‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 17 sur 21 · LA GRASSINI · texte numérisé non relu

LA GRASSINI

joueuse, soit passion de s'attacher aux hommes célèbres et de se les attacher, elle chanta, et fît pis que chanter, pour le duc de Wellington.

Celait comme une folie chez celui-ci de manacr les restes de Napoléon. Il voulut pour son portrait avoir David, qui lui riposta qu'il ne peignait que rilisloire. Il eut au moins pour chanteuse et pour maîtresse la Grassini avec ses quarante-deux ans. Mais les cigales sont-elles tenues d'avoir du cœur?

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La Grassini était une passante, et, quelque jalousie que Joséphine ait conçue contre elle, son inquiétude a été courte. Mais il vint à l'appartement secret des Tuileries d'autres femmes de théâtre dont les visites, plus fréquentes, pouvaient prendre un air d'habitude. A coup sûr, nul souci à en avoir : c'étaient demoiselles de médiocre vertu, auxquelles Bonaparte ne pouvait s'attacher, et à qui simplement il demandait d'être belles et complaisantes durant le temps très court qu'il leur consacrait; mais il suffisait qu'elles vinssent pour que Joséphine, toujours le doigt sur les serrures, s'alarmât à perdre l'esprit et parcourût les corridors et les escaliers, bougie en main, persécutée de l'idée de les surprendre, de jouer quelque scène à effet et de mettre pleinement Bonaparte dans son tort.

Sans Joséphine, on ignorerait la plupart de ces anecdotes : c'est elle qui les découvre, qui les conte,

qui les rabâche, au besoin qui les invente, car nulle n'est menteuse comme elle. Pourtant, quelle que soit leur banalité, ces romans dun quart criieure, Napoléon les a vécus, et c'est assez pour qu'il faille les feuilleter, car on y rencontre certaines notions de son caractère qu'on chercherait vainement ailleurs.

En dehors de la Grassini, peut-être de M""^ Branchu, si laide que la lui attribuer semblerait une plaisanterie si le dilettante en lui n'avait pu être un instant emporte par la puissance et la tendresse expressive de la tragédienne lyrique qui a le plus manifestement incarné Didon, Alceste et la Vestale, hormis ces deux, point de cantatrice'.

Nulle danseuse, et c'est le temps pourtant où les danseuses sont le plus à la mode ; oii Glotilde, entretenue à 100 000 francs par mois par le prince Pignatelli, voit l'amiral Mazaredo lui offrir 400 000 francs de surenchère annuelle; oii Bigottini, prenant de toutes mains et se faisant scrupule de négliger les maternités fructueuses, accumule les millions pour ses descendants, dont elle fera ainsi, pour les bourgeois d'importance, des partis tout à fait souhaitables.

Nulle comédienne non plus, ni M'^® Mars, qui, à la vérité, n'est guère jolie à ses débuts, et dont on dit : « C'est un pruneau sans chair » ; ni M"^ Devienne, la soiïbrette incomparable, dont la figure pétille de l'esprit qu'elle a, et qui, pourtant, reste court quand au passage, à la chasse, l'Empereur lui adresse un mot aimable ; ni M''^ Mézeray, qui, il faut le dire, est

fort occiip(5c avec Lucien Bonaparte; ni M"" Gros, qui fait le bonheur de Joseph.

Peut-être, en 1808, M"° LeverJ, quand, après une seule représentalion à Saint-GIoud, elle est, par ordre, reçue sociétaire. Ce n'a pas été, certes, M. Ilémusat, surintendant des spectacles, qui a aidé à son admission, lui qui, malgré les volontés, les ordres, les décrets même de l'Empereur, s'acharna plus tard à la persécuter: qui donc, alors? Au resle, elle était vraiment charmante, d'une grâce, d'une coquetterie, d'un éclat qui la faisaient à point désirable. l*eu de talent encore, mais qu'importait?

Si Napoléon en eut la fantaisie — et ce n'est point certain — elle fut unique. Par nature, par tempérament et par choix, ce n'est qu'aux tragédiennes qu'il s'adresse.

C'est alors le beau temps de la tragédie au Théâtre- Français; le temps où, devant un parterre de lettrés qui ne laisse passer nulle offense à ses dieux, devant un parterre de soldats, dont l'âme est de pair avec tous les sentiments généreux et superbes, une troupe, merveilleusement choisie et dressée, maintient, vivante et forte, la tradiclion d'une littérature épique. A ces artistes, que Bonaparte protège hautement, il ne ménage point les critiques et il n'épargne point Fargent. Il tient ce qu'ils sont chargés de dire comme un enseignement que la nation doit recevoir, qui importe bien moins à son éducation littéraire qu'à sa formation morale. « Il faudrait, disait-il à

Gœlhe, que la tragédie fût recelé des rois et des peuples : c'est le point le plus élevé auquel un poète puisse atteindre. » Et, un soir, à son coucher : « La tragédie échauffe 1 ame, élève le cœur, peut et doit créer des héros ». Ce fut là qu'il ajouta : « Si Corneille vivait, je le ferais prince. »

Il n'aime point le drame, « qui n'est point un genre tranché »; il prise peu la comédie, qui lui paraît factieuse avec Molière et Beaumarchais, rebutante avec Le Sage, pitoyable d'invraisemblance avec Fabre et d'Eglantine ; il ne comprend rien aux farces, et son esprit n'est point susceptible de s'en distraire.

Tout ce qui est pointes, jeux de mots, calembours, les traits qui ne jaillissent point du sujet même, qui ne sont point, comme il dit, « l'esprit de la chose », mais simplement de l'esprit, les vers aimables, les couplets bien tournés, ces chocs de mots qui arrivent presque à se faire passer pour des pensées, tout cela lui échappe. Il le méprise, le dédaigne et surtout l'ignore. La tragédie, au contraire, lui apparaît grave, noble et forte. Nulle vulgarité en elle. Il y écoute parler ses égaux : les rois, les héros et les dieux. Il s'y écoule parler lui-même, car c'est ainsi, et en cette langue, qu'il devra s'exprimer devant la postérité, quand le recul des temps permettra que l'on mette sa vie sur la scène.

Avec cette passion de tragédie, dès qu'il s'émancipe, c'est tout naturellement aux interprètes de la tragédie qu'il s'adresse. Les minois futés des soubrettes, les charmes apprêtés des grandes coquettes, les fausses

naïvetés des ingénues, il rencontre tout cela à sa Cour, et toutes les figurantes de sa comédie mondaine s'empresseraient à un signe de sa main : mais Phèdre, Andromaque, Iphigénie, Hermione, ce ne sont plus des filles, ce sont des êtres surnaturels et presque divins que l'histoire et la poésie ont parés de tous leurs trésors. Son imagination, à son tour, s'empare d'elles, et, en voyant sur la scène les actrices qui les représentent, ce ne sont point ces actrices qu'il désire, mais les héroïnes elles-mêmes. Les faisant appeler, il ne déroge point, et la satisfaction d'une fantaisie purement sensuelle se voile ainsi à ses propres yeux d'une ombre de poésie.

Sans doute, ensuite, il se retrouve un homme, et, pressé par le travail, n'ayant à donner à la bagatelle que le moins de temps possible, peu familier avec les phrases courtoises et ne dissimulant pas assez le mépris qu'il éprouve pour celles qui, sur le message d'un valet, viennent ainsi s'offrir, il a des brutalités de mots et des façons de faire qui chez un autre seraient du cynisme. De fait, nul n'est moins cynique que lui. « En tout ce qui touchait à la volupté, dit un de ses serviteurs intimes, il donnait une couleur et des noms poétisés. » Même ces brutalités de langue ne sont chez lui qu'une façon de dissimuler cette nuance d'embarras qu'il éprouve toujours vis-à-vis d'une femme, quelle que soit la femme. Il fait le fanfaron et se pare du vice ([u'il n'a pas. Ainsi, à Sainte- Hélène, en conversation, voudra-t-il paraître plus familier avec les sensations qu'avec les sentiments,

alors que, en réalité, nul n'est peut-être aussi sentimental que lui.

