‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 21 sur 21 · SUISSE, ETC., ETC., ETC · texte numérisé non relu

SUISSE, ETC., ETC., ETC

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Article premier. — Les biens situés dans le royaume de Naples désignés dans l'état ci-joint et qui font partie de notre domaine privé, sont donnés comme nous les donnons par le présent décret au comte Alexandre-Florian-Joseph Colonna Walewski, pour composer le majorât que nous instituons en sa faveur et auquel nous affectons le titre de comte de l'Empire.

Art. 2. — Ces biens seront transmissibles à la descendance directe, légitime, naturelle ou adoptive, de mâle en mâle par ordre de primogéniture dudit comte Walewski.

Art. 3 — S'il arrive que le comte Walewski vienne à décéder sans enfants mâles, nous ordonnons que ses filles, s'il en a, nées d'un légitime mariage soient appelées à recueillir les biens composant le majorât et à les diviser entre elles par parties égales.

Art. 4 — Dans le cas prévu par le précédent article, la part des susdits biens échéant à chacune des filles du comte Walewski sera transmissible avec le titre de comte à la descendance directe, légitime, naturelle ou adoptive, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, de celle qui l'aura recueillie.

Art. 5. — Conformément à nos statuts du l*^"" mars 1808, les biens composant le majorât du comte Walewski feront retoui à notre domaine privé, 1° si ledit comte Walewski décède sans postérité ; 2^ par l'extinction de la descendance mascu- Une ; 3° par l'extinction de la ligne masculine de chacune des filles dudit comte Walewski, qui, par l'effet de l'article 3, auraient été appelées à recueillir une portion du majorât.

Art. 6. — Jusqu'à la majorité du comte Walewski, nous

entendons que la dame Marie comtesse Golunna Walcwska, née Laczinska, sa mère, ait la pleine et entière jouissance des revenus et fruits composant le majorât, à la charge pour elle de pourvoir à l'entretien et à Téducation de son fils suivant son état, comme aussi d'administrer lesdits biens ainsi que le ferait un bon père de famille et sans que ladite dame Walewska soit tenue de rendre aucun compte des revenus et fruits desdits biens, duquel compte nous la dispensons par exprès.

Art. 7. — A compter de la majorité du comte Walewski et lorsqu'il sera rentré en pleine jouissance de son majorât, nous le chargeons de payer à ladite dame Walewska, sa mère, une pension annuelle et viagère de cinquante mille francs.

Art. 8. — Arrivant le cas prévu par l'article 3, où par le décès du comte Waleswski sans postérité mâle le majorât se trouverait transporté aux filles dudit Walewski, chacune d'elles sera tenue de payer la susdite pension pour la part qu'elle aura recueillie dans les biens du majorât.

Art. 9. — Si le majorât fait retour à notre domaine privé, nous entendons que ladite dame Walewska conserve jusqu'à son décès la pleine et entière jouissance des revenus et des fruits des biens composant le majorât.

Art. 10. — L'état des biens que nous affectons au majorât du Comte Walewski sera adressé avec le présent décret à notre Cousin le Prince Archichancelier de l'Empire, afin que, sur les poursuites et diligences de ladite dame Walewska, il fasse rédiger dans les formes ordinaires les lettres patentes contormes aux dispositions du présent décret, comme aussi pour qu'il ait à procédera l'acte de l'investiture que nous autorisons ladite dame Walewska à prendre au nom de son fils, dérogeant à cet égard et en tant que besoin à toutes luis, règles et usages contraires.

Art. H. — Après l'expédition de nos lettres patentes et lorsque ladite dame Walewska aura pris l'investiture, l'intendant général de notre domaine privé mettra ladite dame Walewska au nom de son fils en possession des biens dont nous disposons par le présent décret et lui remettra tous les titres qui en justiRent la propriété.

Art. 12. — Notre Cousin, le Prince Archichancelier de l'Empire et Tlnlendant Général de notre Domaine privé sont chargés chacun en ce qui les concerne, de l'exécution du présent décret.

Par l'Empereur :

Le Ministre Secrétaire d'État Intendant général du Domaine privé,

Le comte Daru.

Ce majorât composé, ainsi qu'il résulte de l'état joint au décret, de soixante-neuf fermes ou parcelles de terre louées à divers moyennant une somme totale de 169 516 fr. 60 provenait des biens réservés par l'Empereur lors de Taccession do Murât au trône de Naples et formait le reliquat des domaines qui avaient servi à établir la dotation des ducs d'Otrante, de Gaëte, et de Tarente et du comte Régnier.

Les lettres patentes furent signées par l'Empereur à Kônigsberg le dS juin ; l'investiture du majorât fut donnée par le Conseil du sceau le 13 août, le mandataire de M""^ ^Yale^vska prit possession des biens le 12 octobre, et la jouissance des loyers data du commencement de l'année rurale.

jyjme ^Yalewska était venue à Varsovie pour assister à la résurrection de sa patrie. L'archevêque de Ma- .lines l'y traitait en « fac-similé d'Impératrice », et on s'étonnait de son « aplomb modeste » dans une situalion assez difficile, car on ne doutait point que, sous prétexte de ses alTuires, le vrai mobile de son voyage n'eût été l'espoir d'être appelée au quartier général.

Elle n'y est point maiiilée et retourne à Paris, où il semble qu'elle se répande davantage dans le monde. Ce n'est pas parce que, sur les invitations réitérées de Joséphine, elle se rend à Malmaison avec son fils que l'Impératrice comble de joujoux et de cadeaux; mais c'est qu'on lui voit des toilettes qui ne peuvent être faites que pour la cour impériale. Voici paraître en 1813 deux grands habits : Tun est une robe de velours noir avec chérusque en tulle lamé d'or fin, l'autre un grand habit en tulle blanc avec chérusque et toque à plumes.

Jusque-là, bien qu'elle soit élégante et que, pour ses robes du soir, elle dépense, chez Leroy seulement, plus de trois mille francs par semestre, elle n'a point de robe de cour. Dans ses toilettes, elle continue à affectionner le blanc ou les nuances éteintes, un peu endeuillées; on lui voit des robes en levantine lilas, en tulle blanc avec trois montants d'acacia, en tulle blanc garni en roses elTeuillées et appliquées; ou bien c'est le blanc et le bleu, les couleurs polonaises : comme une robe en taffetas ombre bleu et blanc, une robe en tulle bleu garnie de bruyères et de marguerites blanches...

Napoléon, pour se souvenir d'elle, n'a pas besoin qu'elle se montre à la Cour : il n'en faut pour preuve qu'une lettre écrite de Nogent, le 8 février 1814, au milieu des angoisses de la campagne de France, au lendemain de Brienne, à la veille de Champaubert : craignant que Murât ne confisquât la première dotation, il a chargé son trésorier général, M. de la Bouillerie, d'établir un nouveau majorât de cinquante

mille livres de rente pour le jeune comle Walewski, de façon que, en cas qu'il mourût, sa mère en fût héritière. Il s'inquiète a la pensée que toutes les formalités ne sont pas accomplies, que les actions sur les Canaux formant 30 000 livres de rente ne sont point immobilisées, que les vingt autres mille francs sur le Grand livre ne sont point inscrits, et il écrit de sa main à la Bouillerie :

« J'ai reçu votre lettre relativement au jeune Walewska. Je vous laisse carte blanche. Faites ce qui est convenable, mais faites de suite. Ce qui m'ialéresse, c'est surtout l'enfant, et la mère après.

a Nogent, S février. »

De cela, elle ne sait rien, car jamais âme ne fut plus désintéressée que la sienne. A Fontainebleau, aux derniers jours, lorsque l'Empereur, abandonné de tous, venait de chercher dans la mort un asile que sa destinée lui refusa, elle arrive, et, toute une nuit, dans une antichambre, elle attend qu'il la fasse appeler. Lui, absorbé par ses pensées, épuisé par cette crise physique qu'il vient de traverser, ne songe à la demander qu'une heure après qu'elle est repartie. « La pauvre femme! dit-il, elle se croira oubliée! »

Elle lui écrit et, de sa main, il répond ;

« Marie, j'ai reçu votre lettre du lo. Les sentiments qui vous animent me touchent vivement. Ils sont dignes de votre belle âme et de la bonté de votre cœur. Lorsque vous aurez arrangé vos aiïaires, si vous allez aux eaux de Lucques ou de Pise, je vous verrai avec un grand et vif

intérêt ainsi que votre fils pour qui mes sentiments seront toujours invariables. Portez-vous bien, n'ayez point de chagrin, pensez à moi avec plaisir et ne doutez jamais de moi.

« Le 16 avril. »

Au mois d'août, elle est à Florence. Elle va s'embarquer pour aller à Naples reconnaître les Liens qui sont à son fils et solliciter de Murât qu'il les lui conserve. Elle fait demander à l'Empereur de vouloir bien la recevoir et, à la fin du mois, accompagnée Je son fils, de sa sœur, de son frère, le colonel Laczinski, elle débarque à l'ile d'Elbe et passe une journée près de TEmpereur à l'Ermitage de la Marciana. En I8I0, dès qu'elle apprend le retour de Napoléon à Paris, elle se hâte d'accourir et, parmi ces femmes dont le dévouement survit à la fortune et qui se montrent les plus assidues à l'Elysée et à Malmaison, c'est elle qu'il faut citer la première.

Mais, après le départ pour Sainte-Hélène, elle se crut libre. M. Walewski étant mort depuis 1814, elle épousa en 1816, à Liège, oi^i il avait dû se réfugier après le second retour des Bourbons, un cousin de l'Empereur, le général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la Garde, un des plus brillants et des plus braves officiers de la Grande Armée. Ce mariage affecta vivement le captif de Sainte-Hélène. « L'Empereur, dit un de ses compagnons, avait toujours conservé une tendresse extrême à M""*^ Walewska, et il n'était pas dans sa nature de permettre à ce qu'il aimait d'aimer autre chose que lui. » Au reste, la

pauvre femme n'eut point le temps de se familiariser avec le bonheur. Le 9 juin 1817, elle accouche à Liège. Elle rentre à Paris, où son mari a obtenu de revenir, et, à peine arrivée, elle meurt en son hôtel de la rue de la Victoire^ le 15 décembre 1817.

Quant à son fils, dont l'Empereur avait dit dans son testament : « Je désire qu'Alexandre Walowski soit attire au service de France dans Tarmée, » on sait quelle brillante carrière il a remplie. Sa vie de soldat, d'écrivain, de diplomate et d'homme d'Etat est mêlée trop intimement à l'histoire contemporaine pour qu'il soit nécessaire de s'y étendre et pour qu'il soit opportun de l'apprécier.

' La comtesse Pofoçka, dont les mémoires viennent de paraître, a traduit d'une façon bien curieuse les sentiments d'envie qu'avait fait naître, chez les femmes de la haute aristocratie polonaise, la liaison de l'Empereur et de M""* W^alewska. Il n'est, contre elle, guère d'affirmations auxquelles elle ne se livre ; mais tout ce qu'elle rapporte confirme expressément un récit dont les éléments principr\ux — est-il besoin de le dire ? — ont été fournis par les papiers même et les fragments d'autobiographie de la principale intéressée.

La mort de N.ipoléon-Gharles a aboli les rôves d'hérédité que Napoléon avait formés ; la naissance de Léon a dissipé ses incertitudes sur sa descendance ; Tamour pour M""^ Walewska a fait décroître dans son cœur rimage de Joséphine. A Tilsilt, il n'y a peutêtre point un échange direct de paroles sur une alliance avec une grande-duchesse de Russie, mais, dès le retour de Tilsilt, tout se prépare en vue du divorce : pour la première fois, l'Empereur en accepte l'idée. Seulement ici, de la conception de l'idée à la réalisation, quel long intervalle! Ailleurs, dans les opérations oii son esprit seul est engagé, lorsque la résolution est prise, il ne souffre point de délai el poursuit son Lut sans que rien l'arrête. Ici, c'est bien son esprit qui a envisage les inconvénients de la stérilité de Joséphine, les avantages d'un divorce et d'un second mariage, mais c'est son cœur qui s'oppose à ses desseins politiques et qui, durant deux pleines

années, de juillet 1807 à octobre 1809, le fait hésiter, se donner et se reprendre, dans une altitude étrange que la politique n'explique point, que l'amour seul détermine.

Avant que Napoléon ait acquis l'énergie de rompre avec une femme à laquelle l'ont attaché une habitude de dix années, une grande passion, l'ardeur de son tempérament, la vanité même, une femme qu'il a aimée assez pour l'appeler à partager son trône et pour la préférer quelquefois, elle et les siens, à ceux qui lui tiennent par le sang, il faut que, fil à fil, le lien qui les unit se soit usé et brisé et que le divorce, cessant d'être seulement profitable, soit devenu nécessaire. Du premier coup, il n'a pu se résigner à sacrifier cette compagne à laquelle il prête d'autant plus de qualités qu'il se croit au moment de se rendre plus coupable envers elle. « Elle n'y résistera point : elle en mourra ! » N'en arrive-t-il pas à penser que sa fortune à lui dépend d'elle et de son étoile ?

Mais ce n'est point une vaine superstition qui l'arrête, pas même le souci de l'opinion que prendront de lui ses anciens compagnons d'armes, l'armée et le peuple, si, deux années après le couronnement, il répudie la femme qu'il a fait sacrer : il ne s'occupe point de l'opinion : il n'écoute que son cœur et il recule. Devant ses hésitations, quelques-uns de ses plus affidés, tels que Fouché, s'imaginent de précipiter le dénouement, et veulent, par d'adroites insinuations, déterminer Joséphine à prendre elle-même l'initiative

du sacrifice. Napoléon ne peut méconnaître que cet excès de zèle peut être inspiré par les projets qu'il a formés, que même il a laissé entrevoir. Mais, plus il se sent faible, plus il est violent; il s'encolère, il désavoue rudement Fouché, il le traite comme jamais nul homme de quelque condition qu'il fut n'a été traité par lui. C'est lui qu'un de ses ministres a pensé faire céder à sa pression! Et ce ministre, ce policier fuyant, se permet de pénétrer dans sa vie intime, d'entrer sa face hideuse dans la chambre conjugale ! Joséphine profite de l'indignation momentanée, et, bien dirigée par Talleyrand, qui, celte fois, pour une cause ou une autre, veut faire obstacle à Fouché, elle va droit à Napoléon, qui n'ose avouer son projet, hésite, chancelle, se laisse reprendre.

Alors, c'est fini pour un temps des listes de princesses nubiles établies d'après les almanachs, des renseignements confidentiels réclamés des agents extérieurs, des portraits soigneusement réunis pour se former une opinion. Napoléon « revient à sa femme bien plus que par le passé, par de fréquentes visites nocturnes. Il la presse dans ses bras, il pleure, il lui jure la tendresse la plus vive ». En vain l'atlaque-t-on à nouveau et croit-on l'avoir convaincu, la vue de sa femme ranime en lui tous les sentiments anciens, et c'est elle, maintenant, qui, prenant son avantage, pose la question et envisage en apparence, plus résolument que lui-même, l'hypothèse du divorce. Ce n'est point elle — et elle le lui signifie — qui viendra au-devant de sa résolution : s'il ordonne, elle obéira ;

mais il faut qu'il commande. Et il n'a point la force de commander. Pour assurer son pouvoir, pour fonder Tédifice de sa dynastie, pour garantir — selon les prévisions humaines — la perpétuation de son œuvre, « Ihomme au cœur de fer » doit écarter une femme, et il ne le peut pas.

Pour amoureux qu'il est redevenu, au moins par intermittences, s'est-il fait plus fidèle? Non, — et dans le sentiment qu'il éprouve pour sa femme, la fidélité n'a rien à voir. Son amour est fait de souvenirs, de pitié, de reconnaissance, de tendresse ; le désir n'y est qu'une réminiscence, sans illusion sur la beauté et la jeunesse de la femme. Par suite, si Napoléon trouve à sa portée des feinmes plus jeunes et plus jolies, il peut fort bien les désirer et les prendre, sans que son affection pour Joséphine en soit diminuée. Ce séjour à Paris et à Fontainebleau d'août à octobre 1807 est le beau temps de M"'° Gazzani, et même M™° Gazzani n'est point seule. L'amusement purement physique qu'elle procure, et auquel son extrême beauté a pu seule donner un semblant d'intérêt, ne pourrait occuper Napoléon deux mois durant. A Fontainebleau, on croit quïl va devenir

amoureux de M™® de B , dame pour accompagner

la princesse Pauline. Cette dame de B , dont le

mari a un semblant d'alliance avec les Beauharnais et qui doit à cette parenté lointaine sa place à la cour, en est une des plus jolies femmes. Sa beauté superbement épanouie — elle vient d'avoir vingt-huit ans — s'étale sur un corps gigantesque, un corps de

cinq pieds six pouces. Certains trouvent naôme que, pour cette immense taille, la tête est trop petite et les traits enfantins ; mais ceux-là ne l'ont point vue en reine du jeu d'échecs au quadrille du bal Marescalchi. De l'esprit avec cela, point d'argent et nul préjugé. L'Empereur la voit aux déjeuners de chasse, dont elle ne manque pas un, et la remarque ; il le lui fait savoir, et on dit même qu'il le lui écrit. Son appartement ayant été choisi au rez-de-chaussée du château, sur le jardin de Diane, est propice aux visites du soir : il faut passer par la fenêtre, et, dans l'embrasure, une haute marche expose les imprudents à des chutes bruyantes, mais la dame est accueillante et sait faciliter les accès. Elle s'en trouve bien, et le mari, fort âgé et des plus naïfs, s'en frotte les mains : « Ma femme, dit-il un jour dans un salon, a dans l'esprit des ressources incroyables. Nous ne sommes pas riches, et nous le paraissons grâce à son talent : c'est un vrai trésor! » Tant elle travaille qu'elle le fait chambellan d'un des Rois frères de l'Empereur, le dernier promu, et baron de lEmpire, pour qu'elle soit baronne. Mais l'aventure, dont quelques-uns ont douté tant le secret fut bien gardé, n'est point suivie après le voyage de Fontainebleau, et le mari doit rabattre de ses joies. Il éprouva d'autres déplaisirs.

