‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 16 sur 21 · LA GRASSINI · texte numérisé non relu

LA GRASSINI

cienne société française, des nuances insensibles qui en distinguaient les diverses coteries et des abîmes infrancbissables qui les séparaient, il envisage cette société en bloc : Joséphine, croit-il, en a été, elle pourra la lui ramener; elle sera, près des émigrés, près des gens de cour ou de noblesse, près de tous ceux qui ont été du monde, l'intermédiaire naturelle et désignée : elle dispensera les bienfaits, elle répandra les faveurs, elle réparera les injustices, elle attirera peu à peu du camp ennemi tous ces déserteurs que lui, Honaparte, veut voir entrer dans la patrie; elle servira, plus tard, de lien entre ce qui reste de l'ancien régime et ce qui s'est élevé du nouveau.

Certes, le rôle est beau et bien tracé : pour le jouer, Joséphine a Taisance, la politesse, l'élégance qu'il faut; elle possède, à un degré suprême, l'à-propos des mots aimables et bien choisis, la générosité, la grâce en offrant des présents, le tact des accueils presque respectueux, une souplesse qui lui permet d'aborder tous les' milieux et d'y être en chacun à son aise; il lui manque, à la vérité, les relations que Bonajtarte lui suppose : celles qu'elle a formées depuis la Révolution ne peuvent servir et seraient pour nuire au nouveau gouvernement si, dès le premier jour, le Consul n'avait signifié la rupture.

Au début, donc, elle se trouve fort isolée; mais à proportion que Bonaparte s'élève, les obstacles s'aplanissent, les nuances se fondent, les ambitions s'éveillent. En émigration comme à Paris, chacun s'ingénie à chercher quel contact fortuit il a pu avoir avec ces

IJeauîiarnais ou ces Tascher; on s'enquicrt des alliances lointaines, des parentés vagues et jusque-là ilésavouces; on a recours à des subalternes, à d'anciens serviteurs, et bientôt un courant s'établit portant tout Tancien monde quémandeur et besoigneux, soit vers le salon jaune des Tuileries, soit vers le salon de stuc de Malmaison.

Ce courant, qu'on n'aille pas croire qu'il est dû à Joséphine, qu'il se prononce parce qu'elle naquit Tascher et fut Beauharnais : il n'existe que parce que Bonaparte a entraîné Joséphine dans sa fortune. On vient à elle parce qu'elle est M"® Bonaparte et qu'elle approche du maître : on viendrait de même à elle quels que fussent son nom, son origine et son passé, uniquement parce qu'elle est le satellite de la planète dont on attend toute lumière. Pourtant, sincèrement peut-être, Joséphine s'attribue une bonne part de ce mouvement ; elle fait croire à Bonaparte qu'elle lui rend en cela d'inappréciables services, et, ce qui est plus étrange, elle parvient à l'en convaincre. 11 croit bien, lui, qu'il a conquis les prêtres, il peut bien croire que sa femme lui conquiert les nobles.

Quelle femme ne se fût contentée d'être ainsi montée à un tel degré d'honneurs? quelle ne se serait trouvée satisfaite de missions à la fois si diverses et si grandes? Le Consul n'avait-il pas le droit de penser que, désormais, Joséphine, gardant quelque mémoire de ses infidélités pardonnées et quelque reconnaissance du pardon, prenant, avec les années, la notion de la distance qui sépare leurs âges, compa-

LA GUASSINI 83

lissant à des faiblesses qu'elle-môme a éprouvées, laisserait passer des fantaisies qui ne pouvaient nuire ni à sa situation ni à raffeclion que lui témoignait son mari, et qui, par la crainte que IJonaparle éprouvait du scandale, par la connaissance de ce qu'il se devait à lui-môme, demeuraient toujours extrêmement secrètes?