Toutefois, ici, ce n'est point le cas. Le désir sans doute a été provoqué chez lui non par la sensualité physique, mais par une sensualité de l'esprit, par l'imagination surexcitée ; mais lorsque la femme est à sa portée, parfois sa fantaisie est passée, plus souvent sa pensée est absorbée par les affaires : il travaille, et tout ce qui le distrait de son travail lui est une fatigue et un ennui. On gratte à la porte pour le prévenir : « Qu'elle attende î » On gratte de nouveau : « Qu'elle se déshabille ! » On gratte encore : « Qu'elle s'en aille ! » Et il reprend son labeur.

Ainsi en fut-il, assure-t-on, pour M"® Duchesnois, mais elle était habituée à ces aventures. Sait-on comment elle était entrée aux Français ? Vers les commencements du Consulat, un jeune élégant, qui vient d'enterrer un oncle, emmène ses amis fêter sa nouvelle fortune dans une maison de campagne aux environs de Saint-Denis. On déjeune, puis on essaie de chasser ; bientôt l'on s'ennuie. « On envoie chercher alors dans une maison connue de la Ghausséed'Antin de ces personnes complaisantes et toujours disposées à faire un bon repas. Chacun choisit sa chacune. » Une fille reste sans partenaire, tous disant : « Elle est trop laide ! » Elle a pourtant de très beaux yeux, une taille faite à ravir, un grand air de bonté, et dans la physionomie une sorte de tristesse des dédains subis qui la rend intéressante. On joue aux

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barres dans le parc. Elle court comme une biche, et, sous ses légers vêtements, ses mouvements sont souples et gracieux. Sa voix est musicale et tendre, son esprit semble plus cultivé et plus intellectuel que celui de ses compagnes. Un des jeunes gens qui sont là se prend de pitié, cause avec elle, la recueille, parle d'elle à Legouvé, qui a la curiosité de la voir, lui fait lire des vers et s'étonne à son tour.

Legouvé lui donne des avis, la produit chez ]\r"° de Montesson, où elle rencontre le général Valence, lui assure la protection de M"'® Bonaparte et obtient qu'elle débute aux Français. Elle joue Phèdre pour la première fois le 16 thermidor an X. C'est un ou deux ans plus tard que se place son aventure aux Tuileries. Mais il est, chez la femme, des souvenirs que rien n'abolit, et, des temps oii elle était servante, des temps où elle était fille-à-parties, W^ Duchesnois avait gardé une sorte de mélancolie craintive, l'appréhension de ces syllabes si souvent entendues : « Elle est trop laide ! »

Renvoyée aussi Thérèse Bourgoin ; mais celle qui signait Iphigénie en Tauride cet insolent billet : « Ni vu ni connu », en réponse à une maréchale duchesse d'Empire réclamant un perroquet envolé, n'avait point pour les dédains la résignation de M"° Duchesnois. L'offense à sa vanité se doublait d'un préjudice matériel : la perte d'un amant fort riche et auquel elle tenait infiniment. Son Excellence Monseigneur le ministre de l'Intérieur. C'était Chaptal.

Après un second début fort tiraillé, il avait, d'autorité, fait engager Thérèse aux Français ; pour consacrer cette faveur, il avait écrit à M"^ Dumesnil, laquelle, sur sa demande, avait donné quelques conseils à la débutante, une lettre officielle et publique oii, en lui annonçant une gratification du ministère, il la remerciait « de profiter du repos de sa retraite pour former une élève digne d'elle et de Fart dramatique ». Il s'affichait avec la demoiselle, mettait les journaux à ses ordres, et se donnait en spectacle à Paris.

C'est vrai que, avec sa tète ronde, son air ingénu, son sourire malin, ses beaux yeux clairs et qu'on eût dit chastes, son verbe haut, ses plaisanteries épicées, celle qu'on appelait « la déesse de la joie et des plaisirs » était bien la maîtresse désirable pour un homme de cinquante ans ; mais Chaptal n'aurait eu qu'à garder les apparences, à ne point compromettre son caractère et à ne point s'aveugler au point de tenir M"^ Bourgoin pour une vertu. Napoléon eut la malice de le désabuser. Un soir qu'il avait donné rendez- vous au ministre pour travailler, il fit venir M'^^ Bourgoin, dont, en présence de Chaptal, on annonça l'arrivée. Napoléon ordonna qu'elle attendît, puis, dit-on, la renvoya. Mais Chaj)tal, dès que M''° Bourgoin avait été annoncée, avait rassemblé ses papiers et était parti. Le soir môme, il envoyait sa démission de ministre.

De la part de la demoiselle, ce fut dès lors guerre ouverte. A Pélersbourg, où elle va après la paix de Tilsitt, elle régale ses adorateurs de toutes les épi-

grammes qui courent Paris et qui visent l'Empereur. A Erfurlh, revanche de celui-ci, qui régale à son tour Alexandre depigrammes sur M"^ Bourgoin, le met en garde contre les faciles indiscrétions de la demoiselle, ce qui n'est pas sans nuire à sa carrière d'amoureuse. La Restauration arrivée, elle afliche un royalisme d'autant plus fougueux que, présentée au Roi par le duc de Berry, elle a des milliers de bonnes raisons pour tenir aux Bourbons. Elle ne manqua point de se parer de leurs couleurs durant les Cent-Jours, mais on la laissa faire, et, au retour de Gand, le duc de Berry, en ne la reprenant point, rabattit son enthousiasme.

Avec Duchesnois et Bourgoin, peu de chose ou rien ; mais il n'en va pas de même avec George, et celle-ci n'est pas renvoyée.

Sans doute, la première fois qu'elle vient, il la cingle de cette phrase : « Tu as gardé tes bas, tu as de vilains pieds « ; mais c'est que, devant cet admirable bétail humain, dont il détaille la perfection, le défaut est si vivement apparu que la remarque est échappée.

Nul plus que lui n'est sensible à la joliesse des pieds et des mains. « C'étaient les premiers objets qu'il fixait chez une femme, et, lorsque les uns et les autres étaient mal, il disait : « Elle a les abatis canailles. » Chez George, si belle, si superbement belle à dix-sept ans, la tète, les épaules, les bras, le corps, tout était à peindre, hormis les extrémités, les pieds surtout, ces pieds que, à Amiens, deux ans

auparavant, elle avachissait en des savates lorsqu'elle balayait, au matin, devant la maison de son père, chef d'orchestre et directeur du théâtre.

Napoléon venait de s'installera Saint-Gloud lorsque, en nivôse an X, il ût, pour la première fois, amener M"® George, qu'il reçut dans un petit appartement donnant sur l'Orangerie. Gomme, cette année-là, il prolongea fort tard son séjour dans sa nouvelle résidence et qu'il y passa presque Fhiver, il la demanda assez fréquemment. Outre qu'il était grand admirateur de sa beauté, il s'amusait du tour vif et prompt de son esprit. Elle lui contait la chronique des coulisses et les gestes de ce foyer des Français, oii Ton apprenait alors quantité de belles histoires. A Paris, il continua, la vit dans son appartement entresolé, mais jamais il n'alla chez elle; jamais, par suite, il n'eut à se rencontrer avec Goster de Saint-Victor ou d'autres amants. Gela dura deux ans en tout, au témoignage de George, qui prétend que tout ce temps elle resta fidèle : on ne le lui demandait pas.

Joséphine sut assez vite cette fantaisie de çon mari. Elle en prit une singulière inquiétude et en fit des scènes de désespoir. « Elle se trouble plus qu'il ne faut, disait Bonaparte. Elle a toujours peur que je ne devienne sérieusement amoureux. Elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait pour moi ? Qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout l'univers d'un côté pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet aimé. Assurément, je ne suis pas de nature à me livrer à une telle exclusion. Que lui

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im[)orteiU donc des distractions dans lesquelles mes alïections n'entrent pour rien? »

Il était impossible de mieux raisonner, mais ce n'était pas de raison que se piquait Joséphine. Pourtant, elle eût dû reconnaître que jamais secret ne fut plus discrètement gardé.

