces écharpes : il s'approche de la maîtresse de la mai-
son, et sans rien dire dénoue l'écliarpe qu'il presse sur son cœur.
Kosciusko était-il en droit de préjuger ainsi les desseins de Napoléon ?
11 y eut entre les Polonais et Napoléon un perpétuel malentendu : l'Empereur voulait que, en échange de la protection, les Polonais apportassent une force réelle, constituée, unanime et sérieuse. Il voulait avoir affaire non pas à une aristocratie plus ou moins enthousiaste, mais à une nation, et ce mot nation il l'entendait à la façon latine, non à la façon slave. Les Polonais de leur côté prétendaient que Napoléon rétablît d'abord le Royaume tel qu'il avait pu être lorsqu'il était le plus grand, le plus riche et le plus influent — moins selon une donnée historique que selon une tradition légendaire. Ils n'apportaient même point cette unanimité que réclamait l'Empereur.
— Beaucoup et des plus influents, se confiaient à la Russie et s'étaient faits fournisseurs de projets pour Alexandre.
Dès 3805, tout le système de la Sainte- Alliance est trouvé, mis en forme et soutenu par eux. Polonais de nation, peut-être, mais à coup sûr aristocrates de tempérament et d'éducation dans cette lutte engagée entre Napoléon et l'Oligarchie européenne, ils vont à celle-ci à qui tout les rattache.
26o NAPOLÉON ET LES FEMMES
Même ceux chez qui lidce de nationalité est la plus puissante, ne marchent qu'à contre-cœur avec l'Empereur et avec la France, et, comme on l'a vu en 1814 sont toujours prêts à se ménager l'autre parti.
En 181 2, à la veille de la guerre, Napoléon peut encore conserver quelque espérance bien qu'il ne lui soit guère permis d'avoir des illusions. En tout cas, que ce soit une précaution prise contre toute éventualité, ou qu'il y porte un dessein politique et qu'il s'imagine exciter ainsi le dévouement des gentilshommes polonais', il marque alors ses intentions à l'égard de Mme Walewska par un acte à ce point exceptionnel qu'il est sans précédent dans son règne.
S'il n'est point politique, il n'en est que plus intéressant, tant il montre et l'affection que l'Empereur porte à Mme Walewska, et surtout le sentiment très tendre qu'il éprouve pour son fils, la volonté qu'il a de l'établir en une position spéciale, l'inquiétude qu'il prend de son avenir et de l'avenir de sa race entière.
Voici cet acte dont il convient de peser chacun des termes, car il n'est pas un seul des nombreux décrets rendus en matière de constitution de titres et de dotations qui renferme des causes analogues.
Celui-ci est unique en son genre, déroge
MADAME WALEWSKA lÔi
expressément à tous les principes qui ont servi de base à la Noblesse impériale et rappelle par certaines de ses clauses les dispositions prises par Louis XIV à l'égard des Légitimés.
Au palaii de S«iat-Cloud,
NAPOLÉON, Empereur des Français, Rot d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, Médiateur DB LA Confédération suisse, etc., etc., etc.
Nous avons décrite et décrétons ce qui suit : Article premier. — Les biens situés dans ie royaume Je Naples désignés dans l'état ci-joint et qui font partie de notre domaine privé, sont donnés comme nous les donnons par le présent décret au comte Alexandre- Florian-Joseph Colonna Walewski, pour composer le majorât que nous instituons en sa faveur et auquel nous affectons le titre de comte de l'Empire.
Art. 2. — Ces biens seront transmissiblcs à la descendance directe, légitime, naturelle ou adoptive, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, dudit comte Walewski.
Art. 5. — S'il arrive que le comte Walewski vienne -à décéder sans enfants mâles, nous ordonnons que ses filles, s'il en a, nées d'un légitime mariage, soient appelées à recueillir les biens composant le majorât et à les diviser entre elles par parties égales.
Art. 4. — Dans le cas prévu par le précédent article, la part des susdits biens échéant à chacune des filles du comte Walewski sera transmissible avec le titre de comte à la descendance directe, légitime, naturelle ou adoptive.
262 NAPOLtON ET LES FEMMES
de mile en mile, par ordre de primogéniture, de celle qui l'aura recueillie.
A«T. 5. — Conformément à nos statuts du i*' mars 1808, les biens composant le majorât du comte Walewski feront retour à notre domaine privé, 10 si le dit comte Wale«&ki décède sans postérité; 2° par l'extinction de la descendance masculine; 30 par l'extinction^ de la ligne masculine de chacune des filles dudit comte Walewski, qui. par l'effet de l'article 3, auraient été appelées i recueillir une portion du majorât.
Art. 6. — Jusqu'à la majorité du comte Walewski, nous entendons que la dame Marie comtesse Colonna Walewska, née Laczinska, sa mère, ait la pleine et entière jouiisance des revenus et fruits composant le majorât, i la charge pour elle de pourvoir i l'entretien et à l'éducation de son fils suivant son état, comme aussi d'administrer lesdits biens ainsi que le ferait un bon père de famille et sans que ladite dame Walewska soit tenue de rendre aucun compte des revenus et fruits desdits biens, duquel compte nous la dispensons par exprès.
Art. 7. — A compter de la majorité du comte Walewski et lorsqu'il sera rentré en pleine jouissance de son majorât, nous le chargeons de payer i ladite dame Walewska, sa mère, une pension annuelle et viagère de cinquante mille francs.
Art. 8. — Arrivant le cas prévu par l'article 3, où par le décès du comte Walewski sans postérité mâle le majorât se trouverait transporté aux filles dudit Walewski, chacune d'elles sera tenue de payer la susdite pension pour la part qu'elle aura recueillie dans les biens du majorât.
Art. 9. — Si le majorât fait retour à notre domaine privé, nous entendons que ladite dame Walewska conserve jusqu'à son décès la pleine et entière jouissance des revenus et des fruits des biens composant le majorât.
Art. 10. — L'état des biens que nous affectons au
majorât du Comte Walewski sera adressé avec le présent décret à notre Cousin le Prince Archichancelier de l'Empire, afin que, sur les poursuites et diligences de ladite dame Walewska, il fasse rédiger dans les formes ordinaires les lettres patentes conformes aux dispositions du présent décret, comme aussi pour qu'il ait à procéder à l'acte de l'investiture que nous autorisons ladite dame Walewska à prendre au nom de son fils, dérogeant à cet égard et en tant que besoin à toutes lois, règles et usages contraires.
Art. II. — Après l'expédition de nos lettres patentes et lorsque ladite dame Walewska aura pris l'investiture, l'Intendant général de notre Domaine privé mettra ladite dame Walewska au nom de son fils en possession des biens dont nous disposons par' le présent décret et lui remettra tous les titres qui en justifient la propriété.
Art. la. — Notre Cousin, le Prince Archichancelier de l'Empire et l'Intendant général de notre Domaine privé sont chargés chacun en ce qui les concerne, de l'exécution du présent décret.
Par l'Empereur :
Le Minisire Secrilaire d'État Intendant général du Domaine privé,
Le comtb Daru.
Ce majorât composé, ainsi qu'il résulte de l'état joint au décret, de soixante-neuf fermes ou parcelles de terre louées à divers moyennant une somme totale de 169,516 fr. 60 provenait des biens réservés par l'Empereur lors de l'accession de Murât au trône de Naples et formait ]e reliquat des domaines
qui avaient servi à établir la dotation des ducs d'Otrante, de Gaëte, et de Tarente du comte Régnier.
Les lettres patentes furent signées par l'Empereur à Konisgberg le 15 juin; l'investiture do majorât fut donnée par le Conseil du sceau le 13 août, le mandataire de Mme Walewska prit possession des biens le 12 octobre, et la jouissance des loyers data du commencement de l'année rurale.
A partir de ce moment, il semble que Mme Walewska se répande davantage dans le monde. Ce n'est pas parce que, sur les invitations réitérées de Joséphine, elle se rend à Malmaison avec son fils que l'Impératrice comble de joujoux et de cadeaux ; mais c'est , qu'on lui voit des toilettes qui ne peuvent être faites que pour la cour impériale. Voici paraître en 181 3 deux grands habits : l'un est une robe de velours noir avec chérusque en tulle lamé d'or fin, l'autre un grand habit en tulle blanc avec chérusque et toque à plumes.
Jusque-là, bien qu'elle soit élégante et que, pour ses robes du soir, elle dépense, chez Leroy seulement, plus de trois mille francs par semestre, elle n'a point de robe de cour. ' Dans ses toilettes, elle continue à affectionner le blanc ou les nuances éteintes, un peu endeuillées; on lui voit des robes en levan-
tine lilas, en tulle blanc avec trois montants d'acacia, en tulle blanc garni en roses effeuillées et appliquées ; ou bien c'est le blanc et le bleu, les couleurs polonaises : comme une robe en taffetas ombré bleu et blanc, une robe en tulle bleu garnie de bruyères et de marguerites blanches...
Napoléon, pour se souvenir d'elle, n'a pas besoin qu'elle se montre à la Cour ; il n'en faut pour preuve qu'une lettre écrite de Nogent, le 8 février 1814, au milieu des angoisses de la campagne de France, le lendedemain de Brienne, à la veille de Champaubert : craignant qne Murât ne confisquât la première dotation, il a chargé son trésorier général, M. de La Bouillerie, d'établir un nouveau majorât de cinquante mille livres de rente pour le jeune comte Walewski, de façon que, en cas qu'il mourût, sa mère en fût héritière. Il s'inquiète à la pensée que toutes les formalités ne sont pas accomplies, que les actions sur les Canaux formant 30,000 livres de rente ne sont point immobilisées, que les vingt autres mille francs sur le Grand livre ne sont point inscrits, et il écrit de sa main à La Bouillerie :
• «r faî reçu votre lettre relativement au jeune Walewska. Je vous laisse carte Manche. Faites ce qui est convenable^ mais faites de suite. Ce
qui in intéresse cest surtout renfant, et la. mère après.
• Ncgent, 8 février. »
De cela, elle ne sait rien, car jamais âme ne fut plus désintéressée que la sienne. A Fontainebleau, aux derniers jours, lorsque l'Empereur, abandonné de tous, venait de chercher dans la mort un asile que sa destinée lui refusa, elle arrive, et, toute une nuit, dans une antichambre, elle attend qu'il la fasse appeler. Lui, absorbé par ses pensées, épuisé par cette crise physique qu'il vient de traverser, ne songe à la demander qu'une heure après qu'elle est repartie. « La pauvre femme 1 dit-il, elle se croira oubliée ! »
Elle lui éciit et, de sa main, il répond :
« Marie, fat reçu votre lettre du rj. Les sentiments qui vous animent me touchent vivement. Ils sont dignes de votre belle âme, et de la bonté de votre cœur. Lorsque vous aurei arrange vos affaires, si vous alle^ aux eaux de Lucquesou de Pise, je vous verrai avec un grandf et vif intérêt ainsi que votre fils pour qui mes sentiments seront toujours invariables. Porte:^-
VOUS bien, n'ayei point de chagrin, pense^ à moi avec plaisir et ne doute\ jamais de moi.
N. u d Le 16 avril. »
Au mois d'août elle est à Florence. Elle va s'embarquer pour aller à Naples reconnaître les biens qui sont à son fils et solliciter de Murât qu'il les lui conserve. Elle fait demander à l'Empereur de vouloir bien la recevoir et, à la fin du mois, accompagnée de son fils, de sa sœur, de son frère, le colonel Laczinski. elle débarque à l'île d'Elbe et passe une journée près de l'Empereur à l'Ermitage de la Marciana. En 1815, dès qu'elle apprend le retour de Napoléon à Paris, elle se hâte d'accourir et, parmi ces femmes dont le dévouement survit à la fortune et qui se montrent les plus assidues à l'Elysée et à Malmaison, c'est elle qu'il faut citer la première.