Mais Joséphine ne l'entend point ainsi; ce n'est point qu'elle se soit reprise de passion physique pour son mari ou que l'admiration et la reconnaissance aient provoque en elle un amour moral si tendre et si entier qu'il verse dans l'extrême jalousie : elle ne pense qu'à elle-même, à sa position ; elle se dit que si Bonaparte se détache physiquement d'elle, il finira par divorcer: aussi vit-elle dans les terreurs, dans une perpétuelle appréhension, l'épiant et le faisant épier, payant des surveillants, s'abaissant à des espionnages, l'ennuyant de scènes, de larmes, de crises nerveuses, prenant pour confident quiconque l'approche et, à défaut de réalités, imaginant des rêves infâmes qu'elle donne pour des faits avérés, qu'elle déclare avoir vus, dont, au besoin, elle atteste par serment la réalité.

Ce n'est pourtant pas bien grave les premières galanteries du Consul. A Milan, le lendemain ou le surlendemain de son entrée triomphale, le 14 ou le 15 prairial, un concert est improvisé où on lui fait entendre les deux artistes les plus renommés d'Italie : Marchesi et laGrassini. Celle-ci a vingt-sept ans (elle est née à Yarèse en 1773) ; elle n'est déjà [dus, au physique, ce qu'elle était deux années auparavant^

quand, enthousiaste de Bonaparte, elle essayait vainement, en ce même Milan, d'attirer ses regards et de le prendre à Joséj)hine.

Le corps est déjà un peu gras et lourd ; la tête forte, aux traits accentués, aux sourcils charbonnés, aux épais cheveux noirs, s'est encore épaissie. Il reste de la beauté, à coup sûr, mais de celle qui court les rues en Italie : des yeux de feu, une peau bistrée, l'apparence d'un tempérament d'amoureuse qui, paraîtil, est pour tromper les gens. Elle a eu quantité d'amants, — point par intérêt, car elle n'est nullement vénale, mais par suite de méprises oij, eux comme elle, étaient de bonne foi. Il n'en est point qu'elle n'ait proclamé « un ange » le jour qu'elle l'a pris, mais ses lunes de miel n ont jamais passé le premier quartier.

Si déjà la beauté de la Grassini est en décadence, rien n'égale la pureté et l'expression de son chant, et son talent est dans son plein. Elle n'est pas grande musicienne et a peu raisonné les principes de son art, mais elle est l'art même. Sa voix de contralto, la plus touchante qu'on puisse entendre, égale et pure dans toute son étendue, est à soi seule une harmonie.

En l'écoutant, on n'entend pas une cantatrice, mais une muse. Nulle ne phrase comme elle, nulle n'interprète comme elle l'opéra sérieux (car pour l'opéra bouffon, elle y est mauvaise), nulle n'a l'ampleur tragique qu'elle déploie et ne fait passer dans une • salle de théâtre un tel frisson. Or, dès ce moment, et comme il le fut toute sa vie, Bonaparte est infini-

LA GUASSINI 85

ment sensible à la musique, surtout à la musique vocale. C'est, de tous les arts, le seul où il porte un goût particulier et personnel. Les autres, il les a protégés par politique, par la passion du grandiose et la pensée de l'immortalité : mais la musique, il en jouit réellement et pleinement, il l'aime pour ellemême et pour les sensations qu'elle lui procure. Elle calme ses nerfs, elle berce ses rêveries, elle charme sa mélancolie, elle échauffe son cœur.

Peu importe qu'il chante faux, qu'il retienne mal les airs et qu'il ne connaisse point ses notes. Il s'émeut à la musique au point de n'être plus maître de soi, au point de donner son ordre de la Couronne de Fer au sopraniste Crescentini ; c'est pourtant la mieux sentir que les gens qui croient savoir la déchiffrer.

Dans la Grassini, c'est bien moins la femme qui le séduit que la cantatrice. Elle, toute prête, attendait depuis deux ans : on peut juger si la résistance fut longue. Le lendemain du concert, elle déjeuna dans la chambre du Consul, avec Berthier en tiers, et, à ce déjeuner matinal, il fut convenu qu'elle précéderait Bonaparte à Paris et qu'on lui trouverait un engagement au Théâtre de la République et des Arts.