M""' de B se brouilla avec sa princesse à propos

d'un brillant officier; elle fut rayée des listes impériales et dut se retirer dans sa terre, tandis que l'officier partait pour l'Espagne, oii il fut grièvement blessé. Au retour, après guérison pour lui et divorce

pour la (lamo, il y eut mariage, et on serait indiscret à citer des dates.

Peut-être encore à ce moment se trouve-t-il quelque temps en liaison avec une autre dame de la princesse Pauline, une certaine M"™® de Mathis pour laquelle nul ne paraît s'expliquer le goût qu'il a pris. « Elle est, dit l'un, petite, blonde, ronde comme une boule et un peu moins fraîche qu'une rose. » « C'était, dit un autre, une petite blonde assez grasse à laquelle je ne trouvais rien de remarquable et je n'ai jamais conçu ce sentiment-là. » Elle vécut tard et avec sa perruque blonde toute frisottée, sur sa têle trop grosse pour son corps, si épais fût-il, et que des toutes petites jambes portaient à peine, on s'étonnait qu'elle eût pu jamais avoir quelque agrément et que l'Empereur l'eût trouvée de son goût. Mais elle en avait des preuves écrites et qu'elle ne se faisait pas faute de montrer.

Pour avoir pris des distractions, pour être revenu au lit conjugal, pour s'être laissé toucher par ses souvenirs, pour s'être attendri et énervé, Napoléon ne s'est point convaincu, n'a point renoncé à l'idée qui l'obsède et qui le hante, que sous toutes les formes lui représentent ses conseillers et, bien plus vivement, sa propre ambition et sa raison. C'est bien en vue du divorce futur qu'il part en Italie à la fin de 1807. Une des inquiétudes de Joséphine, c'est le sort qui, elle répudiée, sera fait à son fils. Or, si Napoléon, dès 1805, a établi Eugène en Italie comme vice-roi ; si, en 180G, lorsqu'il Ta marié à la princesse Auguste,

il lui a donné le titre do Fils de France, les promesses qu'il a faites n'ont point encore reçu la sanction suprême d'un acte législatif, et l'assurance de l'hérédité du royaume sur la tête d'Eugène et de ses descendants est purement verbale.

Il veut donc sur ce point rassurer à la fois sa femme et la maison de Bavière; et il veut aussi s'éclairer sur un projet d'union qui serait décent. S'il a regretté de n'avoir point épousé la Vice-Reine, la princesse Auguste, « la plus belle personne des Cercles, comme on disait avant lui, » la sœur d'Auguste, la princesse Charlotte, ne serait-elle point la femme qui lui conviendrait? et c'est pour cela, sans doute, qu'il convoque à Milan le roi et la reine et la princesse de Bavière. Entre temps, il réfléchit qu'il ne saurait être le beau-frère de son beau-fils. De plus, la jeune fille lui plaît moins qu'il n'espérait. Il la laisse donc à ses étranges destinées et se retourne à un nouveau plan : celui d'une alliance de famille.

N'est-elle point déjà grandelette et bonne à marier, cette Lolotte qu'il n'a point vue depuis cinq ans et que jadis, la tenant par la main, il menait par ses salons consulaires? C'est la fille des premières noces de Lucien aveccelte Catherine BoyerqueNapoléonaimait en sœur, malgré qu'elle fût la fille de petits aubergistes de Saint-Maximin du Var et que, à ses débuts dans la famille, elle ne sût même pas signer son nom. Sans doute, depuis qu'elle a échappé à la tutelle d'Elisa, depuis qu'elle est partie de France avec son père et sa belle mère, Lolotte a dû embrasser leurs

querelles; mais elle n'a pas encore quinze ans, les souvenirs de la première enfance peuvent se réveiller en elle : l'Empereur, à ce point familial qu'il a scrupule de distraire pour qui n'est point Bonaparte une part quelconque de ses grâces souveraines, à ce point fraternel que, avec ses frères, sa vie se passe à pardonner et que la réconciliation avec Lucien lui semble un intérêt de premier ordre, peut rêver d'enter sa postérité sur sa propre race et de faire ainsi procéder sa dynastie uniquement de lui. D'ailleurs, si vraiment l'écart de l'âge est trop grand, si la jeune fille éprouve des répugnances, si lui-même conçoit des scrupules, à défaut de son trône, ne peutil appeler Lolotte à partager quelqu'un des trônes d'Europe, qu'il bonapartisera ainsi : celui d'Espagne par exemple. Pour son jeu d'avenir, ce n'est point une carte inutile que cette fille de son sang, la seule à peu près nubile. Il la fait ramener à Paris ; il l'établit chez Madame Mère en observation ; mais Lolotte y reste peu. Elle égaie son père par ses correspondances sur la Cour, ne semblant point se douter que ses lettres sont surveillées. Napoléon reconnaît qu'il n*y a rien à faire de la fille de Lucien ; il la renvoie en Italie. Elle n'y trouva point une couronne souveraine, mais du moins une couronne fermée : elle épousa en 1813 le prince Gabrielli et ne mourut qu'en I8G0.

Pour les projets matrimoniaux, le voyage d'Italie a donné de médiocres succès, et pourtant Foucbé s'est encore agité à répandre et à accréditer le bruit

(lu divorce, s'exposant à des lettres fulminantes qui n'arrêtent point son intrigue. Si fin soit-il et avisé d'ordinaire, il ne comprend pas que le moment est passé, que si les périls d'Eylau, du complot formé en son absence, ont pu toucher politiquement l'esprit de l'Empereur, l'impression n'a pas été assez vive pour être durable, pour que la nécessité de laissera Paris, lorsqu'il en part pour quelque guerre, une vivante représentation de lui-même s'impose à sa pensée. Pour le décider, il eût fallu un parti tout prêt : celui de Russie est à échéance assez longue ; il n'y a rien à faire avec la Bavière, plus rien en ce moment avec l'Autriche, qui s'clait offerte en I8O0, mais n'a plus de fille à marier. L'alliance de famille est une réserve, mais que de dangers à craindre avec les Lucien 'et que de difficultés ! Donc il faut savoir attendre.

Et c'est bien ainsi que fait Napoléon à son retour, pendant les trois mois qu'il passe à Paris. Son cœur est tout occupé parM""® Walewska, récemment arrivée de Pologne. Sa pensée est distraite par quantité d'affaires, celles d'Espagne surtout, qu'il prétend mener à bien avant de reprendre avec Alexandre l'entretien de Tilsilt. Ce n'est que par intermittences qu'il revient au divorce : plus incapable que jamais — bien qu'à présent Talleyrand l'y pousse — de prendre une décision, et surtout de signifier une volonté, agité, nerveux au point d'en être vraiment malade, d'en avoir de terribles crises d'estomac, et, dans ces jours-là, attirant sur son lit sa femme toute vêtue pour un cercle de Cour, pleurant sur elle

et sur lui-même, sanglotant qu'il ne peut la quitter.

Non! il ne peut. On dirait que, par un sort, il lui est lié, qu'elle possède contre lui un talisman d'amour. Bien qu'il dise parfois qu'il la trouve vieille et qu'elle est laide, c'est avec elle, durant le séjour à Marrac, des enfantillages et des jeux gamins d'amant tout à fait épris. Il ne semble plus qu'il lui reste un souci d'avenir et une arrière-pensée de rupture quand, dans les promenades, devant les chevau-légers d'escorte, il poursuit Joséphine sur la plage, la poussant dans l'eau à la chambre damour^ en riant à plein gosier. Ou bien des fantaisies comme ce jour où l'Impératrice se pressant perd ses souliers, oîî lui, les prenant, les jetant au loin, la contraint de monter dans la voiture ainsi déchaussée, pour mieux voir et sentir ces pieds qu'il ^aime.

Et, en ces moments, ce n'est pas seulement le physique qui le touche, mais le moral : jamais Joséphine n'a été mieux inspirée qu'en ce voyage de Bayonne, jamais elle ne s'est mieux employée à le servir, n'a déployé plus de finesse.

Gomme à bon droit il la trouve à sa place, intelligente, adroite, pleine de tact, en l'étrange rencontre qu'il faut subir avec les souverains d'Espagne. Gomme ensuite, pendant ce voyage triomphal à travers les provinces du Midi et de l'Ouest, par une température à ce point torride qu'il faut marcher de nuit pour avoir un peu de fraîcheur, pendant ce voyage 011 chaque station est marquée par des fêtes pareilles, également peu distrayantes, des réceptions et des

présentations sans fin, où il subit lui-môme la lassitule des ovations; comme elle, toujours debout, toujours prête malgré migraines et malaises, toujours exacte et ponctuelle, toujours un sourire gracieux sur les lèvres, dit à propos à chacun le mot qui le flatte, sait d'un geste touchant et qui conquiert détacher et offrir aux femmes et aux jeunes filles les bijoux dont elle a eu soin de se parer, et d'un présent offlciel et banal faire un cadeau personnel et intime I Gomme elle a l'air de s'intéresser aux choses et aux êtres, aux familles, aux enfants, à tout ce qui flatte le mieux les mères! Gomme elle semble née pour le doubler, pour mettre sa faiblesse caressante près de sa puissance dominatrice, pour séduire les cœurs en même temps que lui enflamme les esprits !

Et pourtant, quoiqu'il ait subi plus qu'autre le charme de Joséphine pendant ces quatre mois (d'avril à août) où il a vécu uniquement avec elle et ne lui a fait qu'une courte infidélité avec M"° Guillebeau, au retour, l'idée du divorce le reprend, et nul doute qu'elle ne soit pour beaucoup dans le voyage d'Erfurth. G'est pour insinuer à Alexandre qu'il est disposé à offrir son trône à une des grandes-duchesses qu'il emmène Talleyrand. Mais là, Talleyrand, au lieu do servir son maître, le trahit sans scrupule : c'est lui qui fournit à l'Empereur de Russie le moyen d'éluder la demande de Napoléon, qui jette les bases d'une coalition nouvelle contre la France et prépare la guerre de 1809.

Après Erfurth, il faut qu'à toute course Napoléon

regagne Paris et la frontière d'Espagne. Il se confie eux demi-paroles, aux demi-promesses que lui a faites Alexandre et s'imagine qu'après en avoir fini avec l'émeute espagnole, rien ne sera plus simple que de réaliser le mariage russe. Ce n'est point une émeute, c'est une insurrection : oîi il croyait que deux mois suffiraient pour un triomphe définitif, il en met trois pour ne remporter que de stériles victoires. Puis, des complots à Paris dans sa propre famille, sa mort escomptée, l'Autriche en armes de nouveau et se préparant à l'offensive, la révolte des peuples prêchée en Allemagne par les Archiducs et la guerre sainte fomentée par les sociétés secrètes. 11 repart de Benavente, franchissant les relais au galop de ses chevaux éperonnés, courant la poste comme un de ses pages. Pas même trois mois à Paris, le temps de démasquer quelque traître, de mettre ses affaires en ordre, d'organiser une armée et de la pousser vers le Danube, et il repart, l'Autriche ayant attaqué, l'archiduc Charles ayant envahi le territoire de la Confédération.

Mais quand, à Schœnbrûnn, après cette course vertigineuse qui a duré presque sans arrêt dix-sept mois, il s'arrête et réfléchit, la nécessité inévitable du divorce lui apparaît. Ce n'est pas seulement l'obligation d'assurer rhérédité, et pourtant, un fils lui naissant, que deviendraient les trames ténébreuses de Murât et de Caroline? — C'est aussi l'utilité, à Paris, lui absent, d'un représentant de sa personne autour de qui se rallieraient ses amis, en des cas

LE DIVORCE 2i3

comme celui d'une descente anglaise ou d'une levée de boucliers royalistes. Et Joséphine n'est plus là pour troubler ses sens par le souvenir des amours anciennes, pour émouvoir son cœur par la pensée des fortunes partagées, pour effrayer son imagination par le brisement de leurs destinées associées et la décadence de son étoile. Une autre femme, aussi attentive, bien plus timide et réservée, autrement jeune et belle, et celle-ci féconde, lui tient une société discrète et tendre, lui donne par surcroît la promesse, la certitude d'une paternité prochaine. S'il a pu encore douter de lui-même avec Eléonore, ici plus de doute possible, car il sait l'étendue du sacrifice que, à Varsovie, cette femme lui a fait ; il sait la vie qu'elle a menée depuis deux ans : c'est lui-mcme qui a préparé sa prison à Schœnbrûnn et qui l'a close comme il a voulu.

Aussi, plus d'hésitation ! C'est décidé, c'est résolu, c'est fini de celle lutte qui, deux |)leines années, a occupé son esprit et tordu son cœur; cette lutte avec lui-même, où les journées et les nuits ont été emplies par l'angoisse nerveuse de la rupture, où, avant de se déterminer au sacrifice, il a épuisé toutes les combinaisons qu'a pu lui offrir la fertilité de son esprit. Adoption d'un enfant naturel, simulation d'une grossesse, retour même à un des fils d'IIortense, il a tout envisagé, tout retourné, se serait prêté à tout ; mais, de fait, un seul système est pratique, un seul peut assurer l'Empire. Il le sent, il le comprend. Aussi, pour s'épargner les émotions, pour les épargner sur-

tout à sa femme, pour ne point retomber aux br'^itations et aux faiblesses, de Schœnbriinn même, il ordonne à rarchitecle de Fontainebleau qu'on ferme la communication entre l'appartement de l'Impératrice et son appartement. Et quand Joséphine arrive — en retard pour la première fois, — il défend sa porte, demeure avec ses ministres. Plus d'entretien particulier, point d'occasion pour une explication ; toujours, à dessein, du monde entre lui et elle. A des intermédiaires, à des affidés, des insinuations ; aux plus intimes, des ouvertures. Pour le dernier combat, après avoir tenté d'Hortense qui se récuse, il appelle d'Italie Eugène, et quand il le sait en route, il provoque lui-même, à Paris, la suprême conversation, celle où il doit d'obligation annoncer à Joséphine sa résolution. Elle s'y attend, non pas seulement depuis 1807, mais depuis toujours. Le voilà donc éclaté, ce coup dont elle a mis toute son adresse à se garantir, dont la terreur a empoisonné toute sa vie, ce divorce menaçant dès le retour d'Egypte, dont la pensée obsédante revient au moment du Consulat à vie, lors de la proclamation de l'Empire, à chacune des époques où la Fortune semble plus la combler ! Mais cette fois rien à faire, rien à tenter, nulle échappatoire, nul remède. Elle risque quand môme les évanouissements et les larmes, mais sans espoir de le reprendre, uniquement pour tirer de la situation le meilleur parti possible. Elle veut un établissement pour son fils, des promesses et des actes. Pour elle-même, elle entend d'abord et surtout ne point s'éloigner de Paris,

LE DIVORCE 2i5

puis que ses dettes soient payées, puis qu'on lui conserve le rang et les prérogatives d'Impératrice, puis qu'elle ait de l'argent, bien de l'argent. Et elle en a, elle a tout ce qu'elle veut : l'Elysée pour palais de ville, Malmaison pour résidence de campagne, Navarre pour château de chasse, trois millions par année, une maison d'honneur égale à sa maison d'autrefois, le titre, les armoiries, les gardes, l'escorte, tout le train extérieur d'une Impératrice régnante, une place à part dans l'Etat, si étrange qu'elle paraît unique et sans exemple ou que, pour en trouver une semblable, il faudrait remonter aux époques de Rome et de Byzance.

Mais de l'argent, des palais, des titres, ce n'est rien pour lui ; il donne mieux : ses larmes. Il donne ces jours de deuil usés à Trianon au jeu — lui qui ne joue jamais ! — et cette perpétuelle inquiétude au sujet de sa femme, qui lui fait, sur la route de Malmaison, précipiter à galops éperdus les pages, les écuyers, les chambellans, les grands officiers, pour avoir des nouvelles toutes fraîches, à chaque instant, de chacune des heures qu'elle passe sans lui. Et, comme un amant inquiet, le plus fidèle et le plus tendre des amants, il écrit lettre sur lettre, oblige tout ce qui l'entoure à des visites, prétend connaître jusqu'au moindre détail de la vie de la répudiée. Point d'attention, point de grâces, point de gentillesses qu'il ne fasse, se sentant ou se croyant coupable. Il voudrait qu'elle aussi prît sa décision, acceptât l'irrévocable, fît bonne figure à sa destinée nouvelle, lui enlevât

ainsi à lui le souci de la savoir malheureuse par lui. Et pourtant, quand il vient à Malmaison la voir et la consoler, il ne l'embrasse point, il n'entre point dans les appartements, il s'arrange toujours pour demeurer en vue, car il veut que Joséphine et tout le monde sachent que c'est à jamais fini. C'est ainsi un respect de plus qu'il lui témoigne en ne permettant point que personne puisse penser que sa femme d'hier demeure sa maîtresse de demain. — Et puis, qui sait? peut-être lui-même se défîe-t-il de ses sens — et, en ce cas, ce n'est pas seulement du respect qu'il montre : il témoigne combien vif, et puissant, et durable, et survivant à tout, même à la jeunesse et à la beauté, a été et demeure encore cet amour qui date de treize ans, l'amour le plus passionné à ses débuts, le plus persistant malgré les accidentelles infidélités, le plus impérieux et le plus aveugle que jamais homme ait éprouvé.