Mais, après le départ pour Sainte-Hélène, elle se crut libre. M. Walewski étant mort depuis 1814, elle épousa en 1816, à Liège, où il avait dû se réfugier après le second retour des Bourbons, un cousin de l'Empereur, le général comte Ornano, ancien colonel des dragons de la Garde, un des plus brillants et des plus braves officiers de la
Grande Armée. Ce mariage affecta vivement le captif de Sainte-Hélène. « L'Empereur, dit un de ses compagnons, avait toujours conservé une tendresse extrême à Mme Wa- Icwska, et il n'était pas dans sa nature de permettre à ce qu'il aimait d'aimer autre chose que lui. » Au reste, la pauvre femme n'eut point le temps de se familiariser avec le bonheur. Le 9 juin 1817, elle accouche à Liège. Elle rentre à Paris où son mari a obtenu de revenir, et, à peine arrivée, elle meurt en son hôtel de la rue de la Victoire, le 15 décembre 181 7.
Quant à son fils, dont l'Empereur avait dit dans son testament : « Je désire qu'AIexandreWalewski soit attiré au service de France dans l'armée, » on sait quelle brillante carrière il a remplie. Sa vie de soldat, d'écrivain, de diplomate et d'homme d'Etat est mêlée trop intimement à l'histoire contemporaine pour qu'il soit nécessaire de s'y étendre et pour qu'il soit opportun de l'apprécier.
Le Divorce
Le Divorce
La mort de Napoléon-Charles, le fils aîné d'Hortense et de Louis, a aboli les rêves d'hérédité que Napoléon avait formés ; la naissance de Léon a dissipé ses incertitudes sur sa descendance ; l'amour pour Mme Walewska a fait décroître dans son cœur l'image de Joséphine. A Tilsitt, il n'y a peut-être point un échange direct de paroles sur une
272 NAPOLÉON lîT LES FEMMES
alliance avec une grande-duchesse de Russie, mais dès le retour deTilsitt, tout se prépare en vue du divorce : pour la première fois, l'Empereur en accepte l'idée. Seulement ici, de la conception de l'idée à la réalisation, quel long intervalle ! Ailleurs, dans les opérations où son esprit seul est engagé, lorsque la résolution est prise, il ne souffre point de délai et poursuit son but sans que rien l'arrête. Ici c'est bien son esprit qui a envisagé les inconvénients de la stérilité de Joséphine, les avantages d'uA divorce et d'un second mariage, mais c'est son cœur qui s'oppose à ses desseins politiques et qui, durant deux pleines années, de juillet 1807 à octobre 1809, le fait hésiter, se donner et se reprendre, dans une attitude étrange que la politique n'explique point, que l'amour seul détermine.
Avant que Napoléon ait acquis l'énergie de rompre avec une femme à laquelle l'ont attaché une habitude de dix années, une grande passion, l'ardeur de son tempérament, la vanité même, une femme qu'il a aimée assez pour l'appeler à partager son trône et pour la préférer quelquefois, elle et les siens, à ceux qui lui tiennent par le sang, il faut que, fil à fil, le lien qui les unit se soit usé et brisé et que le divorce cessant d'être seulement profitable, soit devenu
LF. DIVORCE 275
nécessaire. Du premier coup, il n'a pu se résigner à sacrifier cette compagne à laquelle il prête d'autant plus de qualités qu'il se croit au moment de se rendre plus coupable envers elle. « Elle n'y résistera point : elle en mourra ! » N'en arrive-t-il pas à penser que sa fortune à lui dépend d'elle et de son étoile ?
Mais ce n'est point une vaine superstition qui l'arrête, pas même le souci de l'opinion que prendront de lui ses anciens compagnons d'armes, l'armée et le peuple, si, deux années après le couronnement, il répudie la femme qu'il a fait sacrer : il ne s'occupe point de l'opinion : il n'écoute que son cœur et il recule. Devant ses hésitations, quelques-uns de ses plus affidés, tels que Fouché, s'imaginent de précipiter le dénouement, et veulent, par d'adroites insinuations, déterminer Joséphine à prendre elle-même l'initiative du sacrifice. Napoléon ne peut méconnaître que cet exès de zèle peut être inspiré par les projets qu'il a formés, que même il a laissé entrevoir. Mais, plus il se sent faible, plus il est violent ; il s'encolère, il désavoue rudement Fouché, il le traite comme jamais nul homme de quelque condition qu'il fût n'a été traité par lui. C'est lui qu'un de ses ministres a pensé faire céder à sa pression ! Et ce ministre, ce policier fuyant, se permet
de pénétrer dans sa vie intime, d'entrer sa face morte dans la chambre conjugale I Joséphine profite de l'indignation momentanée, et, bien dirigée par Talleyrand, qui, cette fois, pour une cause ou une autre, veut faire obstacle à Fouché, elle va droit à Napoléon, qui n'ose avouer son projet, hésite, chancelle, se laisse reprendre.
Alors, c'est fini pour un temps des listes de princesses nubiles établies d'après les almanachs, des renseignements confidentiels réclamés des agents extérieurs, des portraits soigneusement réunis pour se former une opinion. Napoléon « revient à sa femme bien plus que par le passé, par de fréquentes visites nocturnes. Il la presse dans ses bras, il pleure, il lui jure la tendresse la plus vive ». En vain l'attaque-t-on à nouveau et croit-on l'avoir convaincu, la vue de sa femme ranime en lui tous les sentiments anciens, et c'est elle, maintenant, qui, prenant son avantage, pose la question et envisage en apparence, plus résolument que luimême, l'hypothèse du divorce. Ce n'est point elle — et elle le lui signifie — qui viendra au-devant de sa résolution : s'il ordonne, elle obéira ; mais il faut qu'il commande.
Et il n'a point la force de commander. Pour assurer son pouvoir, pour fonder l'édifice de sa dynastie, pour garantir — selon les prévi-
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sions liumaines — la perpétuation de son oeuvre, « rhomme au cœur de fer » doit écarter une femme et il ne le peut pas.
Pour amoureux qu'il est redevenu, au moins par intermittences, s'est-il fait plus fidèle ? Non, — et dans le sentiment qu'il éprouve pour sa femme, la fidélité n'a rien à voir. Son amour est fait de souvenirs, de pitié, de reconnaissance, de tendresse; le désir n'y est qu'une réminiscence, sans illusion sur la beauté et la jeunesse de la femme. Par suite si Napoléon trouve à sa portée des femmes plus jeunes et plus jolies, il peut fort bien les désirer et les prendre, sans que son affection pour Joséphine en soit diminuée. Ce séjour à Paris et à Fontainebleau, d'août à octobre 1807, est le beau temps de MmeGazzani, et même Mme Gazzani n'est point seule. L'amusement purement physique qu'elle procure, et auquel son extrême beauté a pu seule donner un semblant d'intérêt, ne pourrait occuper Napoléon deux mois durant.
A Fontainebleau, on croit qu'il va devenir amoureux de Mme de Barrai, dame pour accompagner la princesse Pauline. Cette dame de Barrai, dont le mari a un semblant d'alliance avec les Beauharnais et qui doit à cette parenté lointaine sa place à la cour, en est une des plus jolies femmes. Sa beauté superbement épanouie — elle vient d'avoir vingt-
huit ans — s'étale sur un corps gigantesque, un corps de cinq pieds six pouces. Certains trouvent mêm'e que, pour cette immense taille la tête est trop petite et les traits enfantins ; mais ceux-là ne l'ont point vue en reine du jeu d'échecs au quadrille du bal Marescalchi, De l'esprit avec cela, point d'argent et nul préjugé. L'Empereur la voit aux déjeuners de chasse, dont elle ne manque pas un, et la remarque ; il le lui fait savoir et on dit même qu'il le lui écrit. Son appartement ayant été choisi au rez-de-chaussée du château, sur le jardin de Diane, est propice aux visites du soir : il faut passer par la fenêtre, et dans l'embrasure, une haute marche expose les imprudents à des chutes bruyantes, mais la dame est accueillante et sait faciliter les accès. Elle s'en trouve bien, et le mari, fort âgé et des plus naïfss'en frotte les mains : « Ma femme, dit-il un jour dans un salon, a dans l'esprit des ressources incroyables. Nous ne sommes pas riches, et nous le paraissons grâce à son talent : c'est un vrai trésor ! » Tant elle travaille qu'elle le fait chambellan d'un des Rois frères de l'Empereur, le dernier promu, et baron de l'Empire, pour qu'elle soit baronne. Mais l'aventure, dont quelquesuns ont douté tant le secret fut bien gardé, n'est point suivie après le voyage de Fontainebleau, et le mari doit rabattre de ses
joies. Il éprouva d'autres déplaisirs. Mme de Barrai se brouilla avec sa princesse à propos d'un brillant officier; elle fut rayée des listes impériales et dut se retirer dans sa terre, tandis que l'officier partait pour l'Espagne, où il fut grièvement blessé. Au retour, après guérison pour lui et divorce pour la dame, il y eut mariage, et, étant donnée certaine naissance, on serait indiscret à citer des dates.
Deux ans après, encore à Fontainebleau, il se met quelque temps en liaison avec une autre dame de la princesse Pauline, une certaine Mme de Matins pour laquelle nul ne paraît s'expliquer le goût qu'il a pris. « Elle est, dit l'un, petite, blonde, ronde comme une boule et un peu moins fraîche qu'une rose. »
o C'était, dit une autre, une petite blonde assez grasse à laquelle je ne trouvais rien de remarquable et je n'ai jamais conçu ce sentiment-là.
Jl l'a conté lui-même : « J'eus Madame de Mathis, une Piémontaise qui était chez Pauline. Je lui faisais des dons ; elle n'était pas riche. Son père qui étaità Turin, pensant' qu'elle faisait des dettes, lui écrivait de revenir. Elle partit, mais elle n'eut pas plus tôt conté à son père ce qui en était que celui-ci revint avec elle. Il comptait faire de grandes choses. J'étais à , je la revis, elle me conta que
son père l'avait grondée de ne pas lui avoir dit plus tôt, mais je crois que j'étais alors entre le divorce de Joséphine et le mariage de Maiie-Louise et je rompis cette intrigue. »
C'était bien alors en effet : et voici, selon un familier de la maison, comme l'affaire s'était engagée : « Un certain jour où malgré l'automne, le soleil avait ramené une véritable matinée de printemps, Mme de Cavour avait provoqué Mme de Matliis à faire une promenade dans le parc. Le temps avait fui et ces dames, pressées par l'heure, afin de rejoindre plus promptement leurs appartements, passèrent sous les fenêtres du cabinet de l'Empereur.
« Était-ce bien ce motif qui leur avait fiiit prendre ce chemin? Quoiqu'il en soit, Sa Majesté leur apparaît soudain, il les aborde, se mêle à la conversation. Une belle rose avait résisté aux frimas. Il la cueille et la présente à Mme de Cavour. « Ce serait du superflu pour vous, » ajoute-t-il tout bas en présentant une pensée à Mme de Mathis.