Point de scandale, nul affichage, nulle faveur à George comme actrice : lorsqu'elle manque son service, elle est fort rudement menacée de prison par le préfet du Palais et se le tient pour dit. Si elle vient jouer à la Cour, elle reçoit la même gratification que ses camarades, rien de plus, et lorsque, prétend-on, elle s'émancipe à demander son portrait à Bonaparte, celui-ci lui tend un double napoléon : « Le voilà, on dit qu'il me ressemhle. »

De l'argent, il en donne à coup sûr. Cette mention : « Remis à S. M. l'Empereur » se trouve souvent répétée dans les registres de la petite cassette, en face de sommes variant de 10 à 20 000 francs ; mais rien ne permet de designer les destinataires. Une seule fois, le 16 août 1807, le nom de George apparaît pour un don de 10 000 francs. Mais, alors, elle avait cessé, depuis près de trois années, ses visites intermittentes aux Tuileries, et nul doute que ce présent ne soit un souvenir à l'occasion de la Saint-Napoléon.

D'ailleurs, moins d'un an plus tard, le 11 mai 1808, George quitta subrepticement Paris en compagnie de Duport, le danseur de l'Opéra, qui, par crainte d'être arrêté aux barrières, s'était déguisé en

femme. Au mépris de son engagement avec le Théâtre-Français, au mépris surtout de ses créanciers, elle se sauve pour rejoindre en Russie un amant qui, dit-on, lui a promis de Tépouser : c'est Benckendorff, le frère de la comtesse de Liéven, qui, venu à Paris à la suite de l'ambassadeur Tolstoï, vient d'être rappelé et entend faire aux Pétersbourgeois, et surtout à l'empereur Alexandre, les honneurs de sa maîtresse.

Il y a là toute une intrigue ayant pour objet d'enlever le Tsar à M""" Narishkine par une liaison avecl'actrice, liaison fugitive, à'où on le rauiènera sans peine à ITmpéralrice régnante. George, qui assurément ne soupçonne rien de ces beaux projets; qui en ses lettres à sa mère, s'étend sur les charmes de son (( bon BenckendorlT » ; qui signe alors (août 1808) George Benckendorff, est présentée à l'empereur Alexandre qui lui envoie une très belle plaque de diamants pour sa ceinture, et la fait appeler à Peterhoif, mais ne l'y redemande pas. Pour le grandduc qui, à la représentation de Phèdre, disait : « Votre mademoiselle George, dans son genre, ne vaut pas mon cheval de parade dans le sien », il s'est mis à venir la voir tous les jours, a et Taime comme iiue sœur ». C'est elle qui le dit.

Il ne s'en tint pas là, et la Cour et la ville furent aussi favorisées ; mais ce n'était ni ce qu'on avait cherché en l'attirant en Russie, ni ce que Napoléon avait permis qu'on cherchât lorsqu'on lui avait révélé le complot. Pourtant, quand, après d812,

George eut la pensée de revenir en France et qu'elle accourut rejoindre à Dresde les chefs d'emploi de la Comédie, qu'on y avait appelés pendant l'armistice, Napoléon non seulement la fit réintégrer comme sociétaire, mais ordonna qu'on lui comptât, comme services, ses six années d'absence. Ses camarades ne le lui pardonnèrent jamais.

Aux Cent-Jours, elle fit dire à l'Empereur qu'elle avait à lui remettre des papiers qui compromettaient essentiellement le duc d'Otrante. Napoléon envoya chez elle un serviteur affidé. et, au retour : « Elle ne t'a pas dit, demanda-t-il, qu'elle était mal dans ses affaires? — Non, Sire, elle ne m'a parlé que de son désir de remettre elle-même ces papiers à Votre Majesté. — Je sais ce que c'est, reprit l'Empereur, Caulaincourt m'en a parlé : il m'a dit aussi qu'elle était gênée. Tu lui donneras 20 000 francs de ma cassette, »

Au moins celle-ci fut reconnaissante. Nul doute que les sentiments qu'elle accusait franchement n'aient été pour tout dans les luttes qu'elle eut à soutenir contre les gentilshommes de la Chambre et les gentilshommes du parterre, et qui se terminèrent par son exclusion brutale du Théâtre-Français. Même, en ses derniers jours, très vieille, n'ayant plus rien ni dans la tête ni dans la tournure de la triomphatrice d'antan, lorsqu'elle parlait de Napoléon, c'était avec un tremblement dans la voix, une émotion qu'elle ne jouait pas et qui, aux jeunes gens quil'écoutaient — des vieillards presque, à présent, —

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se communiquait si profonde qu'elle est demeurée inoubliable. Mais ce n'était point l'amant qu'elle évoquait, c'était TEmpereur. Et cette fille, non point par pudeur de vieille femme — car elle parlait volontiers d'autres amants — mais par une sorte de crainte respectueuse, semblait ne plus se rappeler qu'il l'eût trouvée belle et qu'il le lui eût dit, ne voyait plus Ihomme qu'il avait été pour elle, mais voyait l'homme qu'il avait été pour la France, — pareille à ces nymphes qui, honorées un instant des caresses d'un dieu, n'avaient point regardé son visage, éblouies qu'elles étaient par la lumière aveuglante de sa gloire *.

* L'Empereur a nié formellement qu'il eût eu d'antre actrice que George. « Je croyais, avec tout Paris, lui dit Gourf^aud, que Votre Majesté avait eu M"* Saint-Aubin, M-»» Gavaudan; on ajoutait même Dourgoin et Yolnais. — Jamais, ce seront sûrement elles qui auront fait courir ce bruit pour se faire valoir. »

Il n'y a point que des tragédiennes qui gravissent l'escalier obscur, et qui, sous la conduite de Constant et de Roustam, par le corridor noir éclairé nuit et jour aux quinquets, pénètrent dans l'appartement enlrcsolé qu'occupait jadis Bourrienne et qui, par un escalier dérobé, communique avec l'appartement officiel. Chaque matin, dans le cabinet secret, M°^ Bernard, la fleuriste brevetée, apporte un bouquet. Il y a pour ce un abonnement : 600 francs l'an. Mais ces fleurs, tous les jours renouvelées, se fanent moins vile que le sentiment qu'inspirent les visiteuses.

Si nombreuses sont-elles, à mesure que Bonaparte grandit en puissance, les soUiciteusos, les ambitieuses, les intrigantes, qu'on ne saurait faire le compte de toutes. L'homme arrivé au faîte du pouvoir ne les verra-t-il pas toujours s'empresser vers lui, ces amoureuses intéressées qui n'attendent

qu'un signe pour se livrer, et qui, se plaçant sans cesse sur sa route et sous ses yeux, mendient son regard et sollicitent un profitable déshonneur?

Napoléon, on ne saurait trop le répéter, a trente et un ans en 1800, quarante et un en 4810. Il est, de 1800 à 1810, dans l'entière et pleine vigueur de sa santé et de son tempérament. Il ne recherche point les occasions, mais il ne les fuit pas. D'ordinaire — car, sans parler de Joséphine, deux femmes au moins lui inspirèrent une passion qui le sortit entièrement de son caractère — d'ordinaire, donc, il pense médiocrement aux femmes. Aucune n'est pour le troubler dans son travail, le distraire de ses pensées, le retarder dans ses projets ou pour modifier ses plans de vie. Mais ce qu'il trouve à sa portée, il le prend tout naturellement.

C'est là comme Ven-cas de nourriture qu'on lui prépare pour la nuit. Il ne ferait point sans doute un pas pour l'obtenir, mais nul préliminaire, nul embarras, nul dérangement, et, tout de suite après, il se met au bain ou vient se rasseoir à sa table de travail. Est-ce là de l'immoralité ? Quel homme, à sa place, n'en ferait autant ? quel souverain ne fait pis ? Ce qui importe, ce n'est pas que quelques femmes voilées se rendent mystérieusement, la nuit, dans un appartement secret ; c'est qu'une femme — épouse ou maîtresse — ne s'habitue point dans le cabinet de travail et dans le salon des ministres. Sinon, les meilleurs maris font les pires souverains.

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S'il ne s'agissait de Napoléon, si certaines de ces passades n'avaient été contées avec des détails inventés à plaisir, si quelques-unes des favorisées ne s'étaient faites auteurs pour battre monnaie avec leurs souvenirs ou pour se prêter un rôle qu'elles n'ont jamais joué et donner le change sur celui qui leur a été distribué à une représentation extraordinaire, il n'y aurait peut-être pas lieu de s'arrêter; mais les 'dépits ont été trop bruyants, les calomnies ont été trop perfides pour qu'il ne convienne point, ici comme ailleurs, de chercher la vérité.