Jusqu'ici, toutes les femmes que Napoléon a possédées, il les a tenues pour des subalternes. Le prestige que, au début, Joséphine a exercé sur lui a complètement disparu à partir de 1806. Voyant à sa cour les plus grandes dames de Tancienne France, des Montmorency, des Mortemart, des Laval, il a pris les Deaubarnais pour ce qu'ils sont et a acquis une plus exacte notion des distances. De ses maîtresses, nulle n'a été pour flatter sa vanité par sa naissance ou la mode où elle s'est mise. Il n'en a point recherché de cette sorte, ou, si l'on veut admettre qu'il l'a fait, il s'est vite dégoûté et n'a même pas été jusqu'au bout.

D'ailleurs, la belle vanité qu'il tirerait, au point où il est, de conquêtes telles qu'il en pourrait faire en France 1 Pour satisfaire, par la femme, l'esprit d'ambition qui est en lui, il faut que l'aventure soit égalée

à sa fortune ; il faut pour le moins une fille de race impériale, et c'est ce qu'il rencontre lorsque l'Empereur d'Autriche mendie son alliance et lui offre pour épouse sa fille aînée, Marie-Louise.

Celte fois, ce n'est plus, comme jadis avec Joséphine, l'accès dans un faubourg Saint-Germain imaginaire : c'est l'entrée dans la famille des rois, c'est l'apparentage avec ce qui domine le monde par l'ancienneté de la race et par Fillustration histoi'ique : avec les Bourbons et les Habsbourg-Lorraine. C'est, gravi, le dernier échelon qui restât à franchir pour être égalé, au moins en sa pensée, à ceux qui l'ont précédé sur ce trône, sa conquête, même poùr se relier à eux par une appellation qui établisse comme une descendance. Il pourra dire : Mon oncle, en parlant de Louis XVI ; Ma tante, en parlant de Marie- Antoinelte, car, deux fois par sa mère et par son père, sa future femme est la nièce de la Reine et du Roi de France.

Désormais, en s'adressant aux empereurs et aux rois, il ne sera plus réduit au protocole de fraternité illusoire d'usage entre souverains : il sera réellement leur beau-fils ou leur petit-fils, leur cousin ou leur beaufrère : le système napoléonien qu'il a établi en Occident et qu'il a, depuis quatre ans, tenté de rattacher aux différents systèmes dynastiques par les mariages d'Eugène, de Stéphanie et de Jérôme, se trouvera, par son mariage à lui, aggloméré avec le système autrichien, comme jadis était le système des Bourbons. Sa dynastie perdra cet air improvisé qui lui est une

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faiblesse, et acquerra, avec des quartiers de noLlesse qui feront passer sur son origine révolutionnaire, ces parentés qui seules paraissent à Napoléon constituer en politique un lien solide et durable.

Par ce mariage, son esprit d'ambition est donc satisfait; mais son esprit de domination, comment s'accommodera- t-il d'une femme qui, ayant de tels aïeux, entraînant un tel surcroît de grandeur, doit avoir, de naissance et d'instinct, la conscience de ce qu'elle est et de ce qu'elle vaut, la volonté de s'établir en une place digne d'elle, et cette certitude d'infaillibilité qui, étant le propre des princes nés princes, suflit à les hausser en leur conscience au-dessus du commun des êtres?

Par une surprenante fortune, il se trouve que le terrain a été préparé comme à dessein. L'enfant qu'on lui livre n'imagine point qu'elle puisse avoir d'autre volonté que celle de son père; elle sait que sa destinée sera toujours subordonnée aux intérêts de sa maison, que sa personne est destinée à servir d'appoint dans quelque traité, et elle a été élevée de façon qu'elle subira sans répugnance, presque sans conscience, l'époux quelconque que la politique lui imposera.

C'est pour un tel emploi qu'elle a été formée dès sa prime enfance.

On lui a appris quantité de langues : l'allemand, l'anglais, le turc, le bohôme, l'espagnol, l'italien, le français, même le latin, car on ignore où sa destinée l'emportera. Plus son vocabulaire est étendu, plus elle connaît de mots divers pour exprimer la même

idée, moins elle a d'idées; c'est ce qu'il faut encore!

On l'a poussée aux arts d'agrément, musique et dessin, qui font une occupation décente et relevée aux princesses oisives en quelque lieu qu'elles aillent.

On l'a tenue dans. le littéral de la religion, en l'astreignant à de minutieuses pratiques, mais on l'a gardée des disputes sur les dogmes, car il se peut que l'époux espéré soit pour le moins schismatique.

Pour les mœurs, un mystère soigneusement épaissi : TArchiduchesse doit ignorer que dans la nature existent des êtres de sexes différents. Avec des précautions dont s'avisent seuls les casuistes de la grande école espagnole, on s'est ingénié, pour ménager son innocence, à de tels raffinements pudibonds qu'ils en deviennent presque obscènes. Dans les basses-cours, rien que des poules, point de coq; point de serin dans les cages, rien que des serines; point de petits chiens dans les appartements, rien que des chiennes. Les livres — et quels pitoyables livres! — sont expurgés ciseaux en main ; des pages, des lignes, des mots même coupés, sans qu'il vienne à l'idée des coupeurs que, devant ces trous, les archiduchesses rêvent. Il est vrai qu'une gouvernante, une aja^ puis une grande maîtresse, tient la bride aux rêves. C'est elle qui commande dans les appartements, assiste aux leçons, dirige les jeux, surveille les domestiques et les institutrices Ni jour ni nuit, elle ne quitte son élève. Gomme cette charge passe pour grande et tient à la politique, la titulaire change siles ministres tombent : Marie-Louise .1 eu cinq gouvernantes en dix-huit ans; mais Tédu-

calion est roglce par des lois sévères et si strictes que, à travers les mutations de personnel, elle seule reste pareille. •

Pour divertissements, ceuxqu'on a dans un couvent: des fleurs à cultiver, des oiseaux à soigner, parfois quelque goûter sur l'herbe avec la fille do la gouvernante. Les jours de sortie, une intimité familiale très douce, mais très bourgeoise, avec des vieux oncles qui font de la peinture ou de la musique. Nulle toilette, point de bijoux, point de bals, aucune participation aux honneurs de cour, seulement quelques voyages pour les Diètes. Ce qui a le plus marqué dans la mémoire de Marie-Louise, ce qui Ta le plus distraite, c'a été ses fuites devant les invasions françaises : la discipline perdait alors de sa régularité et Ton se relâchait des pensums.

Ainsi, ce n'est point une femme qu'on livre à Napoléon, c'est une enfant pliée à une règle si sévère, si uniforme et si étroite que toute discipline sera douce en comparaison et que le moindre plaisir sera nouveau.

Mais si l'éducation a, chez elle, ainsi comprimé la nature, n'est-il pas à craindre que la nature ne veuille prendre ses revanches? C'est ici l'éducation qu'ont reçue les filles de Marie-Thérèse, et l'on a vu à l'œuvre Marie-Antoinette àVersailles, Marie- Caroline à Naples, Marie- Amélie à Parme. Sans doute! mais Napoléon suppose que les maris s'y sont mal pris, et il a fait son plan. La pensionnaire qu'il reçoit passera tout simplement du couvent de Schœnbrûnn ou de Laxen-

bourg dans le couvent des Tuileries ou de Saint-Gloud. Il n'y aura en plus que le mari. Ce seront les mêmes règles inflexibles, la même rigueur de surveillance; nulle liberté de relations, point de lecture qui ne soit censurée, nulle visite masculine qui soit permise, !'«/"« remplacée par une dame d'honneur, et quatre femmes rouges montant perpétuellement la garde, deux aux portes, deux dans l'appartement, nuit et jour, comme des sentinelles devant l'ennemi.

Ainsi, puisque, mari, il est contraint d'apprendre à sa femme ce que son éducation tout entière a pris pour but de lui cacher, il suppléera à cette ignorance protectrice par les précautions matérielles: nul homme, si haut ou si bas qu'il soit placé sur l'échelle sociale, ne restera seul, ne fût-ce un instant, avec l'Impératrice.

Autour d'elle, l'ancienne étiquette du temps de Louis XIV, l'étiquette relâchée par l'indilTérence de Louis XV et la faiblesse de Louis XVI, revivra tout entière. Mais, où la royauté voilait ses défiances sous l'apparence d'honneurs traditionnels, en employant les plus grandes dames du royaume à surveiller la Reine sous couleur de lui tenir compagnie, Napoléon portera la netteté impitoyable de ses consignes militaires, et en accusera la rigueur en chargeant de les appliquer des veuves ou des sœurs de soldats.

Ce n'est point jalousie, car il ne connaît point encore la femme pour laquelle il légifère : c'est prudence et précaution. 11 a dit au Conseil d'État : » L'adultère est une affaire de canapé, » et il demeure convaincu, peut-être par expérience, que tout tête-à-tête

MARIE-LOLISE Tj^

entre homme et femme tourne facilement au criminel. Avec cette méfiance de la femme il doit trouver fort à son goût le système adopté par les Orientaux. S'il ne peut, parce que ce n'est point de mode en Occident, enfermer sa femme dans un harem, il supplée aux eunuques par les fe?7îmes rouges et remplace les grilles par l'étiquelte. Sauf le nom, la prison est pareille. Il est vrai que, la prison acceptée, il entend y donner à sa femme toutes les jouissances matérielles qu'elle peut souhaiter : tant pis si elles se trouvent presque de tous points semblables à celles qu'offrirait un SuUan aune odalisque favorite!

A Vienne, Marie-Louise a ignoré les robes élégantes, . les dentelles exquises, les schalls rares, les lingeries luxueuses : elle aura ici, pourvu qu'aucun marchand de modes ne l'approche et que les choix soient faits par sa dame d'alours, tout ce que l'industrie française produira de plus nouveau et de plus cher. Il lui en donne un avant-goût par le trousseau et la corbeille qu'il lui envoie, qu'il a vus lui-même article par arlicle et qu'il a fait emballer sous ses yeux.

Ce sont les douze douzaines de chemises en batiste fine crarnies de broderies, de dentelles et de valenciennes qui coûtent 19 386 francs, les vingt-quatre douzaines de mouchoirs qu'il paye 10 70i fr., les vingt-quatre camisoles de 9 OGO francs, les trente-six jupons de 6 354 francs, les vingt-quatre bonnets de nuit de 5 652 francs, et les serre-tôle, les fichus de nuit, les peignoirs, les fichus du matin, les robes (une de 5 000 francs en point à l'aiguille), les pelotes.

les frottoirs, les serviettes de toilette; jusqu'aux linges de garde-robe. Pour 94 666 francs de lingerie que fournissent M''*^^ Lolive et de Beuvry.

Puis, c'est pour 81 199 francs de dentelles (et il y a un schall d'Alençon de 3 200 francs, une robe d'Angleterre de 4 300 francs, une de 4 800, une de 8 000!) ce sont les 64 robes de Leroy, payées 126 976 francs, ce sont les dix-sept scballs de cachemire, payés 39 860 francs; ce sont les douze douzaines de bas, et, de ces bas, il en est depuis 18 francs jusqu'à 72 francs la paire; ce sont les soixante paires de souliers et de brodequins, de toute couleur, de toute étoffe, fabriqués sur les mesures envoyées de Vienne, et si mignons tous, que Napoléon, les faisant jouer au bout de ses doigts, les déclare de « bon augure ».

Toutes les élégances, toutes les raretés, toutes les richesses de ce Paris qui, par le monde, régit le goût et donne la mode, il les étale devant elle : pour 411 736 fr. 24 cent, de fanfreluches. Et chaque année, elle en aura presque autant, puisque, pour sa toilette seule, elle aura par mois 30 000 francs à dépenser : 360 000 francs par an.

A Vienne , elle avait à peine quelques pauvres bijoux qu'une bourgeoise de Paris eût méprisés : des bracelets en cheveux, une parure en petites perles, une autre en pastilles vertes, l'écrin d'une princesse ruinée. Elle aura à Paris des diamants comme nulle souveraine n'en eut jamais : ces treize diamants entourant le portrait de l'Empereur qui ont coûté 600 000 francs, un collier de 900 000 francs.

(le IX pendeloques de 400 000, une grande parure, plus riche encore, composée d'un diadème, un peigne, une paire de boucles d'oreilles, deux rangs de chatons, et une ceinture : une parure oii entrent 2 257 brillants et 306 roses I Elle aura une parure en émeraude.s et brillants de 289 865 francs, une en opales et brillants de 275 953 francs, puis une en rubis et brillants, une en turquoises et brillants, sans compter la parure de diamants fournie par le trésor de la Couronne, et qui est estimée 3 325 72i francs. En Autriche, les chambres qu'elle habitait étaient des plus sim[)les :elle trouvera en France des appartements dont l'Empereur lui-même a ordonné et Surveillé la décoration, qu'il a fait tendre tout de neuf de façon que rien n'y rappelât l'ancienne habitante ; des appartements qui, en quelque palais qu'elle aille résider, renferment les mêmes petits meubles d'usage journalier, afin qu'elle retrouve partout ses habitudes et ait 'à sa main les mêmes objets. Luimême a présidé aux choix et aux places. Il en est si fier, qu'il invite chacun de ses hôtes à en faire la visite. Aux Tuileries, avec le roi et la reine de Bavière, il s'engage dans le petit escalier noir qui de son cabinet va à la chambre de l'Impératrice — l'escalier si étroit que le lloi , avec son gros ventre, le descend à grand'pcine de côté ; — lorsqu'on arrive en bas^ toujours dans le noir, la porte est fermée, et les trois Majestés font volte-face pour remonter, non sans effort, en ordre inverse, A Compiè^ne, c'est lui encore qui fait à la reine de Westpha-

lie les honneurs de ce cabinet de bains meublé el tendu en cachemire des Indes , 400 000 francs de cachemires !

Telle qu'elle a été élevée, les gouvernantes, pour le salut de son estomac, lui interdisaient les friandises : comme il la sait gourmande à la façon des Viennoises, qui prennent à toute heure des gâteaux et du café au lait, il change, pour lui plaire, les règlements de sa table, y multiplie les entremets, les bonbons, les petits fours, et prévoit un goûter complet de pâtisserie.

Elle est généreuse et n'a pu rien donner jusqu'ici que les menus ouvrages qu'elle faisait elle-même. Elle pourra gorger maintenant de ses présents son père, et ses frères, et ses sœurs, et sa belle-mère, et tout son monde, leur envoyer chaque année pour plus de deux cent mille francs d'objets de Paris : toilettes, porcelaines, livres, nécessaires et petits meubles. Lui-même, dès avant qu'elle n'arrive, a donné le signal.

Elle ne peut savoir si elle aime les spectacles, puisque jamais on ne l'y a conduite : mais elle ne serait point de son temps et de son pays si elle ne les aimait point. Elle aura donc le spectacle, musique ou comédie , aussi souvent qu'il lui plaira , soit qu'elle aille avec lui dans les théâtres, soit qu'elle fasse jouer les acteurs dans ses palais. Quoi encore î Tout ce qu'elle voudra : chiens, oiseaux, maîtres de musique, de peinture ou de broderie, toutes les estampes, toutes les curiosités des petits Dunkerque,

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tout, pourvu qu'elle se plie à la discipline du harcni et qu'elle accepte cette vie, toute semblable au surplus à celle qu'elle a menée. Elle n'en sortira que pour les grandes cérémonies civiles et religieuses pour les grands bals, les spectacles, les cercles, les chasses, les villégiatures, les voyages d'apparat, l^lle apparaîtra alors hautaine, pres'jue hiératique sous son costume de Cour chargé de diamants, gardée par son cortège de dames et d'officiers, aperçue de loin et de bas par les peuples, comme une idole.

Ainsi lui pare-t-il les grilles et lui orne-t-il sa prison ; ainsi rêve-t-il de la maintenir enfant en l'amusant avec des joujoux; ainsi règle-t-il minutieusement sa vie pour qu'elle passe sans secousse de l'état d'archiduchesse captive à Schœnbrûnn à l'élat d'impératrice captive à Paris ; ainsi assure-t-il l'obligation de sa fidélité et prétend-il mettre l'épouse de César au-dessus et en dehors du soupçon. Et s'il agit ainsi et avec cette rigueur, ce n'est pas tant parce qu'il est époux que parce qu'il pense à sa paternité prochaine et se prépare à son rôle de fondateur de dynastie. La femme qu'il enferme ainsi sous quatre femmes rouges a, suivant lui, cette mission spéciale, " on peut dire unique, d'être mère par lui. Elle est le moule destiné à recevoir et à développer le germe dynastique, et c'est à assurer, à démontrer la légitimité de la filiation de ce germe que tendent toutes ces précautions. Napoléon n'a point si tort, car la doctrine monarchique tient là tout entière.

