‹ Napoléon et les femmes; l'amour (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · I.E PARDON · texte numérisé non relu

I.E PARDON

C'est un tourbillon dans sa tête. Ne sachant point compter, achetant toujours, ne payant jamais, s'imaginant avoir tout soldé lorsqu'elle a donné de misérables acomptes, elle traîne déjà après elle, comme elle traînera pendant tout l'Empire, jusqu'à sa dernière heure, un cortège de créanciers qui lui présentent sans cesse de nouvelles occasions de dépenses, et dont, sans fin-, elle grossit les mémoires, sans s'inquiéter un instant des échéances. L'échéance venue, elle pleure, elle sanglote, elle perd l'esprit, elle invente les combinaisons les plus étranges, elle se donne à Dieu ou au diable, et dès qu'elle a gagné un petit peu de temps, elle s'imagine avoir tout sauvé. Elle en est là à ce moment. A ses fournisseurs seuls, elle doit, a-t-on dit, douze cent mille francs. C'est vraisemblable : c'est là le chiffre ordinaire de ses banqueroutes. Il y a mieux qu'on ignore : elle a acheté, dans le canton de Glabbaix, département de la Dyle, pour 1,195,000 francs de biens nationaux, et elle en doit les deux tiers — l'autre tiers devant être fourni par sa tante, Mme Renaudin, devenue Mme de Beauharnais, qui n'a pas le premier sou pour les payer. Elle a acheté, le 2 floréal an VII, du citoyen Lecouteulx, la terre et le domaine de Malmaison, moyennant 225,000 francs de prin-

cipal, 37,516 francs pour les glaces, meubles meublants, ustensiles et provisions, et 9,111 francs de droits d'enregistrement.

Là-dessus, elle a payé les 37,516 francs de mobilier avec « le prix des diamants et des bijoux lui appartenant ». Mais le reste est exigible, et qui paiera?

Sans doute, elle peut dire que le Général, qui a visité Malmaison avant son départ pour l'Egypte, a offert 250,000 francs de la propriété et que c'est à peu près le prix pour lequel elle s'est engagée. Mais après avoir vu Malmaison, Bonaparte a vu Ris, il s'est vivement attaché à l'idée d'acheter ce château, puis il s'est rabattu sur une terre en Bourgogne. D'ailleurs, il ne lui a laissé, à elle, aucun pouvoir pour traiter en son nom. C'est à son frère Joseph qu'il a confié son argent ; c'est par Joseph qu'il a fait payer à Joséphine sa pension annuelle de 40,000 francs ; c'est à Joseph, seul, qu'il a communiqué ses projets; car, de lettres de lui à sa femme, de ces temps d'Egypte, pas une. Si Joseph a lâché 15,000 francs pour un acompte aux Lecoulteux, la quittance, en date du 17 messidor an VIT, est au nom du Général, et Joséphine doit les 15,000 francs, puisqu'elle a voulu être mariée sous le régime de la séparation de biens.

Rien ne lui appartient, pas même l'hôtel

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de la rue de la Victoire : il a été acheté et payé par Bonaparte. Il lui reste son écrin, cet écrin formé en Italie qu'elle se plaît à montrer et qui, dit une femme, est digne déjà de figurer dans les contes des Mille et une Nuits; il lui reste encore des tableaux, des statues et des antiquités, le butin de guerre de sa campagne. Mais qu'est cela près de ce qu'elle doit payer? Qu'est-ce, près de ce qui lui échappe?

Ainsi, la voilà sur le pavé, et elle n'est plus à l'âge où l'on rencontre des fortunes.

Les années ont marqué sur la peau flétrie par le fard. La taille est restée gracieuse et souple, mais le visage se gâte. Créole, mariée à seize ans^ nubile à douze (Tercier dit lui avoir fait la cour vers 1776 ou 1778), elle est bien plus vieille qu'une femme du même âge en nos climats, elle est presque une vieille femme à trente-sept ans. Donc, si elle échoue, nul remède ; et envisageant alors, et d'un coup, tout l'abîme, elle se cramponne à cet espoir suprême que Napoléon la verra et qu'il se laissera attendrir.

Elle a pénétré dans l'hôtel, mais il lui faut forcer maintenant la chambre de Bonaparte. Devant la porte, elle a frappé vainement, elle s'agenouille et l'on entend la plainte de ses sanglots. Il n'ouvre pas. Des

lieures, une journée entière, la scène se prolonge. Il ne répond pas. Enfin, Joséphine, épuisée, va s'abandonner, redescendre, partir ; mais sa femme de chambre, Agathe Rible, la ramène devant cette porte close, court chercher les enfants, Eugène, Hortensc, et, avec hur mère, agenouillés, ils supplient à leur tour.

La porte s'ouvre et, sans dire un mot, les yeux baignés de larmes, la face convulsée par ce long et terrible combat qu'il vient de livrer à son cœur, Bonaparte apparaît tendant les bras.

C'est le pardon, non pas un pardon regretté qui plus tard reviendra sur le passé et s'en fera des armes, mais le pardon généreux et entier, l'oubli complet des fautes commises — l'abolition. Bonaparte a cette faculté surprenante de pouvoir ne pas se souvenir et, la confiance rendue, de tenir pour non avenus les fautes ou les crimes qu'il lui a plu de ne point punir, de les supprimer de son imperturbable mémoire.

Non seulement il pardonne à la femme ; mais, vertu plus rare, il dédaigne les complices qu'elle s'est donnés. « Jamais il ne priva aucun de la vie ni de la liberté. » Il ne fit rien pour empêcher leur fortune, et, pourtant, lorsqu'il rencontrait certain d'entre eux, il devenait subitement très pâle.

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