L'une de ces femmes, la plus connue sans doute comme écrivain, la plus comblée de faveurs par le Consul et l'Empereur , échappe encore cette fois, parce que les présomptions, si puissantes qu'elles soient, ne peuvent tenir lieu de preuves matérielles ; mais l'étude de caractères analogues au sien suffira sans doute pour la ranger à la place qu'elle devrait occuper.

Une autre bien moins célèbre, mais qui, pourtant, jusqu'à ces derniers temps, avait le plus servi les pamphlétaires, est une certaine M""^ de Vaudey, qui, à la proclamation de l'Empire, fut nommée dame du Palais sur la recommandation très vive de M. Lecouteulx de Canteleu.

Bien née, car elle était fille dun homme de guerre remarquable, de ce Michaud d'Arçon qui inventa les batteries insubmersibles du siège de Gibraltar, fournit les plans de la campagne de Hollande en 1793, prit Diéda sans coup férir et fut un des premiers séna-

leurs du Consulat; bien alliée, car son mari, M. de Barberot de Vellexon, seigneur de Vaudey, capitaine dans Royal-Bourgogne, sortait d'une famille ancienne originaire d'Alsace et fixée à Gray depuis le xv® siècle ; de plus, fort belle personne, pétillante d'esprit, très intrigante, chantant à merveille et écrivant mieux encore; elle fut nommée dame du Palais en juillet 1804, dans cette première promotion dont ^^rofita, avec ses compagnes, l'ancienne dame de compagnie, ^jme Rémusat, et, comme l'Impératrice partait pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, elle l'y accompagna.

Lorsque Napoléon, au commencement de septembre, rejoignit Joséphin.e à Aix pour le voyage triomphale sur le Rhin, M'^.^^de Yaudey fut de toutes les fêtes et s'employa à distraire le maître. Au retour, elle se crut en mesure de braver l'Impératrice, dont la jalousie s'était éveillée, de s'endetter comme Joséphine elle-même et de monter sa maison sur un pied de favorite. Dans le joli petit château de la Tuilerie, près d'Auteuil, qu'habitèrent plus tard M"® Rachel et M. Thiers, où est aujourd'hui le couvent de l'Assomption, elle réunissait quantité de gens, donnait des fêtes et menait un train de princesse.

Une première fois, après une audience qui s'était prolongée, elle remit un état de ses dettes qui furent payées; une seconde fois, même succès; mais à la troisième demande d'audience, Napoléon refusa tout net. « Je n'aurais, dit-il à Duroc, ni assez d'argent ni assez de bonhomie pour acheter si cher ce qu'on trouve à si grand marché; remerciez M"'- de Yaudey

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de ses bontés pour moi, et ne me parlez plus d'elle. j> Là-dessus, lettre pathétique de la dame, qui déclare qu'elle va s'empoisonner si ses dettes — dettes d'honneur ! — ne sont pas payées dans les vingtquatre heures. L'aide de camp de service court à Auteuil et la trouve disposée à tout autre chose qu'au suicide. On lui fit aussitôt demander sa démission de dame du Palais, et c'esl pourquoi son nom ne figure sur aucun des almanachs impériaux.

Ce fut cette même femme qui devenue un peu folle, alla plus tard trouver M. de Polignac pour lui proposer de tuer Napoléon; c'est elle qui, tombée à la dernière misère, presque aveugle et paralysée d'un bras, colportait certains Souvenirs du Directoire et de r Empire qui lui servaient de prétexte pour mendier ; c'est elle, enfin, qui fournit au libraire Ladvocat ces parties de Mémoires d\me dame du Palais qui servirent à grossir les livraisons des Mémoires de Constant. Au moins, celle-ci était-elle une détraquée et une indigente. D'autres n'ont point eu les mêmes excuses.

C'était Joséphine qui, sur les instances de Lecouteulx, avait introduit cà la cour M™^ de Vaudey. Elle eut, du même ordre ou d'un ordre inférieur, quantité de protégées qu'accréditaient de moindres patronages et qui semblent n'avoir d'autre raison d'être à la Cour que leur facilité à se prêter aux fantaisies de Napoléon. Mais, de la part de Joséphine, il n'y a nullement dessein prémédité, et ce serait entièrement

méconnaître son caractère qu'imaginer qu'elle se résignât à fournir ainsi des distractions à son mari : elle avait, dans sa nature de créole , un singulier besoin de s'entourer de complaisantes qui ne fussent ni tout à fait du monde ni tout à fait de la domesticité qui lui plussent par leur jolie figure, l'amusassent par leurs reparties, la distrayassent parleurs talents, peuplassent enfin gentiment ce palais « triste comme la grandeur » dont elle ne sortait jamais. Elle les prenait sans grande information, attendrie à des malheurs qu'on lui contait, séduite par la sveltesse d'une tournure, le chiffonné d'un minois ou l'inattendu d'une réponse. Ces jeunes personnes, dont quelquesunes avaient couru des aventures, et qui, toutes, aspiraient à des conquêtes, fort pauvres, élevées à n'avoir guère de scrupules, tombaient avec leurs petites robes minables au milieu de cette Cour, la plus élégante qui fut jamais. Inoccupées tout le jour, elles n'avaient, dans l'oisiveté de l'appartement intérieur, qu'à se laisser courtiser par ces brillants officiers dont elles pouvaient bien espérer faire des maris, — tant d'autres, qui ne valaient pas mieux qu'elles, avaient épousé des généraux, à présent maréchaux d'Empire ! Sans cesse elles voyaient entrer et sortir familièrement celui dont découlaient toutes les grâces et qui, d'un signe, élevait et renversait les fortunes. Elles se plaçaient sur son passage, ambitionnant ce signe, prêtes à tout risquer pour l'obtenir — quelques-unes ne risquaient pas grand'chose — ; et, comme elles étaient accortes, se présentaient à

souhait et s'empressaient pour plaire, comme les subalternes, toujours à Taffrit, guettaient en valets si l'Empereur remarquerait l'une d'elles, les arraugements n'étaient point longs à prendre, et les choses suivaient naturellement leur cours, sans qu'il y eût d'un côté le moiridre effort de séduction et de l'autre le moindre amour. Si bien cachée que fut l'intrigue, Joséphine linissait par s'en apercevoir. Alors, scène de jalousie, renvoi de la jeune personne, laquelle, ayant reçu d'ordinaire une bonne dot, concluait, avec quelque seigneur de peu de scrupule, un excellent mariage et faisait souche ensuite de gens d'importance.

Ainsi en fut-il pour Félicité Longroy, fille d'un huissier du Cabinet, que Joséphine avait appelée aux fonctions de dame d'annonce. Comme telle, elle se tenait dans un salon qui précédait les petits appartements et n'avait d'autre mission que d'ouvrir les battants de portes devant l'Empereur et devant l'Impératrice. Elle touchait pour ce faire 3 600 francs par an, et, en 1806, Joséphine lui accorda un supplément de 600 francs. Mais Félicité Longroy ne compte pas, c'est presque une servante.

M"° Lacoste est d'un niveau un peu plus relevé. C'est une jolie blonde, un peu maigre, mais d'une taille charmante, d'une figure spirituelle et distinguée. Elle est orpheline, sans nulle fortune, a été élevée par une tante que l'on dit intrigante et qui s'ingénie, en eiïet, pour la faire présenter à José-

phine. Celle-ci s'attendrit et la recueille en lui donnant le titre vague de lectrice. Cette lectrice ne fut point fatiguée par ses lectures, car presque aussitôt qu'elle eut été nommée, la Cour partit pour Milan, où devait avoir lieu le couronnement. M"° Lacoste suivit la Cour, sans en être, n'ayant point, comme lectrice, d'accès dans le salon de service, ne pouvant se mêler pourtant aux femmes de chambre près de qui on la logeait, isolée et perdue dans ce monde nouveau. A Stupinitz, l'Empereur la regarda ; il la remarqua à Milan. Le traité n'exigea pas grande négociation ; mais Joséphine s'aperçut qu'il était conclu. De là, terrible scène : la lectrice dut partir, et l'on fit venir de Paris sa tante pour l'y ramener. Mais, avant, l'Empereur exigea qu'elle parût une fois au cercle de l'Impératrice : scandale nouveau, car une lectrice n'était point pour sortir de l'appartement intérieur. Joséphine, pourtant, se résigna, A son retour à Paris Napoléon s'occupa de faire marier M"° Lacoste. Elle épousa un riche financier, fit une fort honnête mère et ne reparut jamais aux Tuileries.