Voilà le premier acte. Un regard tendre et expressif d'une part, de beaux yeux bleus qui se baissent d'autre part, voilà le second acte. Un bal magnifique; la Monaco, danse favorite du Héros, dans laquelle il rivalise avec sa jolie danseuse. Mme de Mathis, voilà
le troisième acte. Une chasse brillante où Ton s'égare dans la forêt remplit le quatrième. Quant au dénouement, c'est au temps à l'apprendre. »
Au retour de Fontainebleau, les familiers de l'Hôtel Borghèse s'étonnent de ne pouvoir presque aborder Mme de Mathis tant est vive l'amitié que lui témoigne la Princesse; tant sont fréquentes les visites de l'Empereur à sa sœur. Chaque jour, un bouquet nouveau où, au milieu des plus belles fleurs, une pensée rappelle la première entrevue. On parle à Mme de Mathis à la dérobée : « Il faut donc qu'il soit bien aimable, lui dit quelqu'un. — Autant qu'il est puissant, répond-elle, » et pourtant elle fait mine encore de résister, car elle n'est point libre, et, bien plus que M. de Mathis absent, elle craint un amant présent et fort jaloux. Enfin, elle se décide, mais non sans angoisse et sans trouble. « J'eus besoin de toute mon éloquence, dit l'homme de confiance de Pauline, pour calmer les terreurs que lui forgeait son active imagination et étancher les pleurs que faisait couler le Roi des Rois. »
Cela fut d'ailleurs singulièrement bref, car si en décembre Mme de Mathis fût employée à distraire physiquement Napoléon du Divorce, — elle fut du voyage de
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Trianon avec la Princesse et trois autres de ses dames qu'on avait menées soit pour faire nombre soit pour des questions de préséance, — dès le 29 janvier i8ro, elle avait par ordre, repris la route de Bra. Son mari en fut baron deux mois après.
Madame de Mathis vécut tard, jusqu'en 1841, et avec sa perruque blonde toute frisottée, sur sa tête trop grosse pour son corps, si épais fut-il, et que de toutes petites jambes portaient à peine, on s'étonnait qu'elle eût pu jamais avoir quelque agrément et que l'Empereur l'eût trouvée de son goût. Mais elle en avait des preuves écrites et qu'elle ne se faisait pas faute de montrer.
Pour avoir pris des distractions, pour être revenu au lit conjugal, pour s'être laissé toucher par ses souvenirs, pour s'être attendri et énervé. Napoléon ne s'est point convaincu, n'a point renoncé à l'idée qui l'obsède et qui le hante, que sous toutes les formes lui représentent ses conseillers et, bien plus vivement, sa propre ambition et sa raison. C'est bien en vue du divorce futur qu'il part en Italie à la fin de 1807. Une des inquiétudes de Joséphine, c'est le sort qui, elle répudiée, sera fait à son fils. Or, si Napoléon, dès 1805 a établi Eugène en Italie comme vice-roi ; si, en 1806, lorsqu'il
l'a marié à la princesse Auguste, il lui a donné le titre de Fils de France, les promesses qu'il a faites n'ont point encore reçu la sanction suprême d'un acte législatif, et l'assurance de l'hérédité du royaume sur la tête d'Eugène et de ses descendants est purerement verbale.
Il veut donc sur ce point rassurer à la fois sa femme et la maison de Bavière ; et il veut aussi s'éclairer sur un projet d'union qui serait décent. S'il a regretté de n'avoir point épousé la Vice -Reine, la princesse Auguste, « la plus belle personne des Cercles, comme on disait avant lui, » la sœur d'Auguste, la princesse Charlotte ne serait-elle point la femme qui lui conviendrait ? et c'est pour cela, sans doute, qu'il convoque à Milan le roi et la reine et la princesse de Bavière. Entre temps, il réfléchit qu'il ne saurait être le beau-frère de son beau-fils. De plus, la jeune fille lui plaît moins qu'il n'espérait. Il la laisse donc à ses étranges destinées et se retourne à un nouveau plan :
celui d'une alliance de famille.
N'est-elle point déjà grandelette et bonne à marier, cette Lolotte qu'il n'a point vue depuis cinq ans et que jadis, la tenant par la main, il menait par ses salons consulaires ?
C'est la fille des premières noces de Lucien avec cette Catherine Boyer que Napoléon
aimait en sœur, malgré qu'elle fût la fille de petits aubergistes de Saint-Maximin-du-Var et que, à ses débuts dans la famille, elle ne sût même pas signer son nom. Sans doute, depuis qu'elle a échappé à la tutelle d'Elisa, depuis qu'elle est partie de France avec son père et sa belle-mère, Lolotte a dû embrasser leurs querelles ; mais elle n'a pas encore quinze ans, les souvenirs de la première enfance peuvent se réveiller en elle : l'Empereur à ce point familial qu'il a scrupule de distraire pour qui n'est point Bonaparte une part quelconque de ses grâces souveraines, à ce point fraternel que, avec ses frères, sa vie se passe à pardonner et que la réconciliation avec Lucien lui semble un intérêt de premier ordre, peut rêver d'enter sa postérité sur sa propre race et de faire ainsi procéder sa dynastie uniquement de lui. D'ailleurs, si vraiment l'écart de l'âge est trop grand, si la jeune fille éprouve des répugnances, si luimême conçoit des scrupules, à défaut de son trône, ne peut-il appeler Lolotte à partager quelqu'un des trônes d'Europe, qu'il bonapartisera ainsi : celui d'Espagne par exemple. Pour son jeu d'avenir, ce n'est point une carte inutile que cette fille de son sang, la seule à peu près nubile. Il la fait ramener à Paris; il l'établit chez Madame Mère en observation ; mais Lolotte y reste peu. Elle
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égaie son père par ses correspondances sur la Cour, ne semblant point se douter que ses lettres sont surveillées. Napoléon reconnaît qu'il n'y a rien à faire de la fille de Lucien ; il la renvoie en Italie. Elle n'y trouva point une couronne souveraine, mais du moins une couronne fermée : elle épousa en 181 5 le prince Gabrielli et ne mourut qu'en
Pour les projets matrimoniaux, le voyage d'Italie a donné de médiocres succès, et pourtant Fouché s'est encore agité à répandre et à accréditer le bruit du divorce, s'exposant à des lettres fulminantes qui n'arrêtent point son intrigue. Si fin soit-il et avisé d'ordinaire, il ne comprend pas que le moment est psssé, que si les périls d'Eylau, du complot formé en son absence, ont pu toucher politiquement l'Empereur, l'impression n'a pas été assez vive pour être durable, pour que la nécessité de laisser à Paris, lorsqu'il en part pour quelque guerre une vivante représentation de lui-même s'impose à sa pensée. Pour le décider, il eût fallu un parti tout prêt : celui de Russie est à échéance assez longue ; il n'y a rien à faire avec la Bavière, plus rien en ce moment avec l'Autriche, qui s'était offerte en 1805, mais n'a plus de fille à marier.
L'alliance de famille est une réserve, mais
que de dangers à craindre avec les Lucien et que de difficultés I Donc il faut savoir attendre.
Et c'est bien ainsi que fait Napoléon à son retour, pendant les trois mois qu'il passe à Paris. Son cœur est tout occupé par Mme Walewska, récemment arrivée de Pologne. Sa pensée est distraite par quantité d'affaires, celles d'Espagne surtout, qu'il prétend mener à bien avant de reprendre avec Alexandre l'entretien de Tilsitt. Ce n'est que par intermittences qu'il revient au divorce : plus incapable que jamais — bien qu'à présent Talleyrand l'y pousse — de prendre une décision, et surtout de signifier une volonté, agité, nerveux au point d'en être vraiment malade, d'en avoir de terribles crises d'estomac, et, dans ces jours-là, attirant sur son lit sa femme toute vêtue pour un cercle de Cour, pleurant sur elle et sur lui-même, sanglotant qu'il ne peut la quitter.
Non I il ne peut. On dirait que, par un sort, il lui est lié, qu'elle possède contre lui un talisman d'amour. Bien qu'il dise parfois qu'il la trouve vieille et qu'elle est laide, c'qst avec elle, durant le séjour à Marrac, des enfantillages et des jeux gamins d'amant tout à fait épris. Il ne semble plus qu'il lui reste un souci d'avenir et une arrière-pensée
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de rupture quand, dans les promenades, devant les chevau-légers d'escorte, il poursuit Joséphine sur la plage, la poussant dans l'eau à la chambre d'amour^ en riant à plein gosier. Ou bien des fantaisies comme ce jour où l'Impératrice se pressant perd ses souliers, où lui, les prenant, les jetant au loin, la contraint de monter dans la voiture ainsi déchaussée, pour mieux voir et sentir ces pieds qu'il aime.
Et, en ces moments, ce n'est pas seulement le physique qui le touche, mais le moral :
jamais Joséphine n'a été mieux inspirée qu'en ce voyage de Bayonne, jamais elle ne s'est mieux employée à le servir, n'a déployé plus de finesse.
Comme à bon droit il la trouve à sa place, intelligente, adroite, pleine de tact, en l'étrange rencontre qu'il faut subir avec les souverains d'Espagne. Comme ensuite, pendant ce voyage triomphal à travers les provinces du Midi et de l'Ouest, par une température à ce point torride qu'il faut marcher de nuit pour avoir un peu de fraîcheur, pendant ce voyage où chaque station est marquée par des fêtes pareilles, également peu distrayantes, des réceptions et des présentations sans fin, où il subit lui-même la lassitude des ovations ; comme elle, toujours debout, toujours prête malgré
migraines et malaises, toujours exacte et ponctuelle, toujours un sourire gracieux sur les lèvres, dit à propos à chacun le mot qui le flatte, sait d'un geste touchant et qui conquiert détacher et offrir aux femmes et aux jeunes filles les bijoux dont elle a eu soin de se parer, et d'un présent officiel et banal faire un cadeau personnel et intime !
Comme elle a l'air de s'intéresser aux choses et aux êtres, aux familles, aux enfants, à tout ce qui flatte le mieux les mères !
Comme elle semble née pour le doubler, pour mettre sa faiblesse caressante près de sa puissance dominatrice, pour séduire les cœurs en même temps que lui enflamme les esprits.
Et pourtant, quoiqu'il ait subi plus qu'autre le charme de Joséphine pendant ces quatre mois (d'avril à août) où il a vécu uniquement avec elle et ne lui a fait qu'une courte infidélité avec Mlle Guillebeau, au retour, l'idée du divorce le reprend, et nul doute qu'elle ne soit pour beaucoup dans le voyage d'Erfurth. C'est pour insinuer à Alexandre qu'il est disposé à offrir son trône à une des grandes-duchesses qu'il emmène Talleyrand. Mais là, Talleyrand, au lieu de servir son maître, le trahit sans scrupule :
c'est lui qui fournit à l'Empereur de Russie le moyen d'éluder la demande de Napoléon,
qui jette les bases d'une coalition nouvelle contre la France et prépare la guerre de 1809.
Après Erfurtli, il faut qu'à toute course Napoléon regagne Paris et la frontière d'Espagne. Il se confie aux demi-paroles, aux demi-promesses que lui a faites Alexandre et s'imagine qu'après en avoir fini avec l'émeute espagnole, rien ne sera plus simple que de réaliser le mariage russe. Ce n'est point une émeute, c'est une insurrection :
où il croyait que deux mois suffiraient pour un triomphe définitif, il en met trois pour ne remporter ^ue de stériles victoires. Puis, des complots à Paris dans sa propre famille, sa mort escomptée, l'Autriche en armes de nouveau et se préparant à l'offensive, la révolte des peuples prêchée en Allemagne par les Archiducs et la guerre sainte fomentée par les sociétés secrètes. Il repart de Bonavente, franchissant les relais au galop de ses chevaux éperonnés, courant la poste comme un de ses pages. Pas même trois mois à Paris, le temps de démasquer quelques traîtres, de mettre ses affaires en ordre, d'organiser une armée et de la pousser vers le Danube, et il repart, l'Autriche ayant attaqué, l'archiduc Charles ayant envahi le territoire de la Confédération.
