I.K l'ARDON
rive Bonaparte, et tandis que, pressant les postillons, Joséphine dévore des yeux l'horizon, y cherchant la voiture qu'elle espère, son mari est déjà rue de la Victoire. Elle revient en hâte, mais il lui a fallu aller jusqu'à Lyon, car les deux routes, qui se séparent à Fontainebleau, ne se rejoignent que là.
Trois jours ont passé pendant lesquels Bonaparte, déjà affermi dans ses idées de rupture par les histoires recueillies en Egypte, interroge ses frères, ses sœurs, sa mère. Nul doute désormais sur la conduite de Joséphine à Milan, sur sa vie pire encore durant ces dix-sept derniers mois. Il semble que par ménagement, soit pour elle, soit pour leur frère, les Bonaparte ne disent pas tout ce qu'ils savent : d'ailleurs, probablement, ils ne savent pas tout; mais ce qu'ils disent suffit. La décision de Napoléon est prise, elle paraît inébranlable, et toute la famille y applaudit. En vain, des amis, auxquels il raconte ses déboires, lui remontrent que cette acclamation du peuple à son retour l'engage et l'oblige; que la nation, qui espère de lui son salut, n'attend pas de lui un scandale; que relever l'État est son premier devoir et qu'il peut différer pour renvoyer sa femme; que, s'afficher en mari trompe, c'est débuter par se donner un ridicule, et que, en France, le ridicule tue. Mais de tout cela
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Bonaparte n'a souci : « Elle partira, dit-il ; que m'importe ce qu*on en dira? On en bavardera un jour ou deux, on n'en parlera plus le troisième. » Nulle considération n'est pour le toucher ou l'amollir. Nul intérêt, si grand qu'on le lui présente, n'est pour prévaloir sur sa juste indignation. Pour éviter toute rencontre où il pourrait se laisser attendrir — car il sait le pouvoir de cette femme sur ses sens, il le craint encore sur son cœur — il fait déposer chez le concierge les effets, les bijoux, tout ce qui est à elle; il donne rendez-vous pour le lendemain matin à ses frères afin de régler les dernières formalités, et, enfermé dans sa chambre, au premier étage, il attend.
Joséphine arrive enfin, aflPolée. C'est une partie suprême qu'elle va jouer, et la partie est aux trois quarts perdue. En route, pour la première fois peut-être de sa vie, elle a réfléchi, et toute l'horreur de sa position a brusquement apparu devant ses yeux. Si elle ne parvient pas à le voir, à le conquérir, où ira-t-elle? que deviçndra-t-elle ? Des passe-temps comme M. Charles, c'est bon un jour, un mois, un an. Mais comment a-t-elle pu être si sotte, non que de le prendre, mais que de l'afficher? Cela, et Barras, et d'autres, et la guerre déclarée aux Bonaparte, et les dettes, les dettes surtout !