Dans ce même voyage d'Italie, à Gênes, au milieu des fêtes célébrant la réunion à la France de la République ligurienne, on plaça sur le chemin de l'Empereur une dame Gazzani ou Gazzana (la désinence est fréquemment intervertie), néeBartani, fille, les uns disent d'une chanteuse, les aulres d'une danseuse du Grand-Théâtre.

On l'avait d'abord fait venir à Mihm, pour com-

LES LECTKICtS 115

plimenler Jeséphine, en compagnie fort mêlée, où, à côté de fort grandes dames, des Negroiie, des lirignole, des Doria, des Remcdi, se trouvait cette Ijiancliina La Flèche destinée à un brillant avenir en AVestphalie.

Carlolla Gazzani était grande, un peu trop maigre, plutôt belle que gracieuse : elle dansait mal; des extrémités médiocres, aussi ses mains étaient-elles toujours gantées ; mais le visage parfait, le type mcme de la beauté italienne : des lignes d'une pureté absolue, des yeux noirs très grands et très brillants, un accord complet de tous les traits que relevait un jietit rire de côté montrant des dents éclatantes. Chacune des femmes qui Font vue s'accorde à la louer; preuve irrécusable qu'elle était très belle sans doute, mais qu'elle manquait de la qualité suprême que les femmes envient aux autres femmes. Un homme qui s'y connaissait a pu dire : « J'ai été fort lié d'amitié avec elle; j'ai vu successivement chez elle des gens m'en paraissant fort épris ; jamais je n'en ai été amoureux. » Gela dit tout. Ce fut le premier chambellan, M. Uémusat, qui se chargea de produire M""^ Gazzani. « Il persuada à l'Empereur delà placer auprès do l'Impératrice en qualité de lectrice. » G'est M""® Rémusat qui le confesse : on voit que Talleyrand n'était point seul à avoir toujours, comme disait Napoléon, des maîtresses plein ses poches.

M™"" Gazzani, qu'on ap[)elle alors Gazzani Brentano, et qui, beaucoup plus tard, prend, on ne sait comment, le titre de baronne de Brentano, est donc lectrice,

en remplacement de M"° Lacoste, aux appointements (le 500 francs par mois.

De 1803 à 1807, rien ne la met en vue : l'Empereur est sans cesse en route : c'est Austerlitz, puis toute la campagne de Prusse et de Pologne. Au retour, à Paris d'abord, puis à Fontainebleau, elle se place en ligne. Ce n'était pas avec 6 000 francs par an qu'elle pouvait suffire à sa dépense, avancer son mari et mettre sa fille en position de faire, par la suite, un grand mariage. Elle vit Toccasion et la saisit. On ia logea de façon qu'elle pût, à toute heure, se rendre aux ordres de l'Empereur, et dès que l'Empereur la fit appeler, elle s'empressa; d'ailleurs, elle ne chercha pas à se poser en favorite et accepta modestement son rôle à'en-cas. L'Impératrice, dont la jalousie s'était d'abord éveillée, se rassura vite lorsqu'elle eut, par Napoléon lui-même, la confidence entière de ce qui s'était passé.

Aussi bien, ^1""° Gazzani gardait l'attitude la plus respectueuse et la plus soumise, se tenait à sa place et n'élevait aucune prétention. Elle eut pourtant l'entrée aux cercles et dans le salon de service ; mais, cette faveur accordée, Napoléon ne lui témoigna, en public, aucun égard particulier, laissant les dames du Palais la traiter à leur guise, faire le vide autour d'elle et déserter les coins où elle s'asseyait.

Gela dura peu : par la suite, plusieurs, et non des moins hautaines, s'adoucirent au point d'admettre d'ailleurs M™'' Gazzani dans leur bande. Elle eut une sorte de salon ou les plus élégants de là Cour se réu-

LRS LECTRICES 111

nissaient plusieurs fois par semaine. On y jouait aux jeux innocents, on faisait des charades. Le prince de Saxe-Gobourg, le futur mari de la Princesse Charlotte d'Angleterre, le futur roi des Belges, n'en quittait pas. Elle avait obtenu quelque chose de plus solide que les honneurs de Cour : la recette générale d'Évreux pour son mari. Après le divorce, elle fut l'y retrouver, et, étant tout à portée de Navarre, oij résidait Joséphine, entra dans la grande intimité de la maison. Elle y était retenue par sa liaison avec un écuyer de l'Impératrice, M. de Pourtalès, lequel subvint largement à ses dépenses jusqu'au jour où il épousa M"*^ de Gastellane. Depuis Fontainebleau, l'Empereur ne l'avait revue que par hasard : il ne l'avait jamais aimée, et il ne semble point qu'il ait eu jamais occasion de parler d'elle.

M""® Gazzani s'en consola. Sa fille, Gharlotte-Joséphine-Eugénie-Glaire, qualifiée baronne de Brentano, épousa M. Alfred Mosselman, dont elle eut elle-même une fille mariée à M. Eugène Le Hon*.

Par contre, il a souvent été parlé d'une certaine

* Je n'ai pu icirouver la raïuiiie de ces Gazzani. mais ils ont de bien belles armes! sur un ex libris de M. Alfred Mosselman, je vois deux écus libres et non accolés : l'un, celui du mari, sommé d'une couronne comlale, est déjà fort beau par ses écartelures (l'une est d'azur aux fleurs de lys sans nombre); mais l'écu de la femme est encore plus imposant : sous une couronne ducale, elle écarlèle : au un d'or, à l'aigle d'Kmpire, de sable diadémée d'or; au deux fascé de gueule et d'argent de buit pièces; au trois, de gueule à la bisse de sable couronnée d'or; au quatre, de sable au lion d'or debout, armé et couronné du même; sur le tout, un écu sommé d'une couronne souveraine : d'azur à un tonneau ou une sorte de mesure à liquide qui parait de sal»le.

M"^ Guillebeau, qui, fille, dit-on, d'un banquier qui avait fait de mauvaises affaires, fut, en 1808, appelée à doubler, comme lectrice, M"'" Gazzani. M""^ Guille- Aeau, la mère, Irlandaise de naissance, avait trois filles dont deux, déjàgrandes personnes, dansaientdans les salons en jouant du tambour de basque et en prenant des attitudes. L'aînée s'introduisit chez la princesse Élisa, qui lui fit faire un bon mariage, et la cadette, qui, affirme-t-on, n'avait été cruelle ni pour Murât ni pour Junot, sut se faire prendre en gré par la reine Hortense, qui s'enticha de sa jolie figure et des agréments de sa danse.

A un bal masqué que donnait Caroline à l'Elysée, Hortense, qui devait mener un quadrille de vestales, imairina de costumer M"^ Guillebeau en Folie et de la mettre, tambour de basque en main, en tête de son entrée. Dès qu'elle aperçut cette Folie, Caroline, qui Avait double raison d'être jalouse, se précipita : il y eut une scène fort vive entre les deux belles-sœurs, et, finalement, la Folie fut mise à la porte.

Pour lui donner revanche et se la donner à ellemême — car cela fit un épisode de la lutte constamment ouverte entre Bonaparte et Beauharnais, — Hortense inventa de présenter ^P° Guillebeau à sa mère, qui, pour faire pièce à Caroline, se l'attacha comme lectrice. C'était fort peu de temps avant le voyage de Bayonne.

A Marrac, lorsqu'on fut installé, ]\P° Guillebeau, à laquelle l'étiquette fermait dans la journée la porte du salon, et qui n'était introduite que quelquefois,

dans la soirée, pour faire de la musique, passait tout son temps dans ce qu'on appelait sa chambre, un galetas en vérité, car ce château de Marrac était tout petit etnuUememt bâti pour loger une cour.