Mais quand, â Schœnbriinn, après cette
course vertigineuse qui a duré presque sans arrêt dix-sept mois, il s'arrête et réfléchit, la nécessité inévitable du divorce lui apparait. Ce n'est pas seulement l'obligation d'assurer l'hérédité, et pourtant, un fils lui naissant, que deviendraient les trames ténébreuses de Murât et de Caroline? — C'est aussi l'utilité, à Paris, lui absent, d'un représentant de sa personne autour de qui se rallieraient ses amis, en des cas comme celui d'une descente anglaise ou d'une levée de boucliers royalistes. Et Joséphine n'est plus là pour troubler ses sens par le souvenir des amours anciennes, pour émouvoir son cœur par la pensée des fortunes partagées, pour effrayer son imagination par le brisement de leurs destinées associées et la décadence de son étoile. Une autre femme, aussi attentive, bien plus timide et réservée, autrement jeune et belle, et celle-ci féconde, lui tient une société discrète et tendre, lui donne par surcroît la promesse, la certitude d'une paternité prochaine. S'il a pu encore douter de lui-même avec Éléonore, ici plus de doute possible, car il sait l'étendue du sacrifice que, à Varsovie, cette femme lui a fait ; il sait la vie qu'elle a menée depuis deux ans : c'est lui-même qui a préparé sa prison à Schœnbriinn et qui l'a close comme il l'a voulu.
Aussi, plus d'hésitation I C'est décidé,
c'est résolu, c'est fini de cette lutte qui, deux pleines années, a occupé son esprit et tordu son cœur; cette lutte avec lui-même, où les journées et les nuits ont été emplies par l'angoisse nerveuse de la rupture, où, avant de se déterminer au sacrifice, il a épuisé toutes les combinaisons qu'a pu lui offrir la fertilité de son esprit. Adoption d'un enfant naturel, simulation d'une grossesse, retour même à un des fils d'fîortense, il a tout envisagé, tout retourné, se serait prêté à tout; mais, de fait, un seul système est pratique, un seul peut assurer l'Empire. Il le sent, il le comprend. Aussi, pour s'épargner les émotions, pour les épargner surtout à sa femme, pour ne point retomber aux hésitations et aux faiblesses, de Schœnbriinn même, il ordonne à l'architecte de Fontainebleau qu'on ferme la communication entre l'appartement de l'Impératrice et son appartement. Et quand Joséphine arrive — en retard pour la première fois, — il défend sa porte, demeure avec ses ministres. Plus d'entretien particulier, point d'occasion pour -une explication ; toujours, à dessein, du monde entre lui et elle. A des intermédiaires, à des affidés, des insinuations ; aux plus intimes, des ouvertures. Pour le dernier combat, après avoir tenté d'Hortense qui se récuse, il appelle d'Italie Eugène, et quand il le sait en route,
il provoque lui-même, à Paris, la suprême conversation, celle où il doit d'obligation annoncer à Joséphine sa résolution. Elle s'y attend, non pas seulement depuis 1807, mais depuis toujours. Le voilà donc éclaté, ce coup dont elle a mis toute son adresse à se garantir, dont la terreur a empoisonné toute sa vie, ce divorce menaçant dès le retour d'Egypte, dont la pensée obsédante revient au moment du Consulat à vie, lors de la proclamation de l'Empire, à chacune des époques où la Fortune semble plus la combler ! Mais, cette fois, rien à faire, rien à tenter, nulle échappatoire, nul remède. Elle risque quand même les évanouissements et les larmes, mais sans espoir de le reprendre, uniquement pour tirer de la situation le meilleur parti possible. Elle veut un établissement pour son fils, des promesses et des actes.
Pour elle-même, elle entend d'abord et surtout ne point s'éloigner de Paris, puis que ses dettes soient payées, puis qu'on lui conserve le rang et les prérogatives d'Impératrice, puis qu'elle ait de l'argent, bien de l'argent. Et elle en a, elle a tout ce qu'elle veut : 1 Elysée pour palais de ville, Malmaison pour résidence de campagne, Navarre pour château de chasse, trois millions par année, une maison d'honneur égale à sa maison d'autrefois, le titre, les armoiries, les
gardes, l'escorte, tout le train extérieur d'une Impératrice régnante, une place à part dans l'État, si étrange qu'elle paraît unique et sans exemple ou que, pour en trouver une semblable, il faudrait remonter aux époques de Rome et de Byzancc.
Mais de l'argent, des palais, des titres, ce n'est rien pour lui; il donne mieux : ses larmes. Il donne ces jours de deuil usés à Trianon au jeu — lui qui ne joue jamais!
— et cette perpétuelle inquiétude au sujet de sa femme, qui lui fait, sur la route de Malmaison, précipiter à galops éperdus les pages, les écuyers, les chambellans, les grands officiers, pour avoir des nouvelles toutes fraîches, à chaque instant, de chacune des heures qu'elle passe sans lui. Et, comme un amant inquiet, le plus fidèle et le plus tendre des amants, il écrit lettre sur lettre, oblige tout ce qui l'entoure à des visites, prétend connaître jusqu'au moindre détail de la vie de la répudiée. Point d'attention, point de grâces, point de gentillesses qu'il ne fasse, se sentant ou se croyant coupable. Il voudrait qu'elle aussi prît sa décision, acceptât l'irrévocable, fît bonne figure à sa destinée nouvelle, lui enlevât ainsi à lui le souci de la savoir malheureuse par lui.
Et pourtant, quand il vient à Malmaison
la voir et la consoler, il ne l'embrasse point, il n'entre point dans les appartements, il s'arrange toujours pour demeurer en vue, car il veut que Joséphine et tout le monde sachent que c'est à jamais fini. C'est ainsi un respect de plus qu'il lui témoigne en ne permettant point que personne puisse penser que sa femme d'hier demeure sa maîtresse de demain. — Et puis, qui sait ? peut-être lui-même se défie-t-il de ses sens — et, en ce cas, ce n'est pas seulement du respect qu'il montre : il témoigne combien vif, et puissant, et durable, et survivant à tout, même à la jeunesse et à la beauté, a été et demeure encore cet amour qui date de treize ans, l'amour le plus passionné à ses débuts, le plus persistant malgré les accidentelles infidélités, le plus impérieux et le plus aveugle que jamais homme ait éprouve.
Marie-Louise
Marie- Louise
Jusqu'ici, toutes les femmes que Napoléon a possédées, il les a tenues pour des subalternes. Le prestige que, au début, Joséphine a exercé sur lui a complètement disparu à partir de 1806. Voyant à sa cour les plus grandes dames de l'ancienne France, des Montmorency, des Mortemart, des Laval, il a pris les Beauharnais pour ce qu'ils sont et
a acquis une plus exacte notion des distances. De ses maîtresses, nulle n'a été pour flatter sa vanité par sa naissance ou la mode où elle s'est mise. Il n'en a point recherché de cette sorte, ou, si l'on veut admettre qu'il VfL fait, il s'est vite dégoûté et n'a même pas été jusqu'au bout.
D'ailleurs, la belle vanité qu'il tirerait, au point où il est, de conquêtes telles qu'il en pourrait faire en France ! Pour satisfaire, par la femme, l'esprit d'ambition qui est en lui, il faut que l'aventure soit égalée à sa fortune ; il faut pour le moins une fille de race impériale, et c'est ce qu'il rencontre lorsque l'empereur d'Autriche mendie son alliance et lui offre pour épouse sa fille aînée, Marie- Louise.
Cette fois, ce n'est plus, comme jadis avec Joséphine, l'accès dans un faubourg Saint- Germain imaginaire : c'est l'entrée dans la famille des rois, c'est l'apparentage avec ce qui domine le monde par l'ancienneté de la race et par l'illustration historique : avec les Bourbons et les Habsbourg-Lorraine. C'est, gravi, le dernier échelon qui restât à franchir pour être égalé, au moins en sa pensée, à ceux qui l'ont précédé sur ce trône, sa conquête, même pour se relier à eux par une appellation qui établisse comme une descendance. Il pourra dire : Mon oncle, en parlant
de Louis XVI ; Ma tante, en parlant de Marie-Antoinette, car, deux fois, par sa mère et par son père, sa future femme est la nièce de la Reine et du Roi de France.
Désormais, en s*adressant aux empereurs et aux rois, il ne sera plus réduit au protocole de fraternité illusoire d'usage entre souverains : il sera réellement leur beau-fils ou leur petit-fils, leur cousin ou leur beaufrère : le système napoléonien qu'il a établi en Occident et qu'il a, depuis quatre ans, tenté de rattacher aux différents systèmes dynastiques par les mariages d'Eugène, de Stéphanie et de Jérôme, se trouvera, par son mariage à lui, aggloméré avec le système autrichien, comme jadis était le système des Bourbons. Sa dynastie perdra cet air improvisé qui lui est une faiblesse, et acquerra, avec des quartiers de noblesse qui feront passer sur son origine révolutionnaire, ces parentés qui seules paraissent à Napoléon constituer en politique un lien solide et durable.
Par ce mariage, son esprit d'ambition est donc satisfait; mais son esprit de domination, comment s'accommodera-t-il d'une femme qui, ayant de tels aïeux, entraînant un tel surcroît de grandeur, doit avoir, de naissance et d'instinct, la conscience de ce qu'elle est et de ce qu'elle vaut, la volonté de s'établir en
une place digne d'elle, et cette certitude d'infaillibilité qui, étant le propre des princes nés princes, suffit à les hausser en leur conscience au-dessus du commun des êtres ?
Par une surprenante fortune, il se trouve que le terrain a été préparé comme à dessein. L'enfant qu'on lui livre n'imagine point qu'elle puisse avoir d'autre volonté que celle de son père; elle sait que sa destinée sera toujours subordonnée aux intérêts de sa maison, que sa personne est destinée à servir d'appoint dans quelque traité, et elle a été élevée de façon qu'elle subira sans répugnance, presque sans conscience, l'époux quelconque que la politique lui imposera.
C'est pour un tel emploi qu'elle a été formée dès sa prime enfance.
On lui a appris quantité de langues : l'allemand, l'anglais, le turc, le bohème, l'espagnol, l'italien, le français, même le latin, car on ignore où sa destinée l'emportera. Plus son vocabulaire est étendu, plus elle connaît de mots divers pour exprimer la même idée, moins elle a d'idées; c'est ce qu'il faut encore.
On l'a poussée aux arts d'agrément, musique et dessin, qui font une occupation décente et relevée aux princesses oisives en quelque lieu qu'elles aillent.
On l'a tenue dans le littéral de la reli-
gion, en l'astreignant à de minutieuses pratiques, mais on Ta gardée des disputes sur les dogmes, car il se peut que l'époux espéré soit pour le moins schismatique.
Pour les mœurs, un mystère soigneusement épaissi : l'Archiduchesse doit ignorer que dans la nature existent des êtres de sexes différents. Avec des précautions dont s'avisent seuls les casuistes de la grande école espagnole, on s'est ingénié, pour ménager son innocence, à de tels raffinements pudibonds qu'ils en deviennent presque obscènes. Dans les basses-cours, rien que des poules, point de coq ; point de serin dans les cages, rien que des serines ; point de petits chiens dans les appartements, rien que des chiennes.
Les livres — et quels pitoyables livres! — sont expurgés ciseaux en main ; des pages, des lignes, des mots même coupés, sans qu'il vienne à l'idée des coupeurs que, devant ces trous, les archiduchesses rêvent.
U est vrai qu'une gouvernante, une aja, puis une grande maîtresse, tient la bride aux rêves. C'est elle qui commande dans les appartements, assiste aux leçons, dirige les jeux, surveille les domestiques et les institutrices. Ni jour, ni nuit, elle ne quitte son élève. Comme cette charge passe pour grande et tient à la politique, la titulaire change si les ministres tombent : Marie-Louise
a eu cinq gouvernantes en dix-huit ans ; mais l'éducation est réglée par des lois sévères et si strictes que, à travers les mutations de personnel, elle seule reste pareille.
Pour divertissements, ceux qu'on a dans un couvent : des fleurs à cultiver, des oiseaux à soigner, parfois quelque goûter sur l'herbe avec la fille de la gouvernante. Les jours de sortie, une intimité familiale très douce, mais très bourgeoise, avec des vieux oncles qui font de la peinture ou de la musique.