Que Marie-Louise devienne mère , il n'en doule pas. Ses informations à ce sujet sont prises avec la dernière minutie. Outre qu'elle est « parfaitement formée », elle a de bons exemples dans sa famille. Sa mère a eu treize enfants, sa grand'mère dix-sept, son arriôre-grand'mère vingt-six. C'est bien là, comme il disait à Champagny, « le ventre » qu'il a voulu épouser. Quant à lui-même, il est rassuré. Il a à son actif deux expériences authentiques et toute défiance nerveuse est dissipée. Qu'elle vienne donc à présent et qu'elle se hâte, celle qui va assurer la succession de son trône et gagner l'avenir pour sa race.

Mais cette femme lui plaira-t-elle ? Pourra-t-il physiquement la désirer et de quel désir? De Vienne on lui a envoyé son portrait : c'est une fille aux longs cheveux blonds, divisés sur le front en grosses touffes pendantes ; un front assez élevé, des yeux d'un bleu de faïence, la face marquée de la petite vérole et piquetée de rouge ; le nez un peu creusé à la racine, les lèvres grosses, le menton lourd et saillant, les dents blanches, assez séparées et portées en avant, une gorge belle, mais très forte, tout à fait d'une nourrice ; les épaules larges et blanches ; des bras maigres, des mains toutes petites, des pieds charmants. Elle est grande pour une femme : cinq pieds deux pouces (l"", 674 millim.), — moins grande que lui seulement de quatre lignes (9 millimètres) . Plutôt une belle femme, mais sans grâce, ni souplesse, ni charme. Gela jcut s'acquérir, croit-il, aussi

bien que l'élégance et Taisancc. D'ailleurs, la hauteur dans l'abord ne lui déplaît pas et il y trouve de l'impérial. Ce qu'il regarde avant tout, c'est qu'elle paraisse à tous de la race dont elle sort. Lorsque Lejeune, l'aide de camp de Berthier, arrive à Compiègne, précédant de quelques jours l'Impératrice, Napoléon fait apporter le portrait qu'il areçu de Vienne et questionne Lejeune qui, par bonheur, est autant peintre que soldat, sur toutes les parties de la ressemblance. Lejeune montre alors un profil d'elle qu'il a dessiné et, tout de suite, Napoléon s'écrie : « Ah î c'est bien la lèvre autrichienne ! » Il prend sur la table, oii elles sont empilées, des médailles des Habsbourg, il compare les profils et il s'extasie. C'est là la femme qu'il souhaitait, c'est l'Impératrice !

Depuis que la négociation est conclue, depuis qu'il voit son rêve s'accomplir, il trépigne d'impatience de le posséder. En vain, pour rompre ses pensées, fait-il chaque jour des dix à quinze lieues en chassant à courre : cette idée l'obsède ; il en parle à chacun, il voudrait que les préparatifs de la réception soient achevés avant d'être commencés. Si, au Louvre, pour l'installation de la Chapelle dans le Grand-Salon, on lui objecte qu'on ne sait oii mettre les immenses tableaux : « Eh bien ! répond-il, il n'y a qu'à les brûler. » Il se préoccuj)e — lui I — de l'effet qu'il produira; il se fait faire par Léger, le tailleur de Murât, un costume de Cour tout couvert de broderies (pii le gêne au point qu'il ne peut le garder. Il fait venir un cordonnier nouveau pour que ses souliers

soient plus fins : il veut apprendre à valser et s'y donne mal au cœur. Comme écrit Catherine de Westphali^ à son père, « ce sont des choses que ni vous ni moi n'aurions imaginées ».

Et à mesure que le cortège de l'Impératrice, de Vienne gagne l'Allemagne, puis la France, son impatience croît. Il veut tenir la femme : bien plus que la femme, ce que représente la femme. En. chacune des villes oij, selon un itinéraire qu'il a fixé heure par heure, Marie-Louise s'arrête, il expédie des pages, des écuyers, des chambellans, avec des lettres, des fleurs, du gibier qu'il a tué. De chacune, il attend des lettres, des lettres de Tlmpératrice, des lettres de Berthier, des lettres de sa sœur Caroline qui lui amène sa femme, des lettres des dames, des écuyers, des préfets. Il en prendrait des pages, des laquais et des postillons.

A la fin il n'y tient plus. Marie-Louise a couché à Yilrv le 26 mars. Le 27, elle doit venir à Soissons ; le 28, seulement, doit avoir lieu l'entrevue. Le cérémonial en est imprimé. Le pavillon où les époux par procuration se rencontreront est construit et tapissé. Les troupes sont commandées. Les repas sont préparés. Les villes sont dans l'attente. Mais qu'importe I Le 27, au malin, il part de Compiègne avec Murât, sans escorte, sans suite, par une pluie ballante. Sous le portail de Féglise de Courcelles, il attend.

Voici la grande berline à huit chevaux qui s'arrête pour relayer. Napoléon s'approche. L'écuyer de service l'annonce. Caroline le nomme. Le marche-

pied s'abaisse. L'Empereur, tout trempé, est dans la voiture. On repart, on brûle les villages oii les maires sont de planton, discours en main; on brûle les villes en fête où le dîner refroidit, l'excellent dîner que Bausset a commandé. Sans manger, à neuf heures passées du soir, on arrive à Compiègne : l'Empereur abrège les discours, les présentations, les compliments. (1 mène Marie-Louise dans son petit appartement de l'intérieur.

Là, à elle de se souvenir de la leçon que son père lui a faite « d'être à son mari tout à fait et de lui obéir en toute chose... »

Le lendemain, à midi, il se fait servir à déjeuner près du lit de l'Impératrice par les femmes de son service. Et, dans la journée, il dit à un de ses généraux : « Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde, douces, bonnes, naïves et fraîches comme des roses. » Pense-t-il qu'on va s'étonner qu'il ait pris autant au sérieux le mariage par procuration et n'ait point attendu les cérémonies qui vont suivre? En ce cas, il a sa justification prête : « Henri IV, dit-il, en a fait de même, » et cela répond à tout.

« Je n'ai pas peur de Napoléon, dit Marie-Louise à Metternich trois mois après son mariage, mais je commence à croire qu'il a peur de moi. »

Ces trois mois auraient donc suffi amplement pour dissiper celte terrible angoisse qui, de Vienne à Compiègne, l'avait étreinte au point de troubler toutes ses fonctions physiques, et pour changer entièrement les rôles. Mais comment l'admettre ? Il aurait peur, lui, d'une fille de dix-huit ans qu'il a prise sans façon, à la hussarde, le soir même où elle est arrivée et en Dassant toutes les cérémonies d'Etat et d'Église ? Sans doute : c'a été là le mouvement impulsif, et ['lus il y a, au fond de lui, de timidité et d'embarras, plus il est porté à se montrer brutal. Ce n'est pas tant la femme qu'il a voulu posséder que ce que représentait la femme. Les sens entraient pour assez peu dans son désir ; mais ce désir était chauffé par son ambition tout entière. Avoir cette femme, c'était l'impossible, l'irréalisable, et c'est pour cela qu'il s'est emparé d'elle tout de suite, dès qu'il l'a tenue, comme s'il craignait qu'elle ne lui échappât. C'est ainsi qu'il a fait en d'autres circonstances, au Caire et à Varsovie, où il ne s'agissait point d'une telle épousée, où le désir n'était que physique.

Mais presque aussitôt aprè5, la réaction s'opère.

MARIE-LOUISR 263

La femme qu'il a prise, à son tour s'empare de lui. Les sens qui d'abord ne jouaient presque aucun rôle, dominent à présent. 11 veut être aimé, craint de ne point l'être ou de ne pas paraître tel.

Il ne se contente plus de la chair qu'il a conquise et qu'il détient; il veut l'esprit aussi et que cette femme avoue, proclame qu'elle est heureuse par lui. Aux Tuileries, un malin, il fait venir Melternich et l'enferme avec l'Impératrice; au bout d'une heure, il rouvre la porte et rentre en riant : « Eh bien 1 ditil, avez-vous bien causé? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi? A-t-elle ri ou pleuré"? Je ne vous en demande pas compte. Ce sont vos secrets à vous deux. » Ce qui ne l'empêche pas^ dès le lendemain, d'interroger Metternich et, comme l'autre se défend de répondre, sur la parole même que l'Empereur a donnée : a L'Impératrice n'a pas une plainte à formuler; j'espère que vous le direz à votre empereur et qu'il vous croira plus que d'autres. »

En vérité, en prenant ainsi ses témoins, en rompant ainsi pour eux la clôture, ce n'est point l'empereur François qu'il entend rassurer, c'est lui-même. Il veut se convaincre que sa femme s'est donnée tout entière à lui, qu'elle ne garde point d'arrièrepensée, qu'elle se plaît à la vie très bourgeoise, comme il dit, qu'il lui fait mener; que, par suite, il trouvera près d'elle le bonheur domestique auquel il aspire.

Cette femme, pourtant, dès sa petite enfance, a subi et partagé contre lui l'animadversion ambiante. Sa « maman » lui a conté, quand elle avait six ans,

que Monsignore Buonaparte^ le Corsicain, s'est sauvé d'E^yple, désertant son armée , et qu'il s'est fait Turc. Elle a cru fermement qu'il battait ses ministres, qu'il avait tué de sa main deux de ses généraux. L'année même qui a précédé son mariage — cette année qui a vu Eckmuhl, Vienne bombardée, Essing et Wagram — elle l'a tenue pour la dernière que le monde dût vivre, et c'était Napoléon V Antichrist. « La colère me dévorerait, écrivait-elle après Znaïm, si je devais dîner avec un de ses maréchaux. » Lorsque le divorce a éclaté, elle n'a point admis un instant qu'il pût être question d'elle. « Papa, disaitelle, est trop bon pour me contraindre sur un point d'une telle importance. » Elle plaignait seulement la pauvre princesse qu'il choisirait, « car elle était sûre que ce ne serait point elle qui deviendrait la victime de la politique y>. Quand la nouvelle de son mariage a pris corps : « Priez pour moi, » écrivait-elle à une amie d'enfance. Et elle ajoutait : « Je suis prête à sacrifier mon bonheur particulier au bien de l'Etat. » On lui demanda son avis, mais pour la forme. Les archiduchesses n'ont d'opinion que celle de leur père. Elle se résigna; mais Napoléon n'en devait pas moins apparaître à son imagination pareil à l'ogre des contes de fées. Qu'on y pense : l'homme de la Révolution, celui qui quatre fois avait terrassé, démembré son pays ; qui deux fois était entré à Vienne en conquérant ; qui avait contraint son père l'empereur, la Sacrce Majesté Impériale ! à venir à son bivouac mendier la paix, tous ses sentiments d'aristocrate et

de patriote, de princesse et de fille, ce qui est le j»his sacré dans l'àme humaine et ce qui est le plus vibrant dans Torgueil aristocratique, devait le lui faire détester.

Mais dès qu'il Ta épousée, on ne sait trop si elle y pense, tant l'éducation qu'elle a reçue Ta faite pareille à un automate, tant le cerveau étroit sécrète peu d'idées; tant le tempérament chez elle, dès les premiers jours, s'éveille et prend le dessus. On se demande si Napoléon n'a point raison lorsqu'il semble croire que si Marie-Louise aurait éprouvé quelque répugnance contre son mariage, c'eût été purement au physique. « On lui avait toujours dit, raconte- t-il, que Berthier était, pour la figure et Tûge, mon exacte ressemblance. Elle laissa échapper qu'elle y trouvait une heureuse différence. » Tout le passé est-il donc lavé et effacé par ce fait que cette archiduchesse est devenue physiquement sa femme, que physiquement le mari ne lui a point déplu ? Qui sait ? Si invraisemblable que la chose paraisse, avec Marie-Louise, elle est probablement vraie.

Aussi, Napoléon tient-il à lui prouver qu'il est et qu'il demeure bon mari. Il a cessé, dès le Consulat, de faire chambre commune avec Joséphine, prétex- .taiit ses occupations et son travail; en réalité, pour assurer sa liberté. Si Marie-Louise l'exigeait, il se remettrait à l'attache, car, dit-il, « c'est le véritable apanage, le vrai droit d'une femme » ; mais tandis que lui, frileux dans les appartements, y fait entre tenir du feu presque été comme hiver, elle, élevée à la dure dans ces immenses, glacials palais des envi-

rons de Vienne, ne peut supporter la chaleur. Souvent, avec des tendresses de jeune mari, il lui dit : « Louise, couche chez moi, » et elle, avec son accent dur d'Allemagne, répond : « Il y fait trop chaud. » Lorsque, descendant dans la chambre de sa femme, il ordonne qu'on allume le feu, l'Impératrice, survenant, prescrit qu'on l'éteigne et, comme « Sa Majesté est chez elle », les femmes rouges obéissent et l'Empereur, qui a froid, s'en va.

Cela lui donnerait des facilités pour être infidèle, mais il n'y pense guère, ou, s'il y pense, il se cache comme un débiteur qui ferait banqueroute. Sans doute, en 1811, il a l'air de faire quelque attention à la princesse Aldobrandini-Borghèse, M"*^' de La Rochefoucauld, qu'il a mariée avec 800 000 francs de dot au beau-frère de Pauline, et qu'il vient de nommer dame du Palais. Mais c'est seulement la jeunesse, Tentrain et l'élégance de cette jeune femme qui le frappent. — Au moins on peut le croire. — Il paraît aussi se ménager la duchesse de Montebello, dame d'honneur de l'Impératrice, et l'on en fait scandale dans les correspondances privées, mais rien n'est moins sûr, et, de fait, la duchesse ne semble guère l'avoir en gré. Ce qu'il se permet, ce sont en réalité des aventures tout obscures, soigneusement dissimulées et dont personne ne parle parce que personne ne les connaît. A Caen, pendant le voyage de Normandie, une rencontre — est-ce bien la première? — avec jyjme Pellapra, femme du receveur général du Calvados, le Pellapra du procès Teste-Cubières. IL la

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retrouvera à Lyon en 18IS, au retour de Tîle d'Elbe, <3t alors les pamphlétaires saliront à Tenvi « M""' Ventreplat ». A Saint-Gloud une passade avec une certaine Lise B..., la pareille des lectrices de jadis, mais nulle liaison, au plus trois ou quatre entretiens en particulier. Voilà tout*. Sa fidélité est à ce point authentique, qu'il laisse, à présent, voir à tout venant le petit appartement qui, à Compiègne, ouvrant par une porte masquée sur le corridor où sont les chambres des dames invitées, communique avec son appartement par un escalier dérobé et qui, jadis, recevait les visiteuses de bonne volonté.

Il fait mieux : il sait ou croit savoir que Marie- Louise peut prendre ombrage de ses visites à Malmaison et de ses visites rue de la Victoire. Celles-ci demeurent à ce point mystérieuses, que nul pour ainsi dire n'en a connaissance. Celles-là, moins fréquentes d'année en année, à mesure que Joséphine lui donne, par sa conduite, plus de motifs d'être mécontent sont aussi secrètes, et il a soin de recommander aux officiers de n'en point parler : a Gela, ditil, ferait de la peine à ma femme. »

* 11 s'est fait quelque bruit dans l'autre hémisphère au sujet d'une prétendue lettre de Napoléon trouvée dans un scapulaire que portait au cou une madame Amélie Boncliamps morte à Porto Alegre (Brésil) à l'âge de cent un ans. Une note parue à ce sujet dans le journal 0 Paiz de l\io-de-Janeiro en date du 15 décembre 18'Ji me fut signalée par un de mes correspondants de la Nouvelle-Orléans, l'honorable M. Allain Eustis ; mais celle lettre transcrite dans la Focha Nova et plus tard dans divers journaux italiens me parait apocryphe. Klle aurait été écrite au milieu des désastres de la Uetraile de Russie : Napoléon s'y déclarerait le César vaincu et s'attendrirait sur sa propre chute, delà n'est guère dans son caractère.