Gomme elle était coquette, s'ennuyait ferme et aspirait à faire fortune, elle se trouva fort heureuse quand un domestique — le niameluck tout uniment — vint la prévenir de la visite de l'Empereur. Les choses allaient merveilleusement à son gré, lorsque Lavallette, qui, en sa qualité de directeur général des Postes, surveillait les correspondances des personnes attachées à la maison, envoya à Napoléon une lettre adressée à la demoiselle par sa mère. « On l'y stylait, on lui traçait le rôle qu'elle devait jouer, on lui recommandait de l'adresse, et on insistait surtout pour qu'elle ne manquât point de se ménager à propos et à tout prix des traces vivantes qui pussent prolonger sa faveur ou lui réserver de grands rapports d'intérêt. » La saleté de cette intrigue, derrière laquelle Napoléon a dit plus tard avoir trouvé le prince de 13énévent, dégoûta tellement l'Empereur ]ue, sur-le-champ, la jeune personne fut priée de monter dans une chaise de poste et, accompagnée seulement d'un valet, fut renvoyée à Paris. Ce fut alors que M. de Broglie la vit repasser aux Ormes, où il se trouvait chez son beau-père, M. d'Argenson*.

' On eut pourtant soin de couvrir la retraite de la jeune personne, et ce fut Joséphine qui s'en chargea. La lettre qu'elle lit écrire à cette occasion à la reine Ilortense mérite d'être regardée : en l'écri vant. Deschamps dut s'amuser ;

« Madame, écrit-il de l^ayonne le 20 mai 1808, S. M. l'Impératrice

A Paris, M^''' Guillebault épousa un M. Sourdeau, lequel, par grâce de l'Empereur, fut préposé à la recette générale de Florence, mais il en dissipa les fonds, et la Restauration vint fort à propos pour le tirer de ce vilain pas. M""^ Sourdeau, en effet, sut se ménager une entrée près du duc de Berry, « qui la trouva charmante et avec les plus beaux yeux du monde », et fit, en récompense, nommer le mari consul de France à Tanger.

Comme on voit, dans la vie de Napoléon, ces passades ne comptent point; elles tracent à peine sur ses sens, pas du tout sur son cœur. Elles ne donnent nulle vue sur le côté affectif de sa nature ; elles renseignent seulement sur sa haine de l'intrigue, sur sa générosité, sur certaines de ses habitudes de vie. On trouverait encore d'autres aventures de même espèce, dont l'histoire ne présenterait guère plus d'intérêt, des aventures de garnison que, comme empereur, il paie deux cents napoléons, quand un capitaine de son armée les paierait vingt francs. 11 en rencontre — ou plutôt on en rencontre pour lui — à Berlin, à Madrid, à Vienne II n'est pas fait d'une

ne voyageant pas seule, mais accompagnant l'Empereur, n'a plus besoin d'autant de monde, et, dans la crainte que M''^ Guillebault ne fût trop isolée, elle a préféré la rendre pour le moment à sa mère. L'Impératrice me charge d'en prévenir Votre M.ijeslé et de l'assurer que, loin d'avoir le plus léger sujet de plainte contre M"« Guillebault, elle est satisfaite de son zèle et de ses talents. Aussi l'Impératrice se propose-t-elle de la rappeler auprès d'Elle à son retour et prie Votre Majesté de lui continuer vos bontés et de l'admettre à lui faire sa cour. »

LES LLGÏRICLIS \2\

autre chair que ses maréchaux et que ses soldats : il est homme. Mais en lui les sens ne sont point si impérieux qu'il leur doive céder toujours.

A Vienne, il remarque une jeune fille qui, de son côté, s'est monté la tête pour lui. Par son ordre, on suit cette jeune fille; en lui fait la proposition, qu'elle accepte, de venir un soir à Schœnhrunn. Elle arrive, elle est introduite. Comme elle ne parle qu'italien ou allemand, la conversation s'engage en italien, et, aux premiers mots. Napoléon découvre que cette jeune fille appartient à des parents respectables, qu'elle n'a nullement conscience de ce qu'on attend d'elle, et que, si elle éprouA^e pour lui une admiration passionnée, son ingénuité est entière. Il ordonne qu'on la reconduise immédiatement, il prend soin de son établissement, et lui donne une dot de 20 000 florins, faisant, au cours du 1" septembre 1809, 17 367 francs.

Cet acte est loin d'être unique dans la vie de Napo léon : trois fois au moins il se répète, et la dernière fois, c'est à Sainte-Hélène I

Joséphine, clans cette vie qu'elle mène de perpétuelle in([uiétude, de continuelle agitation en un très petit espace, dans cette vie inoccupée, haletante, qu'elle emploie à espionner le maître, à surveiller les allants et les venants, à interroger les valets et les dames de compagnie, dans celte vie qu'elle distrait et amuse seulement par les cinq toilettes de la journée, par des visites de femmes, par l'achat à tout marchand qui se présente des futilités qu'il apporte, dans cette vie toute semblahle par les occupations, les passions, les façons de juger et de se conduire, à celle d'une sultane vieillie en l'oisiveté du harem, ne se serait sentie assurée de l'avenir, établie définitivement en sa place, abritée contre tout accident fâcheux, que par un seul fait : la venue d'un enfant.

Dès la première campagne d'Italie, elle avait, avec Bonaparte, joué de la grossesse; mais c'était là un prétexte pour ne pas le rejoindre. Voyant comme il

avait mordu à riiameçon, elle, sans se rendre encore un compte exact de la situation, avait conservé pourtant, en son cerveau inattentif de femme frivole, l'impression vague que l'instinct de la paternité était en lui. Et elle en avait tiré, pour satisfaire ses fantaisies de voyages et de séparations, des facilités qu'elle n'eût point trouvées autrement : ainsi, au départ pour l'Egypte, son voyage à Plombières. Mais à mesure que s'élevait la fortune du Consul, elle comprenait que pour elle la maternité ne devait plus être un prétexte, mais un but. Le trône dont il montait progressivement chacune des marches n'allait point sans une hérédité assurée. Bonaparte, restant consul et le chef d'une République démocratique, Bonaparte ramenant les Bourbons et se contentant d'une grande place viagère dans la monarchie restaurée, pouvait se passer d'un fils; mais les splendeurs aléatoires d'un rôle à la Monk n'étaient point pour le tenter, et le désintéressement d'une vie à la Washington n'était pas pour le satisfaire : une force extérieure, invisible, un de ces courants populaires que rien ne brise, une de ces grandes marées de l'opinion que chasse aux terres un vent du large, aplanissait devant lui les obstacles et le poussait du consulat de l'an YIII, tout républicain encore, au consulat de l'an X, déjà autocratique, séparé seulement de la monarchie par un nom et surtout par celte insoluble question de l'hérédité.

Autour de cette hérédité qui tenait à elle, Joséphine voyait s'agiter toutes les ambitions des uns,

LE SACHE DE J(JSEl'lll>E 12.'.

toutes les préoccupations des autres : c'étaient les frères de Bonaparte, aspirant déjà les uns et les autres à la succession; c'étaient ses sœurs, se demandant si leurs maris à elles ne pourraient pas aussi avoir leurs prétentions; c'étaient les généraux, les sénateurs, quiconque avait grandi dans la Révolution ; c'était la nation même, cherchant, après tant de bouleversements, une stabilité qui lui apparut plus que viagère, qui pour un laps de temps très long, presque indéfini, lui promît la sécurité qu'elle désirait.

Si la monarchie se refaisait, qui appeler à l'hérédité ? Les frères du Consul ? Mais à quel titre ? L'hérédité monarchique, en sa forme chrétienne, qui n'est que dérivée de la forme hébraïque, suppose nécessairement une institution divine. Mais cette institution s'applique exclusivement au chef de la dynastie et à ses descendants à quelque degré qu'ils se trouvent, pourvu qu'ils soient ses agnats, jamais à ses collatéraux. Pour habiliter à la succession les frères de Napoléon, pour leur créer un droit, il faudrait, par une des fictions familières à l'ancien droit, proclamer que feu Gliarles de Buonaparte a été empereur des Français ; mais en vérité qui accepterait cette fiction ? Une autre hypothèse : abandonner le droit hébraïque, ce qu'on nomme le droit divin ; en revenir au droit romain, à l'adoption : le Consul choisissant pour son successeur, dans sa famille ou hors de sa famille, celui qu'il jugerait le plus digne. Mviis quelles compétitions alors ! Et puis, la nation

comprendrait-elle? surmonterait-elle le préjugé de la prédestination de la race, de la désignation divine d'une lignée? La seule solution, en droit comme en fait, qui fut simple, qui abolît les ambitions des uns et satisfît les instincts des autres, c'était que Napoléon eût des enfants. Or il n'en avait pas. A qui la faute ? A lui, ou à Joséphine ?