L'épisode, quelque peu arrangé, figura même dans le 4" Bulletin de l'Armée d'Italie , afin sans doute que Joséphine ne prît point trop d'ombrage de cette arrivée. « Le général en chef (Berthier) et le Premier Consul, y élait-il dit, ont assisté à un concert qui,

quoique improvisé, a éié fort agréable. Le chant italien a un charme toujours nouveau . La célèbre Billington, la Grassini et Marches! sont attendus à Milan. On assure quils vont partir pour Paris pour y donner des concerts. »

La malice est un peu grosse ; mais comme, en ce Bulletin, qui de fait ne s'adresse qu'à Joséphine, Bonaparte prend des précautions pour cacher son infidéUté ! comme il dissimule les dates , comme il masque, avec le nom de la Billington, le seul nom qui lui importe !

En ces jours, à Milan, qui précèdent et qui suivent Marengo , toutes les heures libres qu'il peut se donner, il les passe à écouter la Grassini.

Cette voix miraculeuse l'obsède ; il la tient pour un des plus étonnants trophées de sa campagne ; il veut que ce soit elle qui célèbre son triomphe et chante sa victoire. Pour la fcte du 14 Juillet, la fôte de la Concorde, il veut que la Grassini soit rendue à Paris, qu'elle y chante avec le ténor Blanchi un duo en italien, un morceau que le ministre de Flntérieur reçoit Tordre de faire composer sans retard « sur la délivrance de la Cisalpine et la gloire de nos armes — un beau morceau en italien, insiste le Consul, avec une bonne musique ».

Vingt-trois jours après, dans Téglise des Invalides le Temple de Mars, « décoré avec une grande décence et beaucoup de pompe », la France officielle est assemblée solennellement, et, quand le Premier Consul a pris place sur l'estrade, la Grassini entonne

LA GRASSIM 87

son duo avec Bianchi, — ses duos plutôt, car il y a deux chants en italien exécutés à la file : « Qui pouvait, dit le Monitein^ mieux célébrer Marinr/o que ceux dont cet événement assure le repos et le bonheur ? »

C'était bien un peu audacieux à Bonaparte de faire ainsi chanter sa maîtresse en cette fête ofûcielle, et, si Ton eût soupçonné la liaison, on n'eût point manqué de clabauder. Mais il semble que, à ce moment au moins, nul n'en avait le secret, pas même Joséphine qui s'en était tenue au Bulletin. D'ailleurs, le caprice, le caprice physique au moins, ne devait pas être de longue durée. Avant de quitter Milan, la Grassini, enivrée d'un succès vainement espéré jadis, s'était imaginé qu'elle allait jouer un grand rôle non seulement au théâtre, mais dans la politique. Elle s'était cru un crédit illimité, et, comme elle était par nature obligeante et bonne fille, elle était partie surchargée de placets et des pétitions de ses compatriotes.

Or Bonaparte n'était point homme à admettre qu'on lui répondît affaires lorsqu'il lui plaisait de parler amour. De plus, il exigeait que la Grassini ne se montrât nulle part, qu'elle vécût comme recluse dans une petite maison de la rue Ghantereine. Cela n'était nullement l'affaire de la dame, qui avait rêvé une tout autre existence et un affichage à l'italienne qui eût mis en vedette son nom, sa personne et son talent. Comme la fidélité n'était pas son fort et qu'elle s'ennuyait à périr, qu'elle n'avait même point

de scène où chanter, car son terrible jargon lui fermait rOpéra, et il n'y avait point à Paris, en l'an IX, de troupe italienne d'opéra séria, elle se donna pour amant Rode, le violoniste. Bonaparte le sut, rompit sans doute , mais, quelque peur que Rode eût prise de sa bonne fortune, ni lui ni la Grassini n'en pâti- . rent. Par deux fois même, le Consul leur accorda la salle du Théâtre de la République pour des concerts (le 17 mars et le 10 octobre 1801). Le second fut particulièrement brillant : la recette s'éleva à 13 868 fr. 75, et le compte rendu de Suard, dans le Moniteur, atteignit des hauteurs vainement lyriques.