L'âge survenant, — car il a passé la quarantaine — a pu éteindre certaines ardeurs. De plus, sa jeune femme avec sa peau fraîche, son corps laiteux de Viennoise amoureuse et naïve, lui plaît physiquement, — beaucoup trop, dit Corvisart. La fidélité s'explique, Mais c'est toute sa vie qu'il change. De son adolescence pauvre, solitaire et mélancolique, il est reste, comprimé en lui, très tard, un goût pour les jeux de main, les gamineries bruyantes et actives. Cela n'est point sorti en son temps et se fait issue. Avec les dixhuit ans de Marie-Louise, par là, ses quarante et un ans se trouvent appariés : il est plus enfant qu'elle, avec une sorte de passion pour des amusements de collégien. Le voici à cheval, qui la poursuit en ccurant par les parterres de Saint- Cloud. Le cheval butte, le cavalier tombe et se relève en riant et en criant : Casse-cou! Le voici, reprenant des parties de barres de Malmaison, jouant au ballon ou à cache-cache. A la vie cloîtrée préparée pour elle, et qu'elle a toute acceptée, elle n'a proposé qu'un amendement : elle a voulu monter à cheval, fantaisie d'usage pour les princesses de Lorraine, dès qu'elles sont libres de la tutelle maternelle. Marie-x\ntoinette a fait de même, et l'on se rappelle les objurgations de Marie-Thérèse. Napoléon ne veut point laisser à un autre le soin de faire le maître de manège. C'est lui qui met l'Iuipératrice en selle et, tenant le cheval par la bride, il court à côté. Lorsque Técolière a trouvé à peu près son assiette, chaque matin, après déjeuner, il se fait amener un de ses chevaux, l'enfourche sans prendre

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le temps de passer ses LoUcs et, dans la grande allée, où, tous les dix pas, un homme d'écurie est de planton pour parer à toute chute, il chevauche près de sa femme, en bas de soie, s'amusant dans les temps de galop aux cris qu'elle pousse, excitant les chevaux pour les faire courir, tombant lui mcme plus souvent qu'il ne voudrait. Le soir, en petit comité, il met en train les petits jeux, c'est le temps où ils fleurissent : le Furet du Bois joli, les Ciseaux croisés, Colin-Maillard sous toutes ses formes, les jeux à pénitences dont on fait des volumes. Il yjoue comme les autres, mais avec une médiocre patience et sans se soumettre à devenir, au gré des dames, Pont d'Amour, Cheval d'Aristo te, Roi de Maroc ou Portier du Couvent.

Marie-Louise, jusque-là, n'avait qu'un talent de société dont elle était fîère : c'était de remuer son oreille sans bouger aucun muscle de sa face. Talent insuffisant. A présent, elle joue au billard, pour lequel elle s'est prise de passion, et provoque l'Empereur, qui s'en tire si mal que, })our se trouver de force, il demande des leçons à un de ses chambellans.

Et toujours, qu'elle veuille dessiner le profil de son mari — lequel se prête à poser pour elle quand il ne le fait pour aucun peintre ; — qu'elle s'asseye à son piano et joue pour lui des sonates à l'allemande qu'il goûte peu, ou qu'elle lui montre ses ouvrages, le baudrier ou le ceinturon qu'elle lui brode — que brode plutôt la maîtresse de broderie. M""" Rousseau — il est là attentif, occupé d'elle, cherchant à l'égayer, à l'amu-

ser, « sa bonne Louise-Marie », et de son tutoiement bourgeois il étonne cette Cour à présent collet-monté, où les maris du faubourg Saint-Germain se gardent de tutoyer leurs femmes.

Ces habitudes-là ne sont point pour choquer Marie- Louise. Elle s'y fait vite, rendant à son mari tutoiement pour tutoiement, donnant des petits surnoms d'amitié à ses belles-sœurs, appelant sa belle-mère inaman^ mais c'est à une condition : que son mari ne la quitte point et qu'il soit à ses ordres. Et il s'y met.

Lui qui, jusqu'ici, a réglé son existence sur ses occupations, il est contraint à présent de concilier — parfois de sacrifier — ses occupations aux goûts, aux désirs, parfois aux caprices de sa femme. Il avait l'habitude de déjeuner seul, rapidement, sur un coin de table, lorsque ses afTaires lui permettaient d'y penser. Maintenant — au moins pendant les années 1810 et 1811, car après il se libère — c'est un gros déjeuner à heure fixe avec sa femme, un déjeuner 011 l'on sert un potage, trois entrées, un rôti, deux entremets, quatre hors-d'œuvre de cuisine et un dessert complet, au lieu des quatre plats que jusque-là on lui avait présentés.

Dans les voyages (et, de 1810 à 1812, il y a cinq grands voyages en Normandie, en Belgique, en Hollande, sur le Rhin et à Dresde), ce n'est point elle, comme jadis Joséphine, qui attend l'Empereur, c'est l'Empereur qui l'attend. Elle n'est jamais prête ni pour la chasse, ni pour les réceptions^ ni pour le spectacle, et il monte patiemment la garde, se contentant,.

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comme à Fontainebleau, de chantonner en fouettant avec sa cravache le sable de la cour.

Elle n'admet point qu'il s'éloigne, et il ne s'éloigne point, quelque nécessité qu'il y ait qu'il aille en Espagne prendre lui-même le commandement de ses armées. Chaque jour, il voudrait partir. Ses équipages sont tout prêts, à la frontière. Ils y resteront jusqu'aux derniers jours.

11 aimait à la chasse les longues randonnées, les courses à l'aventure, à toute bride, à perdre l'haleine, qui, après le travail assidu et prolongé, activaient son sang. A présent, comme elle entend suivre toutes les chasses, qu'elle ne veut point se désheurer et qu'il faut être rentré pour les repas — sa grande affaire — il ne chasse plus, il se promène de façon que les calèches puissent suivre et que le dîner ne refroidisse pas.

Il n'est point seulement un mari fidèle, mais un mari galant, un mari amoureux et qui guette les occasions d'être agréable. Qu'il soit généreux, qu'il offre à sa femme, aux étrenncs, une parure de rubis du Brésil de 400 000 francs quand elle en souhaiterait une de 46 000; qu'il lui donne après ses couches ce collier de perles de huit rangs, contenant 816 perles et coûtant 500 000 francs qu'on volera à Blois, cela n'est qu'impériiil ; mais, ce qui montre, l'amant dans le mari, ce sont ces bracelets avec des dates, des noms en pierres de couleurs ou en diamants, ces bonbonnières, ces m'daillons où, sous toutes formes, Napoléon s'ingénie à placer son effigie. Et n'est-ce

point elle qui proclame cet amour quand elle fait, par Nitot, entourer son portrait à elle de perles fines et de pierres de couleur formant ces mots : Louise, je t'aime, et qu'elle fait poser ce médaillon à l'écritoire de son mari ?

S'il ne l'aimait point comme il fait, il ne prendrait pas ombrage de la moindre phrase de journal, du moindre vers qui le présente en berger amoureux. Dès qu'il voit imprimé quelque mot qui lui semble violer l'intimité de sa pensée, vile au ministre de la Police une lettre fulminante où il ne conteste point qu'il aime, mais oii il défend qu'on le dise.

Pour s'attirer la tendresse de sa femme, il s'ingénie aux attentions pour sa famille : à l'empereur François, c'est à chaque instant des cadeaux de livres et de gravures ; à l'impératrice Maria-Ludovica d'Esté, des toilettes ; aux archiduchesses et aux archiducs, des livres, des meubles, des robes, des armes, des bijoux. Il ne s'agit point ici des présents de Marie- Louise, laquelle expédie par chaque courrier des monceaux d'effets, mais de ceux de Napoléon luimême. En une seule fois, après l'entrevue de Dresde, où l'Impératrice d'Autriche a littéralement dévalisé la garde-robe de sa belle-fille, on expédie aux frais de l'Empereur, à sa belle-famille, huit nécessaires, dont un de 28 000 francs, deux montres d'or, neuf schalls, trente et une robes en pièces, vingt-six autres robes confectionilées, trente-deux chapeaux, toques et casques : des objets pour 122 642 fr. 70.

Point de chatterie qu'il n'ait à sa Cour r>our le

i^raiul-diic de Wurlzbourg, l'oncle de sa femme, pour Mellernich, pour Scliwartzembcrg, pour quiconque est Autrichien, ce II les gorge de diamants, » c'est lui qui le dit, et rien n'est plus vrai.

La preuve la meilleure encore qu'il donne de son amour, c'est que, tout jaloux qu'il est, il n'ose gronder. La méfiance en lui est demeurée entière, malgré le temps qui s'est écoulé, l'amour qu'on lui témoigne et les précautions par lesquelles sa sécurité devrait être assurée et qu'il a toutes maintenues. En voici la preuve : lorsque, devant la nécessité de la guerre en Russie, il est obligé de quitter sa femme, par chaque courrier il se fait adresser un rapport circonstancié sur les promenades qu'elle a faites, les visites qu'elle a reçues, les façons dont elle a occupé ses soirées; et ce rapport est rédigé par un suballerne qui emploie du papier à chandelle, qui écrit Vildavre pour Villed'Avray ; et, sur cet ignoble papier, en face de ces noies informes, lui, si méticuleux en matière de protocole, met, de sa main, des signes d'interrogation et de rappel. Voilà donc l'homme, et nulle preuve ne saurait être plus démonstrative, non de sa jalousie, mais de sa continuelle atlenlion. Et pourtant, si quelque chose en la conduite de sa femme lui déplaît, il se contraint, il n'ose la reprendre en face; il s'ingénie à trouver un intermédiaire qui porte ses plaintes. L'Impératrice, se promenant dans le i)arc de Saint- Cloud avec ]\P'° de Montebello, s'est laissé présenter par la duchesse un de ses parents auquel elle a parlé. Le lendemain, au lever, l'Empereur relient i'ambas-

sadeur d'Autriche, lui raconte l'histoire, et comme Metternich s'excuse de ne point comprendre où va la confidence : « C'est, lui dit Napoléon, que je désire que TOUS parliez du fait à Tlmpératrice. » Gomme l'autre refuse, il insiste : « L'Impératrice est jeune, dit-il, elle pourrait croire que je veux faire le mari morose. Ce que vous lui direz fera plus d'impression sur elle que ce que je pourrais lui dire. »

Il y a plus : s'il est une maîtresse que Napoléon lit aimée, Tunique, pourrait-on dire, qui ait occupé ia pensée, c'est le pouvoir. Et ce pouvoir, si ardemment refusé à Joséphme que, pour un mot où elle semble parler de politique, il lui inflige, par le Moniteur^ le plus cruel des désaveux ; ce pouvoir dont Napoléon est jaloux à ce point que, ni à ses plus vieux conseillers, ni à ses frères, ni à qui que ce soit au monde, il n'a consenti à en abandonner l'ombre seulement; en 1813, aux heures les plus périlleuses pour son empire, il le partage avec sa femme. Il établit solennellement Marie-Louise Régente de l'Empire : Impératrice, Reine et Régente !

Sans doute, l'abandon est plus apparent que réel ; — sans doute nulle décision grave ne doit être prise sans qu'il intervienne ; sans doute, en Russie, il a eu la sensation du désastre, l'impression qu'il pouvait y rester, et, au retour, se lançant en des risques plus grands encore, il a prétendu assurer, pour le cas où il disparaîtrait, la transmission de sa couronne, mais encore fallait-il se dépouiller, et il l'a fait. A présent, les décrets sont rendus, au nom de l'Empereur, par

l'Impératrice; par l'Impératrice, les grâces sont accordées, les nominations signées, les proclamations lancées. A présent, plus de ces Bulletins par lesquels, depuis 1800, le maître faisait partout entendre sa parole, annonçait et commentait ses victoires, distribuait la gloire et rendait ses comptes de conquêtes ; c'est « Sa Majesté l'Impératrice Reine -et Régente qui a reçu de l'armée telles ou telles nouvelles ». Lo-conscrits de Tannée funeste ce sont ses conscrits à elle : les Marie-Louise, comme le peuple les appelle.

Du haut en bas de l'échelle gouvernementale, les faiblesses se manifestent, les défections se préparent, les trahisons s'accomplissent. Il n'est plus là. Son nom même a disparu. Ce nom de Marie-Louise, on ne le craint point. Il ne dit rien au peuple, il ne signifie rien. Mais Napoléon n'en veut point démordre : il s'applaudit de ce qu'il a établi. Sa femme en sait, à elle seule, plus que Cambacérès, plus que tous les Bonaparte réunis. Plus la catastrophe est proche, plus le péril est imminent, plus il s'attache à cette pensée que elle, elle seule, sauvera tout.

Et, par hasard — car de son départ de Paris, et de la capitulation, et du reste, elle n'est pas responsable — par hasard, c'est par elle que tout est perdu. Il lui écrit une lettre en clair, non chiffrée, où il indique le mouvement suprême qu'il va tenter contre les armées alliées. Cette lettre tombe aux mains des coureurs de Blûcher, et Bliicher s'empresse de la mettre, décachetée^ « aux pieds de la fille auguste de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche ».

En toute cette confiance marquée, étalée, affirmée, Napoléon a-t-il été uniquement guidé par l'amour? En cette façon d'agir, la politique avait-elle sa part ? Comptait-il que l'empereur d'Autriche, rencontrant en face sa fille et son petit-fils, détournerait ses coups, n'oserait et ne pourrait frapper? Avec l'Impératrice, mise ainsi en vedette, préparait-il déjà, pour le cas de revers insurmontables, une abdication personnelle qui sauverait au moins sa dynastie ? S'était-il figuré que les souverains d'Europe, trouvant non plus lui, mais une des leurs, et non des moins qualifiées, installée sur ce trône, hésiteraient à l'en renverser, accepteraient et confirmeraient la substitution qu'il aurait lui-même accomplie, et au lieu d'en chasser son fils, se croiraient intéressés à assurer son règne.

Pour admettre ces dernières hypothèses il faudrait que déjà, dès avril 1813, avant Lutzen, avant

cette première campagne où il fait à chaque instant éclater sa confiance en sa fortune, Napoléon en désespérât. Qu'il eût quelque arrière-pensée à l'égard de l'Autriche, qu'il tînt Marie-Louise pour un gage certain d'alliance, qu'il se confiât au lien de parenté, qu'il se reposât sur la bonne foi de François II, non sa foi d'empereur, mais sa foi de beaupère, certes.

Pour surprendre d'instinct un complot tel que l'avaient noué contre lui les aristocrates d'Europe ; pour deviner que cette jeune fille qu'on avait jetée en son lit avait été le leurre préparé par la coalition des oligarques pour l'attirer au piège, il eût fallu une noirceur d'âme dont nul Français de la Révolution, — à peine Talleyrand, même pas Fouché, — eût été susceptible. Il fallait, pour former et conclure ce dessein, pour coaliser autour de ce lit nuptial les haines attentives de toutes les vieilles cours, la profondeur de corruption qui se rencontre seulement dans les sociétés aristocratiques, — celles-là qui sont habituées par tradition et par éducation à n'éprouver aucun scrupule ; qui sont décidées à ne respecter d'autre loi humaine ou divine que leur intérêt et qui poursuivent leur but sans regarder aux moyens, sans trouver qu'aucun déshonore, celui-ci, moins qu'un autre, parce qu'il est chez elles le plus usité : l'amour. Ce n'est point une maîtresse qu'il s'est agi de fournir, mais une épouse. On l'a fournie : qu'importe si, le triomphe accompli, les roues du char ayant passé sur l'impie qui a outragé l'arche

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sainte, il se trouve, aux moyeux, de la chair pantelante et (les cheveux d'archiduchesse ! Si elle survit, celte femme, on lui fera un sort et elle se consolera. Si elle en meurt, tant pis ! A tel jeu il faut risquer, et ce n'est qu'une femme...

Napoléon n'a pas môme été efQeuré d'un soupçon. Jamais il n'a admis que sa femme fût la complice de ses ennemis : en quoi il avait raison, car on n'avait eu garde de la prévenir et elle jouait son rôle au naturel bien mieux que si on le lui avait soufflé. Ce n'est que beaucoup plus tard, à Sainte-Hélène, môme pas entièrement, soit qu'il lui répugnât d'aller au fond de ces choses, soit qu'il lui déplût d'élucider cette cause majeure de ses désastres, que Napoléon a fait la liaison entre son second mariage et les événements qui l'ont suivi, a C'était l'abîme, a-t-il répété, qu'on m'avait couvert de fleurs. » Mais encore dirait-on qu'il ne veut point s'y attarder, qu'il ne lui plaît point de plonger dans le gouffre d'impuretés. Il semble qu'il a le dessein d'empêcher que sa femme et le souvenir de sa femme en soient sali^, qu'elle soit chargée devant l'histoire d'une part quelconque de responsabilité dans le grand drame dont son inconscience a été un des principaux ressorts et qui, si on le regarde avec des yeux non prévenus, apparaît tel qu'un drame d'Eschyle, large, simple, naturellement héroïque.

Loin d'en vouloir à cette femme qui l'a précipité des sommets, à mesure qu'il en tombe, il lui témoigne plus d'amour et de confiance, comme pour

la consoler des désillusions que lui doit causer l'agression de sa patrie native, la levée de bouclier de son père, ce qu'elle doit regarder comme une trahison des siens envers elle-même. Même à ce moment, ce n'est pas qu'il doute de lui ou qu'il ait des incertitudes sur sa fortune : le propre de sa nature est d'espérer môme contre l'espérance, et bien des journées de la campagne de France sont, par cette vertu des forts, les sœurs de l'immortelle journée de Castiglione. Ce n'est que tout à fait aux derniers jours qu'il se voit contraint d'admetlre cette hypothèse que l'ennemi peut entrer dans Paris, s'emparer de l'Impératrice et du Roi de Rome : ce serait un court triomphe, car l'occupation momentanée de Paris ne change rien au plan stratégique qu'il a formé ; mais il ne saurait souffrir la pensée que sa femme et son fils puissent être la proie- du vainqueur. C'est pour les soustraire à une telle insulte qu'il donne à Joseph l'ordre formel d'abandonner Paris, d'en faire partir tous les éléments de résistance et tous les hommes du gouvernement. Il compromet ainsi tout son édifice, car Talleyrand sait bien se soustraire à l'injonction de suivre la Cour. Talleyrand a assemblé tous ses fils de longue date ; il s'est ménagé près du roi Joseph, près de l'Impératrice, à la préfecture de la Seine, à la police, partout, des complices sur qui il exerce une inexplicable influence et qui semblent liés à lui par un pacte infernal. Avec eux il achève, en 1814, l'œuvre de trahison qu'il a commencé à ourdir à Tilsilt, en 1807.