Joséphine sent bien que par là elle est vulnérable : aussi s'ingénie-t-elle. Elle court les stations d'eaux minérales en réputation de rendre les femmes fécondes : Aix, Plombières, Luxeuil ; elle se soumet à tous les traitements qu'il plaît à Gorvisart de lui indiquer ; elle consulte des empiriques ; elle visite des charlatans ; elle fait les pèlerinages : à Plombières, on la suit au trou du Capucin, où Frère Jean, le gardien, lui promet en vain tout ce qu'elle souhaite. Chaque fois qu'elle peut former une illusion ou une espérance, ce sont des joies qu'elle fait partager à Bonaparte, que celui-ci à son tour, tant il est heureux, confie à ses intimes. Puis Tillusion s'évanouit, et alors Napoléon, grincheux, lance des mots pinçants et durs qui attestent son désappointement. Un jour qu'il a décidé une chasse dans le parc de Malmaison, M™^ Bonaparte, pleurant, vient à lui; « Pouvez-vous avoir une pareille idée? Toutes nos bêtes sont pleines ! » Et lui, à haute voix, riposte : c Allons il faut y renoncer : tout ici est prolifique, excepté Madame. »

En public, il en jette ainsi la faute sur elle ; mais, dans le secret de sa pensée un doute s'est glissé que

J )séphine prend soin d'entretenir et d'accentuer. Ne serait-ce pas sa faute à lui-même? Il se souvient de M"'° Fourès, d'autres encore. Joséphine, elle, a ou des enfants de son premier mari. Sans cesse elle les montre, elle parle d'eux, elle s'en sert pour témoigner que ce n'est point sa faute à elle. Elle en dit tant qu'elle finit par agacer M""" Bacciochi, qui, de son ton de Saint-Gyr, lui rive cette phrase : « Mais, ma sœur, vous étiez plus jeune qu'à présent ! »

Pourtant, elle est parvenue à faire admettre cette opinion par la famille presque entière : Napoléon lui-môme ne se défend point trop. Plusieurs fois, il dit à son frère Joseph : « Je n'ai pas d'enfants ; vous dites, vous autres, que je ne peux pas en avoir. Joséphine, malgré toute la honne volonté qui lui est restée, n'en aura plus, je crois, à son ûge. Ainsi, après moi le déluge ! » Lorsque, d'Espagne, Lucien vient lui parler de divorce, d'un mariage avec une infante, certes, bien des motifs divers engagent le Consul à rejeter la proposition ; mais ne doit-on pas penser qu'un des plus forts est d'ordre tout intime : qu'il doute de lui-même? L'idée n'en a pas moins été mise en avant, et par Lucien, que déjà Joséphine aime peu, car au retour d'Egypte il prêcha le divorce, car la lutte entre elle et lui a été continuelle depuis ce moment et ce dernier trait en est bien la preuve. Napoléon a beau dire que sa femme « n'a pas plus de fiel qu'un pigeon », cela n'est vrai que lorsque sa position n'est pas en jeu. Désormais, elle est loin de

128 NAPOLÉON ET LES FEMilES

cliercher à concilier les deux frères, elle met ses amis en campagne, elle ne se prive point de rapporler les médisances et de faire valoir les vérités, et, la rupture accomplie, elle ne la regrette point : c'est un ennemi de moins.

Si le doute inspiré par elle à Napoléon a servi à écarter en 1801 l'idée du divorce, ce doute, un hasard peut le dissiper, et Joséphine est à la merci de ce hasard. Ce n'est point, à coup sûr, des actrices racolées jusqu'ici que le danger peut venir. Au cas oii, par improbable, une d'elles serait devenue enceinte, il faudrait à Bonaparte une dose extraordinaire de naïveté pour qu'il s'imaginât être le père d'un enfant qui pourrait être de tout le monde. De même, peu de chose à craindre des femmes de la Cour consulaire qui sont en puissance d'un mari ? Ne serait-ce que pour le tromper, elles sont contraintes à un partage qui rendra toujours la paternité discutable, à moins qu'elle ne s'affirme par une ressemblance physique qui jusqu'ici ne s'est point rencontrée. Mais il suffit d'une occasion comme celle qu'a fournie jadis M™^ Fourès, d'une circonstance qui apporte à Napoléon la certitude indéniable qu'il peut être père, et alors tout l'échafaudage de cette fortune s'écroule, car Bonaparte se sent maintenant de niveau avec les vieilles dynasties, à plus forte raison avec les familles les plus nobles de l'ancienne France, et il ne manque pas près de lui des gens comme Talleyrand, « le maudit boiteux », tout prêts à le tenter, à murmurer des noms et à s'entremettre.

LE SACRK DE JOSÉniINE 12t)

A défaut d'un enfant qui seul, comme l'a dit Napo léon, « eût fait tenir Joséphine tranquille et eût mis fin à une jalousie qui ne laissait pas de repos à son mari », comment l'attacliera-t-elle d'une façon si étroite qu'il ne puisse songer à rompre sa chaîne ? Sans doute, associée, depuis Tan XI, à tous les actes officiels de la vie publijjue, accueillie en souveraine aux portes des villes, tenant son cercle dans la galerie des Tuileries ou de Saint-Cloud, entourée dès lors d'une sorte de Maison, obligée par Bonaparte luimôme de prendre le pas sur toutes les femmes, même sur sa bellc-nière et dans l'intimité des réceptions de famille, présentée ainsi à la France et à l'Europe comme la plus grande, dame de la République, elle ne saurait être répudiée sans éclat, et le divorce serait mal accueilli par l'opinion. Napoléon n'est point encore monté si haut qu'il puisse sans danger se passer d'elle. Il a trop fait filtrer de grâces et de faveurs par les mains de Joséphine pour qu'elle n'ait point des fidèles parmi ceux qu'il lui a donnés comme clients. Mais à mesure qu'il monte, le prestige mondain de sa femme s'atténue : vienne un accès de colère, qu'elle l'ait ou non provoqué par quelque imprudence, et tout peut être à vau-l'eau. Ce ne sont point les sens qui le retiendront, car, bien qu'il soit physiquement toujours attaché à elle, les infidélités qu'il se permet le libèrent peu à peu. Ce pourrait être l'habitude, l'afTection très grande qu'il lui porte, la crainte de lui causer de la peine : il souffrit rait, certes, autant et plus qu'elle ; mais cela Tarrê-

terait-il? Quand il s'agit de la victoire, compte-t-il les hommes qu'il est contraint de sacrifier et entre lesquels il en est qu'il aime ? Non : tous ces liens sont illusoires, l'enfant seul est le vrai lien ; une idée surgit alors dans le cerveau de Joséphine, c'est un trait de génie : constituer l'hérédité par l'adoption, faire adopter à Napoléon un de ses neveux à lui, son petit-fils à elle, le fils de Louis Bonaparte et d'Hortense. C'est répondre à tout, c'est concilier tout, c'est à la fois satisfaire les Bonaparte, puisque l'héritier présomptif sera l'un d'eux, et s'assurer à elle-même l'avenir, puisque la question de succession sera'ainsi réglée pour jamais. Elle y pense, elle y rêve, elle détermine Bonaparte, qui en fait la demande à Louis ; mais Louis s'indigne. Il invoque les droits de son frère Joseph, ses droits à lui-même, les droits que eux, les frères, ont à la succession de leur frère ! Et, devant ces droits prétendus, ces droits qui non seulement ne reposent sur rien, mais qui sont déniés d'une façon absolue par l'histoire aussi bien que par la doctrine monarchique. Napoléon, par esprit de famille, s'incline et renonce au seul expédient qui permette d'établir l'hérédité sans recourir au divorce ou sans violer tous les principes.