Nulle toilette, point de bijoux, point de bals, aucune participation aux honneurs de cour, seulement quelques voyages pour les Diètes. Ce qui a le plus marqué dans la mémoire de Marie-Louise, ce qui l'a le plus distraite, c'a été ses fuites devant les invasions françaises : la discipline perdait alors de sa régularité et l'on se relâchait des pensums.
Ainsi, ce n'est point une femme qu'on livre à Napoléon, c'est une enfant pliée à une règle si sévère, si uniforme et si étroite que toute discipline sera douce en comparaison et que le moindre plaisir sera nouveau.
Mais si l'éducation a, chez elle, ainsi comprimé la nature, n'est-il pas à craindre que la nature ne veuille prendre ses revanches ?
C'est ici l'éducation qu'ont reçue les filles de Marie-Thérèse, et l'on a vu à l'œuvre Maric-
MARIE-LOUISF. 3OI
Antoinette à Versailles, Marie-Caroline à Naples, Marie-Amélie à Parme. Sans doute I mais Napoléon suppose que les maris s'y sont mal pris, et il a fait son plan. La pensionnaire qu'il reçoit passera tout simplement du couvent de Schœnbriinn ou de Laxenbourg dans le couvent des Tuileries ou de Saint-Cloud. Il n'y aura en plus que le mari. Ce seront les mêmes règles inflexibles, la même rigueur de surveillance; nulle liberté de relations, point de lecture qui ne soit censurée, nnlle visite masculine qui soit permise, Vaja remplacée par une dame d'honneur, et quatre /^w»i^5 rouges montant perpétuellement la garde, deux aux portes, deux dans l'appartement, nuit et jour, comme des sentinelles devant l'ennemi.
Ainsi, puisque, mari, il est contraint d'apprendre à sa femme ce que son éducation tout entière a pris pout but de lui cacher, il suppléera à cette ignorance protectrice par les précautions matérielles : nul homme, si haut ou si bas qu'il soit placé sur l'échelle sociale, ne restera seul, fût-ce un instant, avec l'Impératrice.
Autour d'elle, l'ancienne étiquette du temps de Louis XIV, l'étiquette relâchée par l'indifl^érence de Louis XV et la faiblesse de Louis XVI, revivra tout entière. Mais, où la royauté voilait ses défiances sous l'apparence
d'honneurs traditionnels, en employant les plus grandes dames du royaume à surveiller la Reine sous couleur de lui tenir compagnie, Napoléon portera la netteté impitoyable de ses consignes militaires, et en accusera la rigueur en chargeant de les appliquer des veuves ou des sœurs de soldats.
Ce n'est point jalousie, car il ne connait point encore la femme pour laquelle il légifère ; c'est prudence et précaution. Il a dit au Conseil d'État : » L'adultère est une affaire de canapé, » et il demeure convaincu, peutêtre par expérience, que tout tète-à-tête entre homme et femme tourne facilement au criminel. Avec cette méfiance de la femme il doit trouver fort à son goût le système adopté par les Orientaux. S'il ne peut, parce que ce n'est point de mode en Occident, enfermer sa femme dans un harem, il supplée aux eunuques par les femmes rouges et remplace les grilles par l'étiquette. Sauf le nom, la prison est pareille. Il est vrai que, la prison acceptée, il entend y donner à sa femme toutes les jouissances matérielles qu'elle peut souhaiter : tant pis si elles se trouvent presque de tous points semblables à celles qu'offrirait un sultan à une odalisque favorite !
A Vienne, Marie-Louise a ignoré les robes élégantes, les dentelles exquises, les
sclialls rares, les lingeries luxueuses : elle aura ici, pourvu qu'aucun marchand de modes ne l'approche et que les choix soient faits par sa dame d'atours, tout ce que rindustrie française produira de plus nouveau et de plus cher. Il lui en donne un avantgoût par le trousseau et la corbeille qu'il lui envoie, qu'il a vus lui-même article par article et qu'il a fait emballer sous ses yeux.
Ce sont les douze douzaines de chemises en batiste fine garnies de broderies, de dentelles et de valenciennes qui coûtent 19,386 francs, les vingt-quatre douzaines de mouchoirs qu'il paye 10,704 francs, les vingt-quatre camisoles de 9,060 francs, les trente-six jupons de 6,354 francs, les vingtquatre bonnets de nuit de 5,652 francs, et les serre-tête, les fichus de nuit, les peignoirs, les fichus du matin, les robes (une de 5,000 francs en point à l'aiguille), les pelotes, les frottoirs, les serviettes de toilette, jusqu'aux linges de garde-robe. Pour 94,666 francs de lingerie que fournissent Mlles Lolive et de Beuvry.
Puis, c'est pour 81,199 francs de dentelles (et il y a un schall d'Alençon de 3 ,200 francs, une robe d'Angleterre de 4,500 francs, une de 4,800 francs, une de 8,000 1) ce sont les 64 robes de Leroy, payées 126,976 francs.
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ce sont les dix-sept schalls de cachemire, payés 39,860 francs; ce sont les douze douzaines de bas, et, de ces bas, il en est depuis 18 francs jusqu'à 72 francs la paire; ce sont les soixante paires de souliers et de brodequins, de toute couleur, de toute étoffe, fabriqués sur les mesures envoyées de Vienne, et si mignons tous, que Napoléon, les faisant jouer au bout de ses doigts, les déclare de « bon augure ».
Toutes les élégances, toutes les raretés, toutes les richesses de ce Paris qui, par le monde, régit le goût et donne la mode, il les étale devant elle : pour 411,736 fr. 24 centimes de fanfreluches. Et chaque année, elle en aura presque autant, puisque, pour sa toilette seule, elle aura par mois 30,000 francs à dépenser : 360,000 francs par an.
A Vienne, elle avait à peine quelques pauvres bijoux qu'une bourgeoise de Paris eût méprisés : des bracelets en cheveux, une parure en petites perles, une autre en pastilles vertes, l'écrin d'une princesse ruinée. Elle aura à Paris des diamants comme nulle souveraine n'en eut jamais : ces treize diamants entourant le portrait de l'Empereur qui ont coûté 600,000 francs, un collier de 900,000 francs, deux pendeloques de 400,000, une grande parure, plus riche
encore, composée d'un diadème, un peigne, une paire de boucles d'oreilles, deux rangs de chatons, et une ceinture : une parure où entrent 2,257 brillants et 306 roses! Elle aura une parure en émeraudes et brillants de 289,865 francs, une en opales et brillants de 275,953 francs, puis une en rubis et brillants, une en turquoises et brillants, sans compter la parure de diamants fournie par le trésor de la Couronne, et qui est estimée 5,525,724 francs.
En Autriche, les chambres qu'elle habitait étaient des plus simples : elle trouvera en France des appartements dont l'Empereur lui-même a ordonné et surveillé la décoration, qu'il a fait tendre tout de neuf de façon que rien n'y rappelât l'ancienne habitante; des appartements qui, en quelque palais qu'elle aille résider, renferment les mêmes petits meubles d'usage journalier, afin qu'elle retrouve partout ses habitudes et ait à sa main les mêmes objets. Lui-même a présidé aux choix et aux places. Il en est si fier, qu'il invite chacun de ses hôtes à en faire la visite. Aux Tuileries, avec le roi et la reine de Bavière, il s'engage dans le petit escalier noir qui de son cabinet va à la chambre de l'Impératrice — l'escalier si étroit que le Roi, avec son gros ventre, le descend à grand'peine de côté ; — lorsqu'on
arrive en bas, toujours dans le noir, la porte est fermée, et les trois Majestés font volteface pour remonter, non sans effort, en ordre inverse. A Compiègne, c'est lui encore qui fait à la reine de Westphalie les honneurs de ce cabinet de bains meublé et tendu en cachemire des Indes, 400,000 francs de cachemires !
Telle qu'elle a été élevée, les gouvernantes, pour le salut de son estomac, lui interdisaient les friandises : comme il la sait gourmande à la façon des Viennoises, qui prennent à toute heure des gâteaux et du café au lait, il change, pour lui plaire, les règlements de sa table, y multiplie les entremets, les bonbons, les petits fours, et prévoit un goûter complet de pâtisseries.
Elle est généreuse et n'a pu rien donner jusqu'ici que les menus ouvrages qu'elle faisait elle-même. Elle pourra gorger maintenant de ses présents son père, et ses frères, et ses sœurs, et sa belle-mère, et tout son monde, leur envoyer chaque année pour plus de deux cent mille francs d'objets de Paris : toilettes, porcelaines, livres, nécessaires et petits meubles. Lui-même, dès avant qu'elle n'arrive, a donné le signal.
Elle ne peut savoir si elle aime les spectacles, puisque jamais on ne l'y a conduite:
mais elle ne serait point de son temps et de
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son pays si elle ne les aimait point. Elle aura donc le spectacle, musique ou comédie, aussi souvent qu'il lui plaira, soit qu'elle aille avec lui dans les théâtres, soit qu'elle fasse jouer les acteurs dans ses palais. Q.uoi encore? Tout ce qu'elle voudra : chiens, oiseaux, maîtres de musique, de peinture ou de broderie, toutes les estampes, toutes les curiosités des petits Dunkerque, tout, pourvu qu'elle se plie à la discipline du harem et qu'elle accepte cette vie, toute semblable au surplus à celle qu'elle a menée. Elle n'en sortira que pour les grandes cérémonies civiles et religieuses, pour les grands bals, les spectacles, les cercles, les chasses, les villégiatures, les voyages d'apparat. Elle apparaîtra alors hautaine, presque hiératique sous son costume de Cour chargé de diamants, gardée par son cortège de dames et d'officiers, aperçue de loin et de bas par les peuples, comme une idole.
Ainsi lui pare-t-il les grilles et lui ornet-îl sa prison ; ainsi rêve-t-il de la maintenir enfant en l'amusant avec des joujoux; ainsi règle-t-il minutieusement sa vie pour qu'elle passe sans secousse de l'état d'archiduchesse captive à Schœnbrùnn à l'état d'impératrice captive à Paris ; ainsi assure-t-il l'obligation de sa fidélité et prétend-il mettre l'épouse de César au-dessus et en dehors du
5( 8 NAPOLLON ET LES lEMMES
soupçon. Et s'il agit ainsi et avec cette rigueur, ce n'est pas tant parce qu'il est époux que parce qu'il pense à sa paternité prochaine et se prépare à son rôle de fondateur de dynastie. La femme qu'il enferme ainsi sous quatre femmes rouges a, suivant lui, cette mission spéciale, on peut dire unique, d'être mère par lui. Elle est le moule destiné à recevoir et à développer le germe dynastique, et c'est à assurer, à démontrer la légitimité de la filiation de ce germe que tendent toutes ces précautions. Napoléon n'a point si tort, car la doctrine monarchique tient là tout entière.
Qjie Marie-Louise devienne mère, il n'en doute pas. Ses informations à ce sujet sont prises avec la dernière minutie. Outre qu'elle est « parfaitement formée », elle a de bons exemples dans sa famille. Sa mère a eu treize enfants, sa grand'mère dix-sept, son arrière-grand'mère vingt-six. C'est bien là, comme il disait à Champagny, « le ventre »
qu'il a voulu épouser. Q.uant à lui-même, il est rassuré. Il a à son actif deux expériences authentiques et toute défiance nerveuse est dissipée. Qju'elle vienne donc à présent et qu'elle se hâte, celle qui va assurer la succession de son trône et gagner l'avenir pour sa race.