Mais renverser le gouvernement de FEmpereur avec l'aide et l'appui de cinq cent mille baïonnettes étrangères, ce n'est que la moitié de la tâche que s'est donnée le prince de Bénévent. Il ne se tiendra satisfait que s'il a rompu les liens que lui-même a contribué à former entre Napoléon et Marie-Louise. L'Empereur croit qu'il lui restera celte consolation suprême d'avoir auprès de lui sa femme et son enfant. S'il n'engage point formellement l'Impératrice à le joindre à Fontainebleau, c'est qu'il s'imagine encore que ses larmes auront quelque pouvoir sur l'empereur François et que son avenir en pourra être amélioré : mais elle ira le rejoindre dès qu'il aura formé un établissement : elle aura elle-même une souveraineté qui lui appartiendra en propre, elle voisinera avec lui qui se résigne à une existence de petit prince ou croit s'y résigner ; elle viendra lui tenir compagnie et, comme elle l'aime, « qu'elle a aimé en lui moins l'empereur que l'homme », la vie encore pourra être heureuse pour eux deux, pour cet enfant qu'ils verront grandir.

A ces projets, à ces rêves, Marie-Louise est toute disposée à s'associer. Certes elle aime son mari et elle voudrait l'aller retrouver, mais pour une âme qui se rencontre fidèle au devoir, combien parmi celles qui l'entourent viles et vendues ! Le vide se fait autour de cette jeune femme qui jamais, dès l'enfance, n'a été habituée à penser par elle-même; qui, depuis qu'elle existe, pliée à la discipline, n'a connu que des maîtres et ne sait qu'obéir. Son père

«}tend la main sur elle. Elle se débat encore et veut s'insurger, car l'amour qu'elle ressent pour Napoléon est de force à lutter, en son cœur, même contre le respect filial. Mais cet amour, Talleyrand s'arrange pour le tuer. Il a près de Marie-Louise une femme qui lui appartient et qui est entre les plus remuantes, et les plus politiques de son temps. Elle ignore les scrupules et ne sait ce que c'est que la reconnaissance. Galante en sa jeunesse à la façon des Italiennes, elle préfère encore l'intrigue pour l'intrigue et, chaque fois qu*elle a pu s'introduire en quelque aventure diplomatique, elle s'y est sentie dans son élément. Dame du palais, elle n'est point de celles qui quittent la place et se retirent chez elles. Elle a mieux à faire : demeurée presque seule, près de Marie-Louise, elle ouvre ses batteries Soufflée par Talleyrand, elle insinue d'abord, elle affirme ensuite que Napoléon ne l'a jamais aimée, qu'il l'a trompée constamment. L'Impératrice s'obstine- t-elle ? M""® de Brignole mande les deux valets de chambre qui viennent d'abandonner, à Fontainebleau, leur maître et leur bienfaiteur, et elle leur fait dire ce qu'elle veut, les mensonges dont ils sont convenus avec M. de Talleyrand. Personne pour inspirer du courage, souffler de l'énergie à cette grande fille mollasse, incapable de résolution, en qui le tempérament joue le premier rôle et qui est plus blessée de ces infidélités qu'on lui raconte qu'elle n'est atterrée par la chute de son trône. De même qu'elle a été livrée en holocauste, moderne Iphigénie, et qu'elle s'est

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laissé livrer, elle se laisse délivrer à présent, oii la politique défait, comme dit Schwartzemberg, ce que la politique avait fait. Ce n'est point le travail d'un jour : elle luttera encore près d'une année contre l'Europe entière acharnée contre elle et mettant en jeu tous les ressorts pour avoir raison de ce cœur de petite fille. L'orgueil, la vanité, la jalousie, l'envie, on emploiera tout et Ton ne parviendra à triompher que lorsqu'on l'aura en quelque façon contrainte à remplacer l'amour par l'amour, que le pudique empereur d'Autriche aura obligé sa fille à un concubinage public. Alors toute l'Europe monarchique applaudira et une souveraineté sera la récompense de l'adultère.

Napoléon n*a point l'idée d'une telle abjection. De chacune des étapes qu'il parcourt sur sa voie douloureuse, il écrit à sa femme une lettre comme jadis quand elle s'avançait triomphalement sur le territoire de TEmpire au bruit des cloches sonnant en volée, des canons tirant en salve, l'armée et le peuple formant la haie à son passage et les maréchaux d'Empire la saluant de Tépée. Lui, maintenant escorté par les commissaires des alliés, au milieu des cris de mort hurlés par la populace aux gages des Verdets, s'achemine vers cette île que l'Europe, dans la peur qu'elle a encore gardée de lui, lui a abandonnée, qu'elle compte bien lui reprendre quelque jour, que va lui disputer son grand ami le ci-devant électeur de Saltzbourg, le ci-devant grandduc de Wurtzbourg, son hôte de Compiègne et des

Tuileries, redevenu grand-duc de Toscane comme en 1797, au temps oii le général Bonaparte s'asseyait à sa table. Mais ces lettres de jadis, froides et glacées par l'étiquette, adressées à une inconnue, comment les mettre en parallèle de celles qu'il écrit aujourd'hui. Quatre seulement sont publiques : quatre lettres à et sa bonne Louise », sa « bonne Louise-Marie ». Oubliant tout ce qu'il souffre, il n'y parle que des peines qu'elle éprouve ; il s'inquiète de sa santé, car on a eu soin de mettre en avant qu'elle avait besoin de prendre les eaux d'Aix, ce qui est un moyen de retarder la réunion, et consciemment ou non, Gorvisart s'est prêté à faire le jeu des ennemis de l'Empereur. Mais cela pas plus que le reste. Napoléon ne le soupçonne. Il se réjouit du dévouement de Gorvisart auquel, de Fréjus, il adresse une lettre qui, si elle est méritée, est son meilleur titre de gloire. Loin de s'opposer au voyage à Aix, il le presse et le souhaiterait accompli pour que sa femme pût le joindre plus tôt. Si elle ne peut venir de suite à l'île d'Elbe, elle se hâtera sûrement de s'installer à Parme et, pour qu'elle n'y manque de rien, il y envoie pour sa garde un détachement de ses chevau-légers polonais et pour ses écuries une centaine de chevaux d'attelage.

A peine est-il à Porto-Ferrajo qu'il s'inquiète d'organiser dans chacun des palais — tristes palais ! — destinés à sa résidence un appartement pour TLiipératrice. Voici celui de Porto-Longone qui sera de six pièces, celui de Porto-Ferrajo qui aura la même

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étendue. El il presse les travaux, car elle peut arriver d'un instant à l'autre II l'ai tend pour tirer les feux d'artifice, pour donner des bals, pour faire des excursions, subordonnant à sa pensée tous les détails de son existence, au point que lui, si peu habitué d'ordinaire à publier ces sentiments, ordonne au peintre qui décore le plafond du salon d'y représenter « deux pigeons attachés à un même lien dont le nœud se resserre à mesure qu'ils s'éloignent ».

C'est pour cela qu'il apporte un tel mystère à recevoir, le i"^ septembre, la visite de M™' Walewska. Elle va à Naples réclamer près de Murât le maintien de la dotation que Napoléon a accordée à son fils sur les biens qu'il s'était réservés dans le Royaume de Naples; profitant de la relâche à Porto-Ferrajo elle a sollicité de voir l'Empereur. Depuis le 20 août, il est installé à l'Ermitage de la Madonna de Marciana. C'est dans une foret de châtaigniers centenaires, où les grandes chaleurs l'ont forcé à se réfugier, près d'une chappelle bien bâtie, une maison faite d'un rezde-chaussée composé de quatre petites pièces. Les ermites que Napoléon n'a point voulu déposséder sont installés dans la cave. Pour la suite, bien peu nombreuse, composée du capitaine de gendarmerie Paoli, de Bernotti, officier d'ordonnance de quel(|ues raamelucks et seulement de deux valets de chambre, Marchand et Saint-Denis, on a dressé, sous les châtaigniers, une lente de grandes dimensions, près d'une source qui se perd dans un tapis de mousse fraîche tout embaumée de muguet, d'héliotrope, de

violettes, de toutes les fleurs sauvages. Point de cuisine : l'Empereur descend pour dîner à Marciana où est installée Madame Mère et remonte chaque soir à son ermitage.

Au reçu de la lettre de M""® Walewska* les ordr-es sont expédiés avec le plus grand mystère et de façon que le secret soit le mieux gardé. C'est à la nuit close qu'elle débarque le 1®"* septembre; elle trouve au port une voiture à quatre chevaux et trois chevaux de selle. Elle monte dans la voiture avec son fils; sa sœur, qui l'accompagne, son frère le colonel Laczinski, en uniforme polonais, se mettent à cheval et l'on part sous un merveilleux clair de lune. A Procchio, on rencontre l'Empereur venu à la rencontre suivi de Paoli et des deux niamelucks. M""^ Walewska prend elle-même un cheval, car on ne peut songer à faire rouler plus loin la "s^oiture; Bernotti se charge de l'enfant et Ton arrive tant bien que mal au haut de la montagne. A la maison, l'Empereur dit en se découvrant à la visiteuse : «Madame, voilà mon palais, » et il abandonne aux deux dames la disposition des quatre petites pièces qui le composent et oii des lits ont été dressés. Lui-

* Il est très possible, très probable, que le frère de M^e Walewska. le colonel Laczinski, se trouvât ou fût venu à l'île d'Elbe antérieurement. Un colonel Laczinski est en efTet, le 4 août, chargé d'une mission par l'Empereur. A-t-il apporté des lettres de M°* ^Valesk\va? est-il chargé de la ramener? c'est possible. Il serait possible aussi que ce ne fût point le même Laczinski qui l'accompagnât : car M""' Walewska avait deux frères, l'un qui semble avoir été général en Pologne et tout le moins colonel en France, l'autre qui fut sans doute colonel dans l'armée du Grand-Duché. L'histoire si glorieuse de la Pologne napoléonienne est toute à faire, au moins en France.

même se réfugie sous la lente, dans les murs de laquelle dorment les deux valels de chambre. La fin de la nuit est orageuse : grand vent, grande pluie. Au matin piquant, l'Empereur, qui n'a pas dormi, appelle Marchand. Celui-ci lui raconte que le bruit s'est répandu à Porto -Ferrajo que la visiteuse est Marie-Louise et que l'enfant qu'elle amène est le Roi de Rome. Sur ce bruit, le docteur Foureau s'est empressé de se rendre à TErmitage pour offrir ses services et il est là, attendant les ordres.

L'Empereur, habillé, sort de la tente. Un beau soleil, que tamise l'ombre épaisse des châtaigniers, a déjà ressuyé les terrains environnants. Dans ce paysage, cueillant des fleurs de la montagne, joue l'enfant mystérieux. Napoléon l'appelle et, s'asseyant sur une chaise que Marchand a apportée, le prend sur ses genoux. Puis, il fait chercher Foureau qui se promène dans les environs. « Eh bien, Foureau, lui dit-il, comment le trouvez-vous? — Mais, Sire, répond le docteur, je trouve le Roi bien grandi. » Napoléon rit de bon cœur, car le jeune Walewski a un an de plus que le Roi de Rome, a mais la beauté de ses traits, ses cheveux blonds bouclés répandus avec profusion sur ses épaules lui donnent une grande ressemblance » moins avec le Roi de Rome qu'avec le portrait qu'Isabey a fait de lui où il l'a vieilli peutêtre à dessein.

Napoléon plaisante quelques instants le docteur, et le congédie en le remerciant de l'empressement qu'il a mis à venir offrir ses servives. M""° Walewska

paraît à son tour, sortant de la maison. Depuis les jours de Varsovie, elle a pris un peu d'embonpoint, mais sa taille n'a pas soufîert et sa physionomie ouverte et calme est demeurée aussi attravante. Quant à sa sœur, âgée de dix-huit ans, elle a « une tête d'ange ». C'est une de ces enfants blondes dont la jeunesse a le parfum d'une fleur rare. La table est dressée sous les châtaigniers : le déjeuner arrive tout préparé de Marciana et le repas est plein de gaieté. Puis la journée se passe en causeries et en promenades aux environs. Au dîner, l'Empereur veut que l'enfant, qui n'a point déjeuné avec lui, soit assis à ses côtés. M""^ Walewska résiste, disant que son fils est trop turbulent, mais Napoléon l'exige. Il n'a pas peur des espiègleries; lui-même, en son enfance, était très volontaire et très diable. « Je donnais des coups à Joseph, et je le forçais encore à faire mes devoirs. Si j'étais puni par du pain sec, j'allais l'échanger contre le pain de châtaignes de mes bergers, ou bien j'allais chez ma nourrice qui me donnait des poulpettes. » L'enfant, d'abord très sage, ne tarde pas à s'émanciper et l'Empereur lui dit : « Tu ne crains donc pas le fonet ; eh bien ! je t'engagea le craindre. Je ne l'ai reçu qu'une fois, et je me le suis toujours rappelé. » Et il raconte alors son aventure ; comment, en son enfance, Pauline et lui se sont moqués de leur grand'mère et comment ils ont été fouettés par Madame qui n'entendait point raillerie. « Mais je ne me moque pas de maman, * répond l'enfant avec un air tout contrit qui ravit l'Empereur.

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Il l'embrasse tendrement en lui disant : « C'est Lien répondu. »

Le soir tombe et, à 9 heures, les visiteurs repartent pour s'embarquer. L'Empereur les accompagne jusqu'à la plage, et, en embrassant son fils, on l'entend murmurer : (( Adieu, cher enfant de mon cœur. » ^jme Walewska, pour les frais de son voyage, emporte un bon au porteur de 61 000 francs sur le trésorier de l'Empereur et son arrivée à Naples est d'autant plus opportune que, par un décret du 15 septembre, le Roi Joachim Napoléon va confisquer toutes les dotations constituées par le gouvernement français. Seule, elle obtient par un nouveau décret du 30 novembre une excej)lion en faveur de son fils, et une donation nouvelle aux mêmes conditions que l'Empereur avait posées. Son séjour à Naples se prolonge assez pour qu'elle s'y trouve encore à la fin de mars 1815.

Malgré toutes les précautions prises, malgié l'arrivée et le départ à la nuit close, trop de gens avaient intérêt à être informés de ce que faisait l'Empereur pour que cette aventure passât inapert;ue. Les insulaires ne manquèrent point de dire que l'inconnue était Marie-Louise; le commissaire anglais et les espions des Bourbons, mieux avisés, se doutèrent qu'il s'agissait d'une maîtresse. Mais ils voulurent voir de l'amour, alors qu'il n'y avait que de la tendresse et de la reconnaissance. La présence de M"*^ Laczinska écarte toute idée de rapprochement intime. Si l'Empereur eut à l'île d'Elbe quelque pas-

sade, ce ne fut certes point avec cette prétendue comtesse de Rohan, vulgaire intrigante, qui y était, dit-on, venue faire on ne sait quelles réclamations et offres de services ; ce fut avec une femme beaucoup plus inconnue, la même qu'il avait reçue trois ou quatre fois dans l'appartement de l'Orangerie de Saint-Cloud, et qui, de son propre mouvement, avait rejoint Porto-Ferrajo. Etait-elle mariée dès ce moment au colonel 13... ou Tépousa-t-elle à Tile d'Elbe? on ne sait trop; mais, mariée ou non, son dévouement fut pareil et il est malheureux qu'on n'ait sur elle que si peu de détails. Elle ne se contenta pas de venir à l'île d'Elbe ; en 1813, on la vit arriver à Ram- Ijouillet, demandant, implorant que Napoléon lui permît de le suivre, dans le plus profond désespoir, lorsqu'il le lui refusa. Avec trois mille francs qu'on lui donna, elle passa, dit-on, aux Elals-Unis, oii elle espérait le retrouver.

Nul ne semble avoir soupçonné qu'à Fîle d'Elbe l'Empereur ait donné quelques instants à cette femme. Par contre, on a souvent réédité de prétendues lettres qu'un misérable prêtre aux gages de M. le duc de Blacas avait falsifiées pour accréditer certaines calomnies. Il est inutile de s'y arrêter.

A l'île d'Elbe, Napoléon se trouvait en une crise à la fois morale et politique qui l'obligeait à la réserve la plus grande. Il connaissait assez- Marie-Louise pour savoir que la moindre infidélité qu'elle apprendrait, savamment exploitée par son entourage, la blesserait au cœur. Il venait d'expédier le capitaine

IlurauU (le Sorbée, époux d une des femmes rouges, pour tenter d'approcher d'elle à Aix-les-Bains, et de lui porter des paroles. Il venait de recevoir des indications qui pouvaient lui faire espérer une correspondance régulière. Le moment eût été mal choisi pour faire scandale.