Puis, Giuseppina Grassini reprit sa vie aventureuse d'étoile allant et venant de Berlin à Londres, à Milan, à Gênes, à la Haye, adulée et fêtée partout, avec des engagements de 3 000 livres sterling pour cinq mois . Pourtant , lorsqu'elle traversait Paris , elle venait frapper à la porte de l'appartement secret des Tuileries, et cette porte s'ouvrait pour elle. Cela était sans nulle conséquence, mais Joséphine n'en perdait pas moins l'esprit. « Tai appris, écrit-elle à une de ses confidentes, que depuis dix jours la Grassini était à Paris. Il paraît que c'est elle qui cause toute la peine que j'éprouve. Je vous assure, ma petite, que si j^ avais le plus petit tort je vous le dirah avec franchise. Vous feriez bien d'envoyer Julie , (c'est la femme de chambre) pour savoir s'il entre quelqu'un. Tâchez aussi de savoir où cette femme demeure. »

LA GHASSINl Sî)

En vérité, n'est-ce point là toute la nature de Joséphine ? Que lui importe la Grassini ? Ne sait-elle point qu'il ne peut y avoir de liaison sérieuse entre elle et Bonaparte, que c'est là simplement un de ces revenez-y oii le souvenir a bien plus de part que le désir ? Non, il faut qu'elle sache, il faut qu'elle espionne, il faut qu'elle amasse des armes, et ces plaintes, ces lamentations contre son mari adressées à une femme que le Consul n'aime point et qu'il a presque mise hors des Tuileries, n'est-ce pas toute son àme?

Pourtant il semble bien qu'elle est calmée en 1807 quand, la Musique de la Chambre commençant à s'organiser, Napoléon rappelle la Grassini à Paris. 11 offre à la chanteuse — c'est bien uniquement à la chanteuse et non à la femme — 36 000 francs de traitement fixe, 15 000 francs de gratification annuelle, sans compter les gratifications accidentelles, et 15 000 francs de pension à sa retraite. Elle aura de plus la salle de l'Opéra ou la salle des Italiens pour y donner, une fois chaque hiver, un concert à son bénéfice, et elle utilisera à son gré ses congés, emportant par les villes son titre sonore de première cantatrice de S. M. l'Empereur et Roi.

Il est vrai que ce titre n'est point pour la défendre des bandits qui courent les routes, et, le 19 octobre 1807, près de Rouvrai, sur les confins de l'Yonne et de la Côte-d'Or, sa chaise de poste n'en est pas moins attaquée par quatre déserteurs d'un régiment suisse. La pauvre est violentée, dévalisée

et maltraitée ; mais deux jours après, justice est faite des agresseurs, et l'Empereur admet dans la Légion d'honneur le sieur Durandeau, commandant de la garde nationale de Yiteaux, qui a tué de sa main deux des bandits et a arrêté un troisième.

On prétend que la Grassini en telle occurrence supplia les brigands qui lui avaient pris le portrait entouré de brillants de Bonaparte de garder les diamants et de lui rendre l'image de son « cher gouvernement ». N'était-ce pas elle qui, disait-on, dans un salon oii l'on s'indignait de la Couronne de Fer donnée à Crescentini, s'était écriée : « Eh bien ! mais vous oubliez sa blessoiire ! » Elle avait de l'esprit, de l'esprit d'artiste, comme a dit un homme du monde qui l'a connue, de cette blague agrémentée d'accent italien qui allait aux mots crus et bravait ce que Boileau appelle l'honnêteté. Il suffit de cela.

De 1807 à 1814, les choses vont ainsi. La Grassini reçoit de l'Empereur seul 70 000 francs par an, plus ce qu'elle reçoit du public. Celui-ci avec les années est moins enthousiaste : on le voit bien -aux Italiens, en novembre 1813, quand, à grand fracas, on donne les Horaces et les Curiaces de Cimarosa. Mais, au Théâtre de la Cour, c'est toujours le môme succès, quoique la cantatrice approche des quarante ans ; ce sont les mêmes empressements de l'Empereur et les mômes générosités. Elle ne s'en crut point obligée à la gratitude, et, l'Empire tombé, soit besoin d'argent, car elle avait le vice d'être

Page 1