Mais cette femme lui plaira-t-elle? Pourra-
t-il physiquement la désirer et de que] désir? De Vienne on lui a envoyé son portrait :
c'est une fille aux longs cheveux blonds, divisés sur le front en grosses touffes pendantes ; un front assez élevé, des yeux d'un bleu de faïence, la face marquée de la petite vérole et piquetée de rouge ; le nez un peu creusé à la racine, les lèvres grosses, le menton lourd et saillant, les dents blanches, assez séparées et portées en avant, une gorge belle, mais très forte, tout à fait d'une nourrice ; les épaules larges et blanches ; des bras maigres, des mains toutes petites, des pieds charmants. Elle est grande pour une femme:
cinq pieds deux pouces (i"',674 millimètres), — moins grande que lui seulement de quatre lignes (9 millimètres). Plutôt une belle femme, mais sans grâce, ni souplesse, ni charme. Cela peut s'acquérir, croit-il, aussi bien que l'élégance et l'aisance. D'ailleurs, la hauteur dans l'abord ne lui déplait pas et il y trouve de l'impérial. Ce qu'il regarde avant tout, c'est qu'elle paraisse à tous de la race dont elle sort. Lorsque Lejeune, l'aide de camp de Berthier, arrive à Compiègne, précédant de quelques jours l'Impératrice, Napoléon fait apporter le portrait qu'il a reçu de Vienne et questionne Lejeune qui, par bonheur, est autant peintre que soldat, sur toutes les parties de la ressemblance.
Lejcune montre alors un profil d'elle qu'il a dessiné et, tout de suite, Napoléon s'écrie : « Ah ! c'est bien la lèvre autrichienne ! »
11 prend sur la table, où elles sont empilées, des médailles des Habsbourg, il compare les profils et il s'extasie. C'est là la femme qu'il souhaitait, c'est l'Impératrice!
Depuis que la négociation est conclue, depuis qu'il voit son rêve s'accomplir, il trépigne d'impatience de le posséder. En vain, pour rompre ses pensées, fait-il chaque jour des dix à quinze lieues en chassant à courre : cette idée l'obsède; il en parle à chacun, il voudrait que les préparatifs de la réception soient achevés avant d'être commencés. Si, au Louvre, pour Tinstallation de la Chapelle dans le Grand-Salon, on lui objecte qu'on ne sait où mettre les immenses tableaux : « Eh bien I répond-il, il n'y a qu'à les brûler. » Il se préoccupe — lui I — de l'effet qu'il produira ; il se fait faire par Léger, le tailleur de Murât, un costume de Cour tout couvert de broderies qui le gêne au point de ne pouvoir le garder. 11 fait venir un cordonnier nouveau pour que ses souliers soient plus fins : il veut apprendre à valser et s'y donne mal au cœur. Comme écrit Catherine de Westphalie à son père, « ce sont des choses que ni vous ni moi n'aurions imaginées ».
Et à mesure que le cortège de l'Impwatrice, de Vienne gagne l'Allemagne, puis la France, son impatience croît. Il veut tenir la femme : bien plus que la femme, ce que représente la femme. En chacune des villes où, selon son itinéraire qu'il a fixé heure par heure, Marie-Louise s'arrête, il expédie des pages, des écuyers, des chambellans, avec des lettres, des fleurs, du gibier qu'il a tué. De chacune, il attend des lettres, des lettres de l'Impératrice, des lettres de Berthier, des lettres de sa sœur Caroline qui lui amène sa femme, des lettres des dames, des écuyers, des préfets. Il en prendrait des pages, des laquais et des postillons.
A la fin il n'y tient plus. Marie-Louise a couché à Vitry le 26 mars. Le 27, elle doit venir à Soissons ; le 28 seulement, doit avoir lieu l'entrevue. Le cérémonial en est imprimé. Le pavillon où les époux par procuration se rencontreront est construit et tapissé; les troupes sont commandées; les repas sont préparés; les villes sont dans l'attente. Mais qu'importe I Le 27, au matin, il part de Compiègne avec Murât, sans escorte, sans suite, par une pluie battante.
Sous le portail de l'église de Courcelles, il attend.
Voici la grande berline à huit chevaux qui s^arréte pour relayer. Napoléon s'approche.
Lflcuyer de sers'ice l'annonce. Caroline le nomme. Le marche-pied s'abaisse. L'Empereur, tout trempé, est dans la voiture. On repart, on brûle les villages où les maires sont de planton, discours en main ; on brûle les villes en fête où le dîner refroidit, l'excellent dîner que Bausset a commandé. Sans manger, à neuf heures passées du soir, on arrive à Compiègne : l'Empereur abrège les discours, les présentations, les compliments. Il mène Marie-Louise dans son petit appartement de l'intérieur.
Là, à elle de se souvenir de la leçon que son père lui a faite « d'être à son mari tout à fait et de lui obéir en toute chose... »
Le lendemain, à midi, il se fait servir à déjeuner près du lit de l'Impératrice par les femmes de son service. Et, dans la journée, il dit à un de ses généraux : « Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde, douces, bonnes, naïves et fraîches comme des roses. » Penset-il qu'on va s'étonner qu'il ait pris autant au sérieux le mariage par procuration et n'ait point attendu les cérémonies qui vont ■ suivre? En ce cas, il a sa justification prête :
« Henri IV, dit-il, en a fait de même, » et cela répond à tout.
« Je n'ai pas peur de Napoléon, dit Marie- Louise à Metternich trois mois après son mariage, mais je commence à croire qu'il a peur de moi. »
Ces trois mois auraient donc suffi amplement pour dissiper cette terrible angoisse qui, de Vienne à Compiègne, l'avait étreinte au point de troubler toutes ses fonctions physiques, et pour changer entièrement les rôles. Mais comment l'admettre? Il aurait peur, lui, d'une fille de dix-huit ans qu'il a prise sans façon, à la hussarde, le soir même où elle est arrivée et en passant toutes les cérémonies d'État et d'Église ? Sans doute : c'a été là le mouvement impulsif, et plus il y a, au fond de lui, de timidité et d'embarras, plus il est porté à se montrer brutal. Ce n'est pas tant la femme qu'il a voulu posséder que ce que représentait la femme. Les sens entraient pour assez peu dans son désir ; mais ce désir était chauffé par son ambition tout entière. Avoir cette femme, c'était l'impossible, l'irréalisable, et c'est pour cela
quil s'est emparé d'elle tout de suite, dès qu'il l'a tenue, comme s'il craignait qu'elle ne lui échappât. C'est ainsi qu'il a fait en d'autres circonstances, au Caire et à Varsovie, où il ne s'agissait pas d'une telle épousée, où le désir n'était que physique.
Mais presque aussitôt après, la réaction s'opère. La femme qu'il a prise, à son tour s'empare de lui. Les sens qui d'abord ne jouaient presque aucun rôle, dominent à présent. 11 veut être aimé, craint de ne point l'être ou de ne pas paraître tel.
Il ne se contente plus de la chair qu'il a conquise et qu'il détient ; il veut l'esprit aussi et que cette femme avoue, proclame qu'elle est heureuse par lui. Aux Tuileries, un matin, il fait venir Metternich et l'enferme avec l'Impératrice ; au bout d'une heure, il rouvre la porte en riant : « Eh bien! dit-il, I avez-vous bien causé ? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi? A-t-elle ri ou , pleuré ? Je ne vous en demande pas compte. ' Ce sont vos secrets à vous deux. » Ce qui ne l'empêche pas, dès le lendemain, d'interroger Metternich et, comme l'autre se défend de répondre, sur la parole même que l'Empereur a donnée : « L'Impératrice n'a pas une plainte à formuler; j'espère que vous le direz à votre Empereur et qu'il vous croira plus que d'autres. »
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En vérité, en prenant ainsi ses témoins, en rompant ainsi pour eux la clôture, ce n'est point l'empereur François qu'il entend rassurer, c'est lui-même. Il veut se convaincre que sa femme s'est donnée tout entière à lui, qu'elle ne garde point d'arrièrepensée, qu'elle se plaît à la vie très bourgeoise, comme il dit, qu'il lui fait mener; que, par suite, il trouvera près d'elle le bonheur domestique auquel il aspire.
Cette femme, pourtant, dès sa petite enfance, a subi et partagé contre lui l'animadversion ambiante. Sa « maman » lui a conté, quand elle avait six ans, que Monsignore Buonaparte, le Corskain, s'est sauvé d'Egypte, désertant son armée, et qu'il s'est fait Turc. Elle a cru formellement qu'il battait ses ministres, qu'il avait tué de sa main deux de ses généraux. L'année même qui a précédé son mariage — cette année qui a vu Eckmuhl, Vienne bombardée, Essling et Wagram — elle l'a tenue pour la dernière que le monde dût vivre, et c'était Napoléon r Antichrist. « La colère me dévorerait, écrivait-elle après Znaïm, si je devais dîner avec un de ses maréchaux. » Lorsque le divorce a éclaté, elle n'a point admis un instant qu'il pût être question d'elle. « Papa, disait-elle, est trop bon pour me contraindre sur un point d'une telle importance. » Elle
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plaignait seulement la pauvre princesse qu'il choisirait, » car elle était sûre que ce ne serait point elle qui deviendrait la victime de la politique » . duand la nouvelle de son mariage a pris corps : « Priez pour moi, »
écrivait-elle à une amie d'enfance. Et elle ajoutait : «Je suis prête à sacrifier mon bonheur particulier au bien de l'État. » On lui demanda son avis, mais pour la forme. Les archiduchesses n'ont d'opinion que celle de leur père. Elle se résigna; mais Napoléon n'en devait pas moins apparaître à son imagination pareil à l'ogre des contes de fées.
Qu'on y pense : l'homme de la Révolution, celui qui quatre fois avait terrassé, démembré son pays ; qui deux fois était entré à Vienne en conquérant ; qui avait contraint son père l'empereur, la Sacrée Majesté Impériale! à venir à son bivouac mendier la paix, tous ses sentiments d'aristocrate et de patriote, de princesse et de fille, ce qui est le plus sacré dans l'âme humaine et ce qui est le plus vibrant dans l'orgueil aristocratique, devait le lui faire détester.
Mais dès qu'il l'a épousée, on ne sait trop si elle y pense, tant l'éducation qu'elle a reçue l'a faite pareille à un automate, tant le cerveau étroit sécrète peu d'idées; tant le tempérament chez elle, dès les premiers jours, s'éveille et prend le dessus. On se demande
si Napoléon n'a point raison lorsqu'il semble croire que si Marie-Louise avait éprouvé quelque répugnance contre son mariage, c'eût été purement au physique. « On lui avait toujours dit, raconte-t-il, que Berthier était, pour la figure et l'âge, mon exacte ressemblance. Elle laissa échapper qu'elle y trouvait une heureuse différence. » Tout le passé est- il donc lavé et effacé par ce fait que cette archiduchesse est devenue physiquement sa femme, que physiquement le mari ne lui a point déplu? Qui sait? Si invraisemblable que la chose paraisse, avec Marie- Louise, elle est probablement vraie.
Aussi, Napoléon tient-il à lui prouver qu'il est et qu'il demeure bon mari. Il a cessé, dès le Consulat, de faire chambre commune avec Joséphine, prétextant ses occupations et son travail ; en réalité, pour assurer sa liberté. Si Marie-Louise l'exigeait, il se remettrait à l'attache, car, dit-il, « c'est le véritable apanage, le vrai droit d'une femme » ; mais tandis que lui, frileux dans les appartements, y fait entretenir du feu presque été comme hiver, elle, élevée à la dure dans ces immenses, glacials palais des environs de Vienne, ne peut supporter la chaleur. Souvent, avec des tendresses de jeune mari, il lui dit : « Louise, couche chez moi, » et elle, avec son accent dur d'Alle-
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magne, répond : « 11 y fait trop chaud. » Lorsque, descendant dans la chambre de sa femme, il ordonne qu'on allume le feu, l'Impératrice, survenant, prescrit qu'on réteigne et, comme « Sa Majesté est chez elle », les femmes rouges obéissent et l'Empereur, "qui a froid, s'en va.