Le temps passe, tout le mois de septembre, sans lettre, sans communication quelconque qui lui parvienne. Il se détermine, le 10 octobre, à écrire à ce grand-duc de Toscane sur l'amitié duquel il compte encore, et que, dès le 19 avril, il désignait à sa femme comme Tintermédiaire naturel entre eux. Ce n'est point une supplique qu'il adresse, et au ton dont il parle à « Monsieur son frère et très cher oncle » on sent qu'il se souvient et qu'il s'imagine aussi que le ci-devant parasite de Gompiègne doit se souvenir : c( N'ayant point reçu de nouvelles de ma femme depuis le 10 août, ni de mon fils depuis six mois, je prie Votre Altesse Royale de me faire connaître si elle veut permettre que tous les huit jours je lui adresse une lettre pour l'Impératrice et m'envoyer en retour de ses nouvelles et les lettres de M""" la comtesse de Montesquieu, gouvernante de mon fils. Je me flatle que, malgré les événements qui ont changé tant d'individus^ Votre Altesse Royale tne conserve quelque amitié. Si elle veut bien m'en donner l'assurance, j'en recevrai une sensible consolation. Dans ce cas, je la prierai d'être favorable à ce petit canton qui partage les sentiments de la Toscane pour sa personne. Que Votre Altesse Royale ne doute pas de la

constance des sentiments qu'elle me connaît pour elle ainsi que de la parfaite estime et de la haute considé- -"^ation que je lui porte. Qu'elle me rappelle au souiienir de ses enfants. y>

Non, ce n'est point une supplique et Tégalité de rang-, la supériorité ancienne se fait sentir malgré tout, mais avec quelle habileté, quelle ingéniosité, tout ce qui peut émouvoir cet homme, pourvu qu'il ait un cœur, est mis en œuvre ! Il ne s'agit que d'un service familial à rendre à celui qui se confesse malheureux, se reconnaît déchu, et qui, pour mieux l'attendrir, s'avoue presque le sujet de ce prince qui jadis a été entre ses courtisans les plus empressés.

Nulle réponse. C'est que le drame s'est accompli et que la famille impériale d'Autriche a eu la joie de déshonorer à jamais cette fille dWutrichc, impératrice des Français. Napoléon le sait ou Tignore, mais nul ne peut dire qu'alors il Tait su. Apres une telle lettre écrite à un tel homme, il ne peut plus en écrire. On lui a pris sa femme, on lui a pris son fils. Les Bourbons ne paient pas la somme annuelle stipulée à Fontainebleau. Il va être obligé de licencier sa garde et ne pourra pas même opposer un semblant de résistance et se faire tuer avec ses grognards quand les rois ordonneront sa déportation en quelque île de l'Océan, les Açores, par exemple, que propose Talleyrand le 13 octobre, parce que « c'est, dit-il, à cinq cents lieues d'aucune terre ».

Il faut qu'il meure, qu'il se laisse assassiner par

les bandits que soudoie Brulart, ou enlever par les rois que Talleyrand conseille! Il préfère risquer la suprême partie avec la France et pour la France. Le retour est décidé.

Au jour de Tan de 1815, Napoléon avait reçu une lettre de l'Impératrice, qui lui donnait des nouvelles de son fils, disait qu'il était charmant, que bientôt il pourrait écrire lui-même à son père. Comment, pourquoi cette lettre ? On ne sait. Un remords peutêtre. Quoi qu'il en soit, elle maintenait le lien, semblait lui prouver que Marie-Louise n'avait nullement renoncé à le rejoindre; que, si elle se taisait, c'était par contrainte. Il suffisait qu'elle redevînt libre pour qu'elle se bâtât d'accourir. Il suffisait que Napoléon eût un trône à lui offrir pour que ses geôliers lui rendissent sa liberl<'. Aussi à peine l'Empereur est-il à demi rassuré sur son entreprise que, de Lyon, le 12 mars, il s'empresse d'avertir Marie-Louise. Mais comme elle avait fait antérieurement pour les lettres qui lui avaient été adressées de l'île d'Elbe, elle remet le billet qu'elle reçoit aux mains de son père et celui-ci le communique aux plénipotentiaires alliés. Nulle réponse.

Dès son entrée à Paris, rEmpereiir a rélabli presque sur le pied ancien la maison de l'Impératrice et il a donné des ordres pour que les appartements soient remis en état. Dix jours après, le 1" avril, il écrit à l'Empereur d'Autriche, « Monsieur son frère et très cher beau-père », une lettre officielle oii il réclame « l'objet de ses plus douces affections, son épouse et son fils ». « Comme, dit-il, la longue séparation que les circonstances ont nécessitée m'a fait éprouver le sentiment le plus pénible qui ait jamais affecté mon cœur, une réunion si désirée ne tarde pas moins à l'impatience de la vertueuse princesse dont Votre Majesté a uni la destinée à la mienne. » Et il termine ainsi : « Je connais trop les principes de Votre Majesté, je sais trop quelle valeur elle attache à ses alîections de famille pour n'avoir pas l'heureuse confiance qu'elle sera empressée, quelles que puissent être d'ailleurs les dispositions de son cabinet et de sa politique, de concourir à accélérer Tinstant de la réunion d'une femme avec son mari et d'un fils avec son père. »

Nulle réponse. Devant ce silence opposé aussi bien à ses lettres officielles qu'à celles dont il avait, avant leur départ, chargé officieusement les diplomates autrichiens accrédités près des Bourbons, Napoléon se confirme dans l'opinion que la politique continue à paralyser l'élan naturel de sa femme et il se décide à employer, pour parvenir jusqu'à elle, des voies secrètes. Il expédie à Vienne des agents qu'il choisit parmi les mieux à même d'arriver jusqu'à

Talleyrand et jusqu'à rimpéralrice : Flaliaut et Moiitrond. Montrond seul perce les lignes ; mais, lorsqu'il s'agit de remettre à Marie-Louise le billet dont il est porteur, Meneval, l'ancien secrétaire du cabinet de l'Empereur, qui, devenu en 1813 secrétaire des commandements de l'Impératrice, l'a suivie en Autriche, s'interpose. Il sait où en sont les choses avec Neipperg et c'est rendre service à l'Empereur que brûler le billet qu'il a écrit à sa femme. Meneval n'ose pourtant point écrire directement la vérité, il comprend quel coup il portera à son maître : c'est par une lettre anonyme, d'une écriture déguisée, qu'il s'imagine d'avertir quelqu'un dont il sait l'invariable fidélité : Lavallette. L'Empereur en a connaissance, mais Lavallette doute, se persuadant qu'une telle missive anonyme peut être un coup de la politique autrichienne. Comment Napoléon ne douterait-il pas aussi ?

On va être éclairci : Ballouhey, secrétaire des dépenses des deux Impératrices, un honnête homme et sur la fidélité duquel on peut compter, est en route venant de Vienne par Munich où il doit prendre les instructions du prince Eugène. L'Empereur est si impatient de le voir qu'il donne ordre que, de Belfort, on lui télégraphie son passage et qu'il fait mettre à son domicile, à Paris, un planton qui, au déboîté, l'amènera droit à l'Elysée. Ballouhey arrive le 28 avril et l'Empereur le retient deux heures pleines : mais, s'il tire de lui des notions utiles dont le Prince Eugène l'a chargé, il n'obtient pas la jileine lumière

sur ce qui lui importe le plus. Ballouhey, comptable d'une scrupuleuse exactitude, attaché jusqu'au fanatisme à Joséphine, puis à Marie-Louise, est d'une nature trop timorée pour oser affirmer ce qui, à Vienne, est le secret du Congrès, de la Cour et de la Ville tout entière.

Il faut attendre Meneval qui, renvoyé de Vienne, arrive enfin douze jours plus tard. Cette fois, plus d'illusion possible. C'est Marie-Louise qui en se mettant, le 12 mars, par une lettre officielle, sous la protection des Puissances, a provoqué la déclaration furibonde signée le 13 parles plénipotentiaires alliés. En récompense, Neipperg a été nommé son maréchal de Cour. C'est elle qui, le 18 mars, a consenti à livrer son fils, immédiatement séparé de sa gouvernante, M""^ de Montesquiou, et de tous ses domestiques français. Et lorsque Meneval a pris congé d'elle, elle-même l'a chargé de dire à l'Empereur a qu'elle ne prêterait jamais les mains à un divorce, mais qu'elle se flattait qu'il consentirait à une séparation amiable, que cette séparation était devenue indispensable, qu'elle n'altérait pourtant pas les sentiments d'estime et de reconnaissance qu'elle lui conservait ». Elle est décidée, sa résolution est irrévocable et son père lui-même n'aurait pas le droit de la forcer à retourner en France.

Meneval dut ajouter d'autres détails plus intimes, car il n'était plus temps de cacher la vérité. Peut-être commençait la première de ces grossesses qui devaient peupler les avenues de Burg de bâtards adultérins,

litres princes et qualifiés altesses pour la honte de la Maison d'Autriche. Lorsque Dubois, l'accoucheur, avait affirmé à Napoléon, après la naissance du Roi de Rome, qu'un second enfant mettrait en péril les jours de Marie-Louise, l'Empereur, quelque désir qu'il eût d'une postérité nombreuse, d'un second fils pour occuper le trône d'Italie, se l'était tenu pour dit : M. de Neipperg n'eut point de ces scrupules et prouva diverses fois comme le baron Dubois avait pu se tromper.

Si, dans l'intimité de son cœur, Napoléon n'avait plus le pouvoir de conserver le moindre doute, au point de vue politique, il était nécessaire que la nation ne connût point la vérité et qu'elle gardât sur l'Impératrice les illusions que l'Empereur lui supposait. Un an auparavant, il estimait que rien n'était plus propre à émouvoir les peuples que la pensée de cette femme et de cet enfant confiés à la France; aujourd'hui, la captivité où on les tenait, cette séparation qui violait toutes les lois divines et humaines, cet attentat à la foi conjugale et à l'amour paternel commis par les rois armés pour rétablir en France le régime des bonnes mœurs, lui semblait de nature à soulever tout ce qu'il restait de généreux dans des cœurs d'hommes et de patriotes. La douleur que Tlmpératrice a éprouvée lorsqu'on l'arracha à son devoir, les trente nuits qu'elle a passées sans dormir en 1814, la prison réelle qu'elle subit, le traité de Fontainebleau violé par les rois qui lui ont arraché sa femme et son fils, l'indignation de la vieille reine Marie-Caroline disant

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à sa petite- fille : « On t'empêche de sortir par les portes, sors par la fenêtre et va retrouver ton mari », le roi de Rome — il dit à présent le prince Impérial ! — séparé de sa mère, M™° de Montesquiou chassée, tremblante sur l'existence de son pupille, il veut que Meneval raconte tout, dans un rapport tout prêt « si la Chambre fait une motion pour le Roi de Rome ». La Chambre!...

Pas une fois, durant les Cent-Jours, pas une fois durant ses six années d'agonie, une parole d'amertume ou seulement une parole de blâme n'est sortie de sa bouche contre celte femme : toujours des. mois d'affection, de douceur et de pitié. Toujours son souvenir lui revient à l'esprit paré de jeunesse et de fraîcheur. C'est la franchise, c'est la loyauté mêmes, a C'est l'innocence et tous ses attraits. « 11 n'est pas un de ses compagnons de captivité qui ne rapporte les mêmes conversations, presque dans les mêmes termes. Dans les journaux, apprend-il quelque accident qui lui soit survenu, il se fait expliquer l'article jusqu'à trois fois. Un bâtiment d'Europe jette-t-il l'ancre dans la rade de James-Town, il se persuade qu'il va recevoir une lettre de l'Impératrice et il passe tout le jour, inquiet et nerveux, sans travailler. Lui enlève-t-on un de ses serviteurs, Las Cases ou O'Meara, c'est d'abord à Marie-Louise qu'il songe à l'adresser, remettant, par exemple, à son chirurgien ce billet : « S'il voit ma bonne Louise, je la prie de permettre qu'il lui baise les mains. » Dans son testament, le 5 avril 1821, il écrit cette phrase : « fai

MCS CI'NT-JOUnS iîOl

toujours eu à ine louer de ma 1res chère épouse l Impératrice Marie-Louise. Je lui conserve jusquau dernier moment les plus tendres sentiments. Je la prie deveiller pour garantir mon fils des épreuves qui environnent encore son enfance. » Et ce n'est pas assez : ce n'est pas assez, sur celte modeste garde-robe qui fait à présent sa fortune, que le legs de ses dentelles ; c'est, le 28 avril, sept jours avant sa mort, son cœur même qu'il veut qu'Anlommarchi arrache de son corps : « Vous le mettrez dans fesprit-de-vin, vous le porterez à Parme à ma chère Marie-Louise, vous lui direz que je fai tendrement aimée, que je n'ai jamais cessé de l'aimer. Vous lui raconterez tout ce que vous avez vu, tout ce qui se rapporte à ma situation et à ma mort... «

En vérité, Iludson Lowe a bien fait d'obliger Antommarchi à placer dans le cercueil le vase d'argent qui contenait le cœur de Napoléon. Qu'en eût fait M. de Ncipperg?

Au moins, à défaut de cette femme, cette étrangère, d'autres, et peu importe d'où elles venaient, de France, d'Irlande ou de Pologne, ont, aux derniers jours de gloire, durant ce court règne de trois mois, entouré l'Empereur de leur beauté fidèle, réjoui son cœur de leur enthousiasme, et se faisant par dévouement, môme celles qui étaient le moins faites pour la politique, ses espionnes et ses avertisseuses, ont, avec leur instinct plus qu'avec leur raison, fourni des conseils qui eussent mérité d'être suivis. Ainsi George au sujet de Fouché; ainsi M""*^ Pellapra, qui s'est hàlée do

revenir de Lyon, et qui, elle aussi, surprend certaines démarches du duc d'Otrante; ainsi M™° Walewska, qui est accourue de Maples et qui, dès son arrivée, est reçue avec son fils à l'Elysée, apporte des paroles de la part de Murât. M""^ *** est la première à se présenter à l'Empereur, et, reprenant d'autorité son titre et son rang de Dame du Palais, elle est des fidèles du 20 mars, de celles qui, dans les salons illuminés des Tuileries, attendent impatiemment le revenant de nie d'Elbe. Et bien d'autres, M°^° Dulauloy, M"^^ Laval- Iette,M™° Ney, M"'" Regnauld de Saint-Jean-d'Angely, M""^ de Beauvau, M"'^ de Turenne, se disputent de le voir et de lui plaire. A ce moment, sur quelques-unes des femmes de France, sur ces tètes charmantes et parées pour l'amour, passe ce souffle divin qui fait les héroïnes et les martyres, qui inspire des actes suprêmes de dévouement et de courage, et qui met les âmes de niveau avec les périls les plus inattendus.

On le vit bien durant toute cette période sinistre, qui retient justement le nom de Terreur Blanche, et dont on essaye en vain, aujourd'hui, de pallier les atrocités : les femmes, ces femmes de l'Empire, qui avaient fait l'ornement et la joie des fêtes impériales; ces femmes d'élégance et de grâce, les plus dépensières et gâcheuses qu'on vit jamais, montrèrent alors, au milieu de la lâcheté universelle des hommes, un courage, une énergie, une présence d'esprit qui les immortalisent. Aux Tuileries durant les Gent-Jours, à Malmaison après Waterloo, elles avaient déjà prouv ';

comment elles savaient affirmer leur foi et honorer le malheur

Et ce ne sont point seulement des connues, des célèhres, mais des ignorées et des obscures, comme cetle femme qui, à la revue des Fédérés, s'approche de l'Empereur et lui remet une pétition, un rouleau de papier soigneusement ployé : lorsqu'il ouvre le rouleau, il s'en échappe vingt-cinq billets de mille francs. Et celle-ci qui, le 23 juin, la veille du jour où Napoléon va quitter l'Elysée pour Malmaison, écrit au valet de chambre de l'Empereur en l'invitant à se rendre à l'église Saint-Philippe du Roule, pour une communication importante. Marchand va au rendezvous, trouve à la place indiquée une femme en prières, à demi voilée, pas assez pour dissimuler ses traits d'une rare beauté. Il s'approche et lui demande en quoi il peut la servir. Elle reste un instant sans répondre. Puis, avec un extrême embarras, elle dit que les malheurs de l'Empereur l'ont émue profondément, qu'elle voudrait le voir, le consoler, l'admirer. Napoléon, à qui cette prière est rapportée, sourit et répond : « C'est une admiration qui peut mener à une intrigue, il n'y faut pas donner suite. » Mais l'offre naïve de ce cœur, en ce jour, à cette heure, le touche assez pour que, plus tard, à diverses reprises il parle de l'inconnue de Saint-Philippe du Roule.

ïrouva-t-il au moins, dans la captivité, quelque femme qui lui apportât cette sorte de consolation que seule la femme peut donner à l'homme? On sait ses jeux enfantins avec miss Elisabeth Ualcombe dans

son séjour à Briars; on devine quelque habitude prise avec une femme à qui sa conduite sous TEmpire semblait devoir interdire à jamais de l'approcher, et qui, deux fois divorcée, chassée de la Cour, avait, par le simple fait de son mariage, amené la disgrâce de son troisième mari. Mais si les libéralités testamentaires que l'Empereur lui accorda donnent quelque poids aux rapports des commissaires étrangers; si, vraisemblablement, la présence de celte femme fut l'occasion de la discorde qui se mit entre les compagnons de l'Empereur, si son départ marqua encore une de ces étapes douloureuses qu'il fallait que Napoléon parcourût, on sait encore sur cette partie du drame de Sain te-Uélènetrop peu de chose pour y pouvoir insister. La femme y joua son rôle : voilà tout ce qu'on peut dire.