Cette merveilleuse occasion échappée, et cette fois bien malgré elle, quels moyens restent à Joséphine pour se lier à Napoléon et à sa fortune? Sans doute, d'échelon en échelon, les événements poussant les nommes, le Premier Consul ayant été proclamé Empereur, voici qu'elle, parce qu'elle se trouvait là, est

LE SACHE DE JOSÉ l'II IN E 131

devenue impératrice, a reçu les hommages des grands corps de l'Etat, a été saluée du litre de Majesté. Sans doute, après le voyage triomphal d'Aix-la-Chapelle et de Mayence, après son retour annoncé aux Parisiens par le canon des Invalides, après le défilé des autorités devant son trône, elle semble bien affermie en sa place, et le divorce semble être rejeté dans les hypothèses improbables. Mais qu'un incident se produise, elle ne tient point Napoléon. Le destin peut l'emporter, comme hier, sur l'Esplanade, le vent balayait la fumée de la poudre brûlée en son honneur. Voici justement que, à Saint-Gloud, elle voit une dame, venue pour la visiter, se lever et sortir de l'appartement. Gomme, depuis longtemps, elle a des soupçons, elle-môme quitte le salon, va au cabinet de l'Empereur, monte l'escalier dérobé, arrive à la chambre entresolée, reconnaît la voix de l'Empereur, la voix de la dame, se nomme, force qu'on lui ouvre, fait une scène, provoque une terrible colère de Napoléon, qui déclare qu'il est las de cet espionnage ([u'il veut en finir, qu'il est décidé à suivre les conseils de tous ceux qui Tentourent, qu'il est déterminé à divorcer. Il fait appeler Eugène pour régler les détails. Eugène vient ; mais, pour sa mère, pour luimême, il refuse toute compensation, tout avantage, toute faveur. Deux jours passent. Joséphine ne récrimine point : elle pleure. « Les pleurs vont bien aux femmes, » a dit Napoléon. D'ailleurs, il se sent dans son tort malgré tout, et ce n'est point ainsi qu'un acte aussi grave peut et doit s'accomplir. Devant une vo-

lonté qui heurterait la sienne, il s'obstinerait. Devant des larmes, il est faible. Un dernier entretien a lieu : « Je n'ai pas le courage, lui dit-il à la fin, d'en prendre la dernière résolution, et si tu me montres trop d'affection, si tu ne fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour l'obliger à me quitter ; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu saches te résigner à Tintérôt de ma politique et que toi-même tu m'évites tous les embarras de cette pénible situation. » En parlant ainsi, il pleure lui-même. Mais Joséphine ne se déconcerte pas ; elle n'a nullement le goût du sacrifice. Ce n'est point à elle à décider de son sort, mais à lui qui l'a réglé. Elle est prêté à obéir, mais elle attendra ses ordres pour descendre du trône où lui-même l'a fait monter. Pris entre son cœur, ses habitudes, une politique incertaine, l'espérance douteuse d'une paternité aléatoire, ses sentiments d'affection pour ses beaux-enfants, la nécessité de briser cette vie qu'il a associée à la sienne, l'obligation de renoncer pour jamais à cette femme qu'il aime toujours, l'agacement que lui causent la joie des ennemis de Joséphine et leur air de triomphe, la pitié que lui inspire la résignation des Beauharnais, il prend son parti, il rejette encore une fois l'idée du divorce, et, comme pour en abolir tout retour, il ordonne à sa femme de s'occuper sérieusement des préparatifs du sacre, auquel elle sera associée.

Le Sacre ! Etre sacrée par un Pape, participer au triomj)hedu Charlemagne nouveau, réaliser soi, une petite créole amenée des lies pur le caprice d une

LE SACRE DE JOSKPIII.NE i33

fille entretenue, le rêve qu'ont poursuivi toutes les reines de France et que si peu ont accompli; recevoir du Pontife suprême la triple onction et de l'Empereur la couronne, c'est de quoi satisfaire non point l'ambition — car quelle ambition eût envisagé de telles splendeurs? — mais l'imagination la plus délirante de grandeurs. Et puis, après avoir été sacrée et couronnée, comment pourrait-elle être répudiée? N'est-ce point là le lien suprême que Napoléon peut contjacter avec elle, et que peut-elle souhaiter encore pour être assurée de l'avenir?

Pourtant elle souhaite quelque chose : jusqu'ici, c'est-à-dire depuis huit ans, elle ne s'est nullement inquiétée pour sa conscience de n'avoir été mariée que civilement, et elle a fort bien vécu avec Bonaparte sans que leur union ait été bénie par un prêtre. Elle n'ignore pas que, avant d'arriver à un mariage religieux, elle aurait de grands obstacles à surmonter. L'Empereur ne ferait-il pas valoir que, a cérémonie n'ayant pas eu lieu jadis, il est inutile à présent d'attirer l'attention sur ce sujet ? La plupart des hommes qui l'entourent étant dans le môme cas que lui, par le simple exemple qu'il leur donnerait, il les entraînerait à une série d'actes de réhabilitation qui prendraient facilement un aspect d'opposition à la loi civile, de retour à l'ancien régime, qui sembleraient au moins indiquer que le chef du gouvernement ne tient pas pour suffisant le seul mode de mariage dont rÉlat reconnaisse la validité. Il ne manquerait pas d'arguments très forts pour résister, sans même avoir

à donner la raison déterminante de son refus : c'est que, s'il entre bien dans ses intentions actuelles de ne point divorcer, il ne veut point engager l'avenir et ne peut prévoir toutes les éventualités. Il sait que l'Église est accommodante lorsqu'elle a affaire aux puissants et qu'elle s'arrange pour dénouer au besoin ce qu'elle a noué ; mais il préfère, si plus tard il est contraint de rompre son mariage , n'avoir pas besoin de recourir à elle et ne dépendre que de luimême.

Donc Joséphine n'aurait rien à tenter avec lui de ce côté, et elle le sait. D'ailleurs, quelles raisons invoquerait-elle? Ses scrupules de conscieace ? En vérité , ce serait de quoi donner à rire à Napoléon et à toute la Cour ! Mais le Pape n'en rira pas.

A Fontainebleau , le lundi o frimaire , lorsque Pie YII, le lendemain de son arrivée, vient pour la seconde fois rendre visite à Joséphine, celle-ci qui dès longtemps a préparé le terrain — car depuis plusieurs années elle est en correspondance avec le Pape; elle lui a envoyé par son cousin Tascher, en nivôse an XII, un beau rochet de dentelle — Joséphine donc se met en confiance. Elle avoue à fion père qu'elle n'est pas mariée à l'église, et le Pape, après avoir félicité 562 /?//e de la volonté qu'elle montre de se mettre en règle avec la sainte loi, lui promet d'exiger de l'Empereur le mariage.

Ainsi, pour Napoléon, c'est la carte forcée. Tel qu'il est, avec son caractère, son éducation et sa

tournure d'esprit, le Pape est bien capable d'ajourner le sacre si l'Empereur ajourne le mariage, de refuser l'un si on lui refuse l'autre. Déjà, du 18 brumaire, jour primitivement fixé, le sacre a été retardé au l*^"" frimaire puis au 11. Chaque remise amène une dépense immense, cause du mécontentement, provoque l'inquiétude. Toutes les députations civiles et militaires sont arrivées, elles emplissent Paris : on ne sait qu'en faire. Quel scandale si le Pape, venu à Paris pour sacrer l'Empereur, retournait à Rome sans avoir fait la cérémonie ! 11 faut se décider. Le 9 , dans la matinée, le cardinal Fesch donne aux deux époux la bénédiction nuptiale. Si jamais il y eut contrainte, c'est bien ici, et Napoléon a pu sans remords affirmer plus tard que sa volonté n'avait pas été libre et que le défaut de consentement, existant réellement de sa part, viciait canoniquement le mariage. Mais, de cela Joséphine ne se doute pas. Elle est impératrice, elle est mariée par un prêtre, elle est sacrée par le Pape, elle est couronnée par TEmpercur : dormi ral-ellc tranquille à présent ?

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