Cela lui donnerait des facilités pour être infidèle, mais il n'y pense guère, ou, s'il y pense, il se cache comme un débiteur qui ferait banqueroute. Sans doute, en 1811, il a l'air de faire quelque attention à la princesse Aldobrandini-Borghèse, Mlle de La Rochefoucauld, qu'il a mariée avec 800,000 francs de dot au beau -frère de Pauline, et qu'il vient de nommer dame du Palais. Mais c'est seulement la jeunesse, l'entrain et l'élégance de cette jeune femme qui le frappent. — Au moins on peut le croire. — Il paraît aussi se ménager la duchesse de Montebello, dame d'honneur de l'Impératrice, et l'on en fait scandale dans les correspondances privées, mais rien n'est moins sûr , et, de fait, la duchesse ne semble guère l'avoir en gré. Ce qu'il se permet, ce sont en réalité des aventures tout obscures, soigneusement dissimulées et dont personne ne parle parce que personne ne les connaît.
A Caen, pendant le voyage de Normandie, une rencontre — est-ce bien la première ? —
avec Mme Pellapra, femme du receveur général du Calvados, le Pellapra du procès Teste-Cubières. 11 la retrouvera à Lyon en 1815, au retour de l'île d'Elbe, et alors les pamphlétaires saliront à l'envi « Mme Ventreplat ». A Saint-Cloud une passade avec une certaine Lise B..., la pareille des lectrices de jadis, une petite que sa mère a élevée pour cela, qui a tous les talents qu'il faut, chant, danse et le reste. La mère est remariée à un chef d'escadron, aide de camp du général Loison, gouverneur de Saint- Cloud, et comme telle, bien que n'habitant point le palais, elle y a ses entrées. C'est ainsi qu'elle propose sa fille, espérant une grande fortune pour son second mari et bien de l'agent pour elle. On la cherche ; on l'amène ; l'Empereur la demande trois ou quatre fois, puis c'est fini. « Voyez ma pauvre Lise, dit alors la mère, comme elle a le teint échauffé! C'est le chagrin de se voir négligée, la chère enfant 1 que vous seriez bon si vous pouviez la faire demander! » Mais à aucun prix Napoléon ne veut s'embarquer dans une liaison et malgré les oeillades passionnées que lui lance la petite à la chapelle de Saint-Cloud, il se tient coi. Peut-être l'aime-t-elle, celle-là. Qui sait? Mais que pèse-t-elle, la pauvre enfant, près d'une archiduchesse !
520 NAPOLàOS ET LES FEMMES
Sa fidélité est à ce point authentique, qu'il hisse, à présent, voir à tout venant le petit appartement qui, à Conipiègne, ouvrant par une porte masquée sur le corridor où sont les chambres des dames invitées, communique avec son appartement par un escalier dérobé et qui, jadis, recevait les visiteuses de bonne volonté.
Il fait mieux : il sait ou croit savoir que Marie-Louise peut prendre ombrage de ses visites à Mal maison et de ses visites rue de la Victoire. Celles-ci demeurent à ce point mystérieuses, que nul pour ainsi dire n'en a connaissance. Celles-là, moins fréquentes d'année en année, à mesure que Joséphine lui donne, par sa conduite, plus de motifs d'être mécontent sont aussi seci^tes, et il a soin de recommander aux officiers de n'en point parler : « Cela, dit-il, ferait de la peine à ma femme. »
L'âge survenant, — car il a passé la quaranuine — a pu éteindre certaines ardeurs.
De plus, sa jeune femme avec sa peau fraîche, son corps laiteux de Viennoise amoureuse et naïve, lui plaît physiquement, — beaucoup trop, dit Corvisart. La fidélité s'explique; mais c'est toute sa vie qu'il change. De son adolescence pauvre, solitaire et mélancolique, il est resté, comprimé en lui, très tard, un goût pour les jeux de
main, les gamineries bruyantes et actives.
Cela n'est point sorti en son temps et se fait issue. Avec les dix-huit ans de Marie-Louise, par là, ses quarante et un ans se trouvent appariés : il est plus enfant qu'elle, avec une sorte de passion pour des amusements de collégien. Le voici à cheval qui la poursuit en courant par les parterres de Saint- Cloud. Le cheval butte, le cavalier tombe et se relève en riant et en criant : Cassecou/ Le voici, reprenant des parties de barres de Malmaison, jouant au ballon ou à cache-cache. A la vie cloîtrée préparée poui elle, et qu'elle a toute acceptée, elle n'a pro posé qu'un amendement : elle a voulu mon ter à cheval, fantaisie d'usage pour les prin cesses de Lorraine, dès qu'elles sont libres de la tutelle maternelle. Marie-Antoinette a fait de même, et l'on se rappelle les objurgations de Marie-Thérèse. Napoléon ne veut point laisser à un autre le soin de faire le maître de manège. C^est lui qui met l'Impératrice en selle et, tenant le cheval par la bride, il court à côté. Lorsque l'écolière a trouvé à peu près son assiette, chaque matin, après déjeuner, il se fait amener un de ses chevaux, l'enfourche sans prendre le temps de passer ses bottes et, dans la grande allée, où, tous les dix pas, un homme d'écurie est de planton pour parer à toute
chute, il chevauche près de sa femme, en bas de soie, s'amusant dans les temps de galop aux cris qu'elle pousse, excitant les chevaux pour les faire courir, tombant lui-même plus souvent qu'il ne voudrait. Le soir, en petit comité, il met en train les petits jeux; c'est le temps où ils fleurissent : le Furet du du Bois Joli, les Ciseaux croisés, Colin-Maillatd sous toutes ses formes, les jeux à pénitences dont on fait des volumes. Il y joue comme les autres, mais avec une médiocre patience et sans se soumettre à devenir, au gré des dames. Pont d'Amour, Ctyeval d^Aristote, Roi de Maroc ou Portier du Couvent.
Marie-Louise, jusque-là, n'avait qu'un talent de société dont elle était fière : c'était de remuer son oreille sans bouger aucun muscle de sa face. Talent insuffisant. A présent, elle joue au billard, pour lequel elle s'est prise de passion, et provoque l'Empereur, qui s'en tire si mal que, pour se trouver de force, il demande des leçons à un de ses chambellans.
Et toujours, qu'elle veuille dessiner le profil de son mari — lequel se prête à poser pour elle quand il ne le fait pour aucun peintre ; — qu'elle s'asseye à son piano et joue pour lui des sonates à l'allemande qu'il goûte peu, ou qu'elle lui montre ses ouvrages, le baudrier ou ie ceinturon qu'elle
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lui brode — que brode plutôtla maîtresse de broderie, Mme Rousseau — il est là attentif, occupé d'elle, cherchant à l'égayer, à l'amuser, « sa bonne Louise-Marie », et de son tutoiement bourgeois il étonne cette Cour à présent collet-monté, où les maris du faubourg Saint-Germain se gardent de tutoyer leurs femmes.
Ces habitudes-là ne sont point pour choquer Marie-Louise. Elle s'y fait vite, rendant à son mari tutoiement pour tutoiement, donnant des petits surnoms d'amitié à ses bel les- sœurs, appelant sa belle-mère moman, mais c'est à une condftion : que son mari ne la quitte point et qu'il soit à ses ordres. Et il s'y met.
Lui qui, jusqu'ici, a réglé son existence sur ses occupations, il est contraint à présent de concilier — parfois de sacrifier — ses occupations aux goûts, aux désirs, parfois aux caprices de sa femme. Il avait l'habitude de déjeuner seul, rapidement, sur un coin de table, lorsque ses affaires lui permettaient d'y penser. Maintenant — au moins pendant les années 1810 et 181 1, car après il se libère — c'est un gros déjeuner à heure fixe avec sa femme, un déjeuner où l'on sert un potage, trois entrées, un rôti, deux entremets, quatre hors-d'œuvre de cuisine et un dessert complet, au lieu de quatre plats
que jusque là on lui avait présentés.
Dans les voyages (et, de 1810 à 1812, il y a cinq grands voyages en Normandie, en Belgique, en Hollande, sur le Rhin et à Dresde), ce n'est point elle, comme jadis Joséphine, qui attend l'Empereur, c'est l'Empereur qui l'attend. Elle n*est jamais prête ni pour la chasse, ni pour les réceptions, ni pour le spectacle, et il monte patiemment la garde, se contentant, comme à Fontainebleau, de chantonner en fouettant avec sa cravache le sable de la cour.
Elle n'admet point qu'il s'éloigne, et il ne s'éloigne point, quelque nécessité qu'il y ait qu'il aille en Espagne prendre lui-même le commandement de ses armées. Chaque jour, il voudrait partir. Ses équipages sont tout prêts, à la frontière. Ils y resteront jusqu'aux derniers jours.
Il aimait à la chasse les longues randonnées, les courses à l'aventure, à toute bride, à perdre haleine, qui, après le travail assidu et prolongé, activaient son sang. A présent, comme elle entend suivre toutes les chasses, qu'elle ne veut point se désheurer et qu'il faut être rentré pour les repas — sa grande affaire — il ne chasse plus, il se promène de façon que les calèches puissent suivre et que le dîner ne refroidisse point.
Il n'est point seulement un mari fidèle,
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mais un mari galant, un mari amoureux et qui guette les occasions d'être agréable.
Qu'il soit généreux, qu'il offre à sa femme, aux étrennes, une parure de rubis du Brésil de 400,000 francs quand elle en souhaiterait une de 46,000 ; qu'il lui donne après ses couches ce collier de perles de huit rangs, contenant 816 perles et coûtant 500,000 francs qu'on volera à Blois, cela n'est qu'impérial;, mais, ce qui montre l'amant dans le mari, ce sont ces bracelets avec des dates, des noms en pierres de couleurs ou en diamants, ces bonbonnières, ces médaillons où, sous toutes formes, Napoléon s'ingénie à placer son effigie. Et n'est-ce point elle qui proclame cet amour quand elle fait, par Nitot, entourer son portrait à elle de perles fines et de pierres de couleur formant ces mots :
Louise, je t'aime, et qu'elle fait poser ce médaillon à l'écritoire de son mari ?
S'il ne l'aimait point comme il fait, il ne prendrait pas ombrage de la moindre phrase de journal, du moindre vers qui le présente en berger amoureux. Dès qu'il voit imprimé quelque mot qui lui semble violer l'intimité de sa pensée, vite, au ministre de la Police, une lettre fulminante où il ne conteste point qu'il aime, mais où il défend qu'on le dise.
Pour s'attirer la tendresse de sa femme, il s'ingénie aux attentions pour sa famille :
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à Tempereur François, c'est à chaque instant des cadeaux de livres et de gravures; à l'impératrice Maria-Ludovicad'Hste, des toilettes; aux archiduchesses et aux archiducs, des livres, des meubles, des robes, des armes, des bijoux. 11 ne s'agit point ici des présents de Marie-Louise, laquelle expédie par chaque courrier des monceaux d'effets, mais de ceux de Napoléon lui-même. En une seule fois, après l'entrevue de Dresde où l'Impératrice d'Autriche a littéralement dévalisé la garderobe de sa belle-fille, on expédie aux frais de l'Empereur, à sa belle-famille, huit nécessaires, dont un de 28,000 francs, deux montres d'or, neuf schalls, trente et une robes en pièces, vingt-six autres robes confectionnées, trente-deux chapeaux, toques et casques : des objets pour 122,642 fr. 70.
Point de chatterie qu'il n'ait à sa Cour pour le grand-duc de Wurtzbourg, l'oncle de sa femme, pour Metternich, pour Schwartzemberg, pour quiconque est Autrichien.
« 11 les gorge de diamants, » c'est lui qui le dit, et rien n'est plus vrai.
La preuve la meilleure encore qu'il donne de son amour, c'est que, tout jaloux qu'il est, il n'ose gronder. La méfiance en lui est demeurée entière, malgré le temps qui s'est écoulé, l'amour qu'on lui témoigne et les précautions par lesquelles sa sécurité devrait
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être assurée et qu'il a toutes maintenues. En voici la preuve : lorsque, devant la nécessité de la guerre en Russie, il est obligé de quitter sa femme, par chaque courrier, il se fait adresser un rapport circonstancié sur les promenades qu'elle a faites, les visites qu'elle a reçues, la façon dont elle a occupé ses soirées; et ce rapport est rédigé par un subalterne qui emploie du papier à chandelle, qui écrit Vildavre pour Ville-d'Avray ; et sur cet ignoble papier, en face de notes informes, lui, si méticuleux en ma,tière de protocole, met de sa main, des signes d'interrogation et de rappel. Voilà donc l'homme, et nulle preuve ne saurait être plus démonstrative, non de sa jalousie, mais de sa continuelle attention. Et pourtant, si quelque chose en la conduite de sa femme lui déplaît, il se contraint, il n'ose la reprendre en face ; il s'ingénie à trouver un intermédiaire qui porte ses plaintes. L'Impératrice, se promenant dans le parc de Saint-Cloud avec Mme de Montebello, s'est laissé présenter par la duchesse un de ses parents auquel elle a parlé. Le lendemain, au lever, l'Empereur retient l'ambassadeur d'Autriche, lui raconte l'histoire, et comme Matternich s'excuse de ne point comprendre où va la confidence : « C'est, lui dit Napoléon, que je désire que vous parliez du fait à l'Impéra-
irice. » Comme l'autre refuse, il insiste :
« L'Impératrice est jeune, dit-il, elle pourrait croire que je veux faire h mari morose. Ce que vous lui direz fera plus d'impression sur elle que ce que je pourrais lui dire. »
Il y a plus : s'il est une maîtresse que Napoléon ait aimée, l'unique, pourrait-on dire, qui ait occupé sa pensée, c'est le pouvoir. Et ce pouvoir si ardemment refusé à Joséphine que, pour un mot où elle semble parler de politique, il lui inflige, par le Moniteur^ le plus cruel des désaveux ; ce pouvoir dont Napoléon est jaloux à ce point que, ni à ses plus vieux conseillers, ni à ses frères, ni à qui que ce soit au monde, il n'a consenti à en abandonner l'ombre seulement; en 1815, aux heures les plus périlleuses pour son empire, il le partage avec sa femme. Il établit solennellement Marie-Louise Régente de l'Empire : Impératrice, Reine et Régente ! Sans doute, l'abandon est plus apparent que réel ; — sans doute nulle décision grave ne doit être prise sans qu'il intervienne; sans doute, en Russie, il a eu la sensation du désastre, l'impression qu'il pouvait y rester, et, au retour, se lançant en des risques plus grands encore, il a prétendu assurer, pour le cas où il disparaîtrait, la transmission de sa couronne, mais encore fallait-il se dépouiller, et il l'a fait. A présent, les
décrets sont rendus, au nom de l'Empereur, par l'Impératrice; par l'Impératrice, les grâces sont accordées, les nominations signées, les proclamations lancées. A présent, plus de ces Bulletins par lesquels, depuis 1800, le maître faisait partout entendre sa parole, annonçait et commentait ses victoires, distribuait la gloire et rendait ses comptes de conquêtes ; c'est « Sa Majesté l'Impératrice, Reine et Régente qui a reçu de l'armée telles ou telles nouvelles. » Les conscrits de l'année funeste ce sont ses conscrits à elle : les Marie-Louise, comme le peuple les appelle.
Du haut en bas de l'échelle gouvernementale, les faiblesses se manifestent, les défections se préparent, les trahisons s'accomplissent. Il n'est plus là. Son nom même a disparu. Ce nom de Marie-Louise, on ne le craint point. Il ne dit rien au peuple, il ne signifie rien. Mais Napoléon n'en veut point démordre : il s'applaudit de ce qu'il a établi. Sa femme en sait, à elle seule, plus que Cambacérès, plus que tous les Bonaparte réunis. Plus la catastrophe est proche, plus le péril est imminent, plus il s'attache à cette pensée que elle, elle seule, sauvera tout.
Et par hasard — car de son départ de Paris, et de la capitulation, et du reste, elle
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n'est pas responsable — par hasard, c*est par elle que tout est perdu. Il lui écrit une lettre en clair, non chiffrée, où il indique le mouvement suprême qu'il va tenter contre les années alliées. Cette lettre tombe aux mains des coureurs de Bliicher, et Bliicher s'empresse de la mettre, décachetée, « aux pieds de la fille auguste de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche. »
L'île. d'Elbe
nie d'Elbe
En toute cette confiance marquée, étalée, affirmée, Napoléon a-t-il été uniquement guidé par l'amour ? En cette façon d'agir, la politique avait-elle sa part ? Comptait-il que l'Empereur d'Autriche rencontrant en face sa fille ou son petit -fils, détournerait ses coups, n'oserait et ne pourrait frapper ? Avec l'Impératrice, mise ainsi en vedette, préparait-
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il déjà, pour le cas de revers insurmontables, une abdication personnelle qui sauverait au moins sa dynastie ? S'était-il figuré que les souverains d'Europe, trouvant non plus lui, mais une des leurs, et non des moins qualifiées, installée sur ce trône, hésiteraient à l'en renverser, accepteraient et confirmeraient la substitution qu'il aurait lui-même accomplie, et au lieu d'en chasser son fils, se croiraient intéressés à assurer son règne?
Pour admettre ces dernières hypothèses il faudrait que déjà, dèsavril i8i3,avantLutzen, avant cette première campagne où il fait à chaque instant éclater sa confiance en sa fortune, Napoléon en désespérât. Q.u'il eût quelque arrière-pensée à l'égard de l'Autriche, qu'il tînt Marie-Louise pour un gage certain d'alliance, qu'il se confiât au lien de parenté, qu'il se reposât sur la bonne foi de François II, non sa foi d'Empereur, mais sa foi de beau-père, certes.
Pour surprendre d'instinct un complot tel que l'avaient noué contre lui les aristocrates d'Europe ; pour deviner que cette jeune fille qu'on avait jetée en son lit avait été le leurre préparé par la coalition des oligarques pour l'attirer au piège, il eut fallu une noirceur d'âme dont nul Français de la Révolution, — à peine Talleyrand, même pas Fouché, — eût été susceptible. Il fallait, pour former
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et conclure ce dessein, pour coaliser autour de ce lit nuptial les haines attentives de toutes les vieilles cours, la profondeur de corruption qui se rencontre seulement dans les sociétés aristocratiques, — celles-là qui sont habituées par tradition et par éducation à n'épiouver aucun scrupule ; qui sont décidées à ne respecter d'autre loi humaine ou divine que leur intérêt et qui poursuivent leur but sans regarder aux moyens, sans trouver qu'aucun déshonore, celui-ci, moins qu'un autre, parce qu'il est chez elles le plus usité : l'amour. Ce n'est point une maîtresse qu'il s'est agi de fournir, mais une épouse.
On l'a fournie : qu'importe si, le triomphe accompli, les roues du char ayant passé sur l'impie qui a outragé l'arche sainte, il se trouve, aux moyeux, de la chair pantelante et des cheveux d'archiduchesse ! Si elle survit, cette femme, on lui fera un sort et elle se consolera. Si elle en meurt, tant pis ! A tel jeu il faut risquer, et ce n'est qu'une femme...
Napoléon n'a pas même été effleuré d'un soupçon. Jamais il n'a admis que sa femme fût la complice de ses ennemis : en quoi il avait raison, car on n'avait eu garde de la prévenir et elle jouait son rôle au naturel bien mieux que si on le lui avait soufflé. Ce n'est que beaucoup plus tard, à Sainte-
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Hélène, même pas entièrement, soit qu'il lui répugnât d*aller au fond de ces choses, soit qu'il lui déplût d'élucider cette cause majeure de ses désastres, que Napoléon a fait la liaison entre son second mariage et les événements qui l'ont suivi. « C'était l'abîme, a-t-il répété, qu'on m'avait couvert de fleurs. » Mais encore dirait-on qn'il ne veut point s'y attarder, qu'il ne lui plaît point de plonger dans le gouffre d'impuretés. Il semble qu'il a le dessein d'empêcher que sa femme et le souvenir de sa femme en soient salis, qu'elle soit chargée devant l'histoire d'une part quelconque de responsabilité dans le grand drame dont son inconscience a été un des principaux ressorts et qui, si on le regarde avec des yeux non prévenus, apparaît tel qu'un drame d'Eschyle, large, simple, naturellement héroïque.
Loin d'en vouloir à cette femme qui l'a précipité des sommets, à mesure qu'il en tombe, il lui témoigne plus d'amour et de confiance, comme pour la consoler des désillusions que lui doit causer l'agression de sa patrie native, la levée de bouclier de son père, ce qu'elle doit regarder comme une trahison des siens envers elle-même.
Mais à ce moment, ce n'est pas qu'il doute de lui ou qu'il ait des incertitudes sur sa fortune : le propre de sa nature est d'espérer même
contre l'espérance, et bien des journées delà campagne de France sont, par cette vertu des forts les sœurs de l'immortelle journée de Castiglione. Ce n'est que tout à fait aux derniers jours qu'il se voit contraint d'admettre cette hypothèse que l'ennemi peut entrer dans Paris, s'emparer de l'Impératrice et du Roi de Rome : ce serait un court triomphe, car l'occupation momentanée de Paris ne change rien au plan stratégique qu'il a formé ; mais il ne saurait souffrir la pensée que sa femme et son fils puissent être la proie du vainqueur. C'est pour les soustraire à une telle insulte qu'il donne à Joseph l'ordre formel d'abandonner Paris, d'en faire partir tous les éléments de résistance et tous les hommes du gouvernement. Il compromet ainsi tout son édifice, car Talleyrand sait bien se soustraire à l'injonction de suivre la Cour. Talleyrand a assemblé tous ses fils de longue date; il s'est aménagé près du roi Joseph, près de l'Impératrice, à la Préfecture de la Seine, à la police, partout, des complices sur qui il exerce une inexplicable influence et qui semblent liés à lui par un pacte infernal.
Avec eux il achève, en 1814, l'œuvre de trahison qu'il a commencé à ourdir à Tilsitt, en 1807.
Mais renverser le gouvernement de l'Empereur avec l'aide et l'appui de
cinq cent mille baïonnettes étrangères, ce n'est que la moitié de la tâche que s'est donnée le prince de Bénévent. Il ne se tiendra satisfait que s'il a rompu les liens que lui-même a contribué à former entre Napoléon et Marie-Louise. L'Empereur croit qu'il lui restera cette consolation suprême d'avoir auprès de lui sa femme et son enfant. S'il n'engage point formellement l'Impératrice de le joindre à Fontainebleau, c'est qu'il s'imagine encore que ses larmes auront quelque pouvoir sur l'Empereur François et que son avenir en pourra être amélioré :
mais elle ira le rejoindre dès qu'il aura formé un établissement : elle aura elle-même une souveraineté qui lui appartiendra en propre, elle voisinera avec lui qui se résigne à une existence de petit prince ou croit s'y résigner ; elle viendra lui tenir compagnie et, comme elle l'aime, « qu'elle a aimé en lui moins l'empereur que l'homme, » la vie encore pourra être heureuse pour eux deux, pour cet enfant qu'ils verront grandir. A ces projets, à ces rêves, Marie-Louise est toute disposée à s'associer. Certes elle aime son mari et elle voudrait l'aller retrouver ; mais, pour une âme qui se rencontre fidèle au devoir, combien parmi celles qui l'entourent viles et vendues ! Le vide se fait autour de cette jeune femme qui jamais, dès l'enfance,