A côté de celle-ci, courtisane émérite, que l'intérêt conduit à Rochefort et que l'intérêt maintient à Sainte-flélène, une autre femme se rencontre, vraiment digne, celle-là, d'admiration : M""® la comtesse Bertrand. Heureuse mère, heureuse épouse, elle trouve dans le devoir accompli la satisfaction de sa conscience. A Paris, par sa naissance, par ses parentés avec les Fitz-James, elle serait des premières à la Cour et à la Ville. Elle vit dans une maison, une cahute plutôt, infestée de rats, à portée de TEmpereur, sans avoir même la consolation de le soigner et de lui être utile. Elle est là jusqu'au bout, belle, sensible et grave, gardant en matrone romaine l'intégrité de son honneur, apparaissant, en ce dernier

cortège qui mène le captif enfin expiré jusqu'à la vallée du Géranium, pareille à une statue de la Douleur et c'est elle, une Anglaise de naissance, qui, seule femme, pleure sur celui que l'Angleterre a assassiné.

Et maintenant, quelle opinion peut on se faire et garder de Napoléon /6v?zm/5/e?

Elle est double. Ici, le physique seul; là, le physique et le moral réunis et le moral primant le physique.

Des aventures banales oii le physique seul est en jeu, on n'a rien caché; et ce n'est pas qu'on puisse tirer des vues particulières sur son caractère, mais en les taisant, on aurait donné à penser qu'elles en eussent fourni de défavorables. Parce qu'il était Napoléon, son alcôve n'a pu conserver de secrets; quelque soin qu'il ait pris pour rendre mystérieuses ces rencontres de hasard, les dames du Palais, les femmes de chambre, les aides de camp, les valets de chambre, sans cesseàrafîùl des événements les plus insignifiants qui se produisaient dans le château, en tenaient registre. Autour des Tuileries, quiconque vivait dans la zone gouvernementale, sollicitait des faveurs, ou chassait simplement aux nouvelles, a de

môme mentionné en ses cahiers ce qu'il parvenait à apprendre; et comme tout ce que Napoléon a touché s'est fait histoire, comme il n'est rien de ses moindres actions, des moindres accidents de sa santé qui n'intéresse l'humanité; comme depuis cent ans le puhlic dans le monde ne s'est guère passionné que pour lui, tous ces témoignages plus ou moins authentiques ont trouvé créance; les pamphlétaires y ont puisé à pleines mains pour appuyer leurs thèses, et bien des opinions erronées se sont accréditées. Le seul moyen que l'on ait pour les réfuter, c'est d'établir les faits, c'est de rapporter toutes celles de ces aventures qui, racontées par plusieurs témoins dont les narrations concordent, présentent des garanties d'authencité sufflsantes. S'il en est qu'on a négligées, ou qu'on a seulement indiquées quoiqu'elles soient probables, c'est qu'elles n'avaient été relevées que par un seul chroniqueur, et que l'on n'avait pu en découvrir nulle preuve documentaire ; c'est aussi qu'elles étaient à ce point ordinaires et communes qu'elles n'eussent été qu'une répétition sans intérêt de faits déjà exposés.

Que signifient ces aventures ? Que Napoléon est un homme: il a trente ans en 1799; il a quarante ans en 1809, et il n'a point fait vœu de continence. Les femmes s'offrent au moindre désir qu'il témoigne ou qu'on témoigne pour lui. Il les prend, très souvent par besoin, quelquefois par volupté, mais sans qu'il en éprouve jamais une fatigue cérébrale, sans

ju'il en reçoive une distraction pour son travail. De ces femmes, nulle qu'il ait corrompue. S'il en est qui soient vierges, ce sont des vierges expertes et qui font elles-mêmes marché de leur virginité. — Encore, est-on bien sur qu'il s'en trouverait ?

De fait, qu'elles aient un mari ou qu'elles n'en aient point, qu'elles soient au théâtre ou qu'elles tiennent à la Cour, ce sont des filles. Elles cherchent de l'argent pour le plaisir qu'elles donnent. Il les paye. Partant, quittes. Nulle sensualité : la sensualité n'existe que oià commence le raffinement de la volupté. Lui, va droit au fait, naïvement, et ne perd pas de temps aux mignardises. On le dit brutal, parce qu'il est pressé. Il en est là comme à ses repas et, s'il donne une satisfaction à ses sens, c'est qu'ils l'exigent, que leur emploi a été prévu, ou que l'occasion s'en présente, nullement qu'il Tait recherchée, qu'il y ait pensé, qu'il en ait rêvé, qu'il se soit fait des habitudes de plaisir ou qu'il se soit créé de factices besoins.

Cela est-il conforme à la morale ? Quelle morale ? Si elle varie selon les latitudes, combien plus selon les époques !

Pour juger les hommes de l'Empire, — et, bien plus, l'Empereur ! — avec la morale hypocrite et étriquée des bourgeois contemporains, il faudrait d'abord leur donner l'existence de cette bourgeoisie. Or, dans la vie qu'ils mènent réellement, cette vie promenée dans les quatre coins de l'Europe au milieu des balles et sous les boulets, cette vie de perpé-

tuelles chevauchées avec la mort en cronpe, si quelques-uns, hors de la vue de l'Empereur, traînent à leur suite des maîtresses, le plupart ne s'en soucient point et, en campagne, sous leur harnais de bataille, restent chastes. Après une longue guerre, au retour, ou dans une ville conquise, s'il arrive qu'un torreni de passions brutales les emporte et les rue sur une femme, quelle que soit la femme, de même que à des jours crevant de faim ils se jettent sur un croûton de pain moisi, est-ce à dire qu'ils sont immoraux, et le bourgeois le plus réputé pour sa moralité n'est-il pas cent fois moins continent que n'est le plus débauché de ces hommes ? Ne faut-il donc pas; pour le métier auquel il se sont adonnés par goût et qu'ils continuent par ambition, qu'ils soient, d'origine et de nature, des spécimens hors pairs d'humanité brutale et primitive ? N'ont-ils pas dû, par carrière, développer et exaspérer toutes les facultés sauvages de combativité et, par suite, d'animalité? N'ont- ils donc point, parce qu'ils sont soldats, les mêmes besoins, les mêmes goûts, les mêmes appétits que les autres hommes, et doivent-ils, par scrupules de monogamie, demeuré constamment fidèles à l'épouse constamment absente ?

Quelques-uns l'ont fait et il en est des preuves singulières : il est dans ce temps d'admirables exemples d'amour unique donnés par des hommes de fer dont le cœur a la délicatesse fidèle qu'on eût prêtée au Orand Gyrus ; mais, pour la plupart, ces distractions de bivouac, ces passades de garnison ne comptent

pas, — (le môme que ne comptent point, à Paris, les infidélités d'une heure qu'ils se permettent et <[u'ils cachent si soig-neusement qu'il faut leur mort pour les révéler. Ils n'en gardent pas moins, près de cette animalité qu'il faut satisfaire, des côtés singuliers d'ingénuité sentimentale et de tendresse conjugale. Pour la femme qu'ils ont, tous ou presque tous, épousée par amour, avec un désintéressement absolu, rien de trop beau, rien de trop riche, rien de trop merveilleux. Pour satisfaire ses désirs, ils pillent l'Europe et ils en jettent les dépouilles à ses pieds. Pour contenter ses caprices, des patiences, des diplomaties, des empressements qui feraient sourire s'ils n'attendrissaient.

Pour la générosité, pour les soins à rendre à sa femme, pour les lettres, pour les cadeaux:, pour la prodigieuse fortune qu'il lui fait, à coup sûr Napoléon ne se laisse vaincre par aucun d'eux. Mais son sentimentalisme à lui est d'autre origine et d'autre essence que le leur.

Eux, qui n'ont pu recevoir de leur nature ou garder de leur éducation aucun scrupule, s'en sont fait dlionneur : un honneur de soldats qui diffère par des côtés de celui que Montesquieu attribuait aux gentilshommes, bien qu'ils tiennent, eux, que l'épée les a faits leurs égaux. Ils ne peuvent pourtant chercher des règles à cet honneur en des temps tout proches et ne se soucient guère de prendre pour leurs modèles des Lauzun ou des Tilly : ils délestent encore ceux

qu'ils ont remplacés et, s'ils prétendent à être gentilshommes, c'est qu'ils se tiennent égalisés aux ancêtres des plus nobles. Qu'étaient ces ancêtres? Les chevaliers croisés — et c'est cela qui explique l'immense succès qu'obtient sous l'Empire ce qu'on a appelé genre troubadour. D'oii vient la répercussion ? Est-ce la littérature qui crée dans les esprits le mouvement troubadour ? — sont-ce, au contraire les tendances sociales qui le déterminent, peu importe. Ce qu'il faut voir, c'est que jamais l'art et la littérature n'ont mieux répondu à ce que la société attendait d'eux, n'ont exercé sur les mœurs plus d'influence et que cette influence a été d'autant plus vive que les esprits qui la subissaient étaient, d'origine, moins cultivés.

Dans le genre troubadour auquel, dès 1806, tout est tourné en France : roman, histoire, théâtre, tableaux, costumes, il s'agit moins du troubadour ' que de celui dont le troubadour chante les exploits : du chevalier ; le chevalier qui professe le culte de sa dame; qui, pour les exploits qu'il accomplit en Terre- Sainte : infidèles occis, dragons domptés, ville^ emportées, se pare d'une écharpe à ses couleurs et se tient assez payé par un regard d'elle. Les guerriers de l'Empire font tous effort pour se modeler sur ce chevalier idéal et imaginaire. S'ils ne ceignent point l'écharpe aux couleurs de la dame de leurs pensées, combien ont, à leur épée, une dragonne qui a été brodée par des mains chères, combien portent sur leur cœur un portrait, se parent aux jours de bataille de quelque babiole donné par la femme aimée!

Sans doute, Napoléon suit moins que d'autres le courant troubadour. Il n'y cède point comme son beau-fils Eugène, comme certains de ses maréchaux; néanmoins, l'atmosphère ambiante n'est pas, à la fin, sans agir sur lui et on pourrait, dans ses rapports avec Marie-Louise, relever certains détails qui le prouveraient sans réplique. Mais ce n'est qu'à la fin de l'Empire, alors qu'un sentiment, qu'il n'a point éprouvé non plus encore, fait son apparition pour primer et effacer tout autre.

Jusque-là, le sentimentalisme qu'il éprouve ne doit rien à la littérature nouvelle ; mais beaucoup, sinon tout, à la littérature d'hier. La formation sentimentale de Napoléon, c'est Rousseau qui Ta faite, Rousseau seul. Au témoignage de Joséphine elle-même, il a aimé trois femmes : elle, M'"° *** et M"'^ Walewska. Qu'on reprenne ses lettres à Joséphine, c'est du Rousseau ; qu'on reprenne ses lettres à M""*" Walewska, c'est du Rousseau. Et que dire des conversations? N'y retrouve -t-on pas le ton des premiers écrits de jeunesse du lieutenant Buonaparte, et les mômes mots", les mêmes phrases par lesquels, à Valence, il plaignait sa solitude et sa pauvreté ? N'est-ce pas de la même âme qu'elles coulent, ces pensées sur l'irréalisable et sur le néant de la vie? N'est-ce pas la même souffrance qui, à trois reprises, lui inspire les mêmes rêves? Élève de Rousseau, s'est-il à ce point imprégné de la pensée du maître qu'il l'ait fait sienne et que lui, qui a tout tenté et tout obtenu, même l'impossible, dans l'ordre des faits,

314 NAPOLÉON ET LES FEikMES

ne rencontre qu impuissance, iiégalion et dégoût dans Tordre des sentiments? Ou bien, tout en voyant du Rousseau à la source de ses sentiments et dans la forme qu'il leur donne, faut-il penser que son tempérament moral s'est développé dans ce sens et que la littérature n'y est plus pour rien ? En cette recherche de la femme qui l'aime pour lui-même, qui ne soit qu'à lui, qui ne pense qu'à lui, qui entretienne avec lui un continuel échange de tendresses, il est certainement de bonne foi ; mais jusqu'à quel point obéit-il à ses souvenirs littéraires, jusqu'à quel point se contraint-il pour éprouver des sensations qu'il croit d'une espèce rare et nouvelle? Ce qui peut donner à penser qu'il force ici sa nature, c'est qu'il s'en lasse bientôt. 11 n'en reçoit pas le plaisir qu'il en attendait ; il trouve la femme qu'il aimait ou qu'il croyait aimer inférieure à l'idéal qu'il s'est forgé. Un incident le met en soupçon et le fait cabrer. Tout casse. Le sentimental qu'il est d'éducation s'est retrouvé en face de l'homme pratique et positif qu'il est de nature ; mais, dès qu'il peut, il court à une expérience nouvelle, il s'y empresse et s'y complaît, il s'y délasse et, cette fois, il en jouit pleinement.

Pour un homme tel, ce qui est surprenant, c'est la fidélité non des sens, mais du cœur. Il trompe Joséphine, il a des maîtresses, des vraies, de celles qu'il aime sincèrement, profondément, avec qui il parcourt sans se lasser toute la gamme des enfantil-

loges du senlimont, et, à côte, en un coin à part, il conserve, pour celle qui a été la première en sa vie, une tendresse si grande, un tel désir, une si réelle aiTeclion qu'il oublie tout ce qu'elle a pensé, dit et fait contre lui, il ne le pardonne pas : il l'abolit.

Cette existence dont il n'a pu manquer d'être instruit, 011 il trouve ce qui devrait le révolter le plus, des amants, de la vénalité et des dettes, il n'en a gardé nul souvenir. Il sait seulement que cette femme qu'il a élevée à être la première de l'Europe, qu'il a appelée au trône, qu'il a fait sacrer par un pape, qu'il a associée aux plus inouïes des destinées, est la grâce même, l'élégance personnifiée : il lui prête des qualités et même des vertus ; il la pare de tous les dons qu'un amant passionné peut attribuer à sa maîtresse et, s'il lui reproche' sa prodigalité, n'est-ce pas encore un moyen de montrer comme il l'a aimée, puisqu'il lui a donné les moyens d'y satisfaire ?

Ce qu'est cette femme au naturel, cette femme sur laquelle il jette un manteau d'immortalité en accréditant sur elle une légende toute d'imagination, il l'ignore si profondément' que, s'il trompe la postérité, c'est parce qu'il est trompé lui-môme. Jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, il persiste en son illusion et, à Sainte-Hélène, il a toujours devant ses yeux, dans son cœur, dans ses sens, la José[)hine qu'a vue [)Our la première fois le général Vendémiaire dans le petit hôtel de la rue Chantereine, la José-

phine de Milan et de Mombello, la femme qui, la première, la seule peut-on dire, a déchaîné en lui l'orage des passions et lui a fait connaître et goûter l'amour.

Maîtresse, celle-là : car c'est d'un amour d'amant qu'il l'a aimée, d'un amour irrespectueux, qui ne sait point se contraindre, qui exige d'être satisfait sur l'heure, qui ne craint pas les fâcheries, qui trouve du plaisir au revenez-y, qui fait volontiers l'aveu des infidélités ; qui, sur la fin, est comme la camaraderie avec une vieille maîtresse, avec les demandes d'appui pour les ruptures, avec les confidences hasardées, et tout le trantran de la vie libre et sans gêne. C'est à ce point l'amour pour une maîtresse que, à chaque évolution de sa destinée, il sent mieux que sa fortune lui commande de rompre cette liaison qui, à ses yeux, n'est point un mariage ; il comprend que cela ne peut durer éternellement, qu'il faut qu'il fasse une fin, qu'il s'établisse. En sa superstition de conscience, il ne se tient point marié, puisqu'il n'a point passé par l'église ; ou que si, sur le tard, après huit ans il a paru devant un prêtre, c'est par contrainte. Le contrat, tel quel, il le tiendrait pour valide si un enfant était né. Alors l'engagement serait formel. Mais point d'enfant, point de contrat. Et lorsqu'il la quitte, il la traite encore en maîtresse, la consolant par un gros tas d'argent, lui faisant la vie large, opulente.

On peut se demander, malgré toutes les faiblesses que Napoléon a eues pour celte femme; malgré son empressement à la combler, à adopter ses enfants, à élever sur des trônes ses nièces et ses cousines, s'il l'a jamais tenue, elle comme de sa famille^ tant esl différent le sentiment qu'il a pour elle de celui qui se développe en lui dès qu'il a épousé Marie-Louise et surtout dès que Marie-Louise l'a rendu père. Alors, lesprit conjugal l'envahit, le domine, l'absorbe. Certes, il n'a jamais aimé Marie-Louise de passion comme il a aimé Joséphine. Jamais pour lui elle n'a été la maîtresse ; mais, dès le début, pour lui elle a été l'épouse. Point d'infidélités alors, ou, s'il s'en permet, elles sont si soigneusement cachées et si obscures tout ensemble qu'elles témoignent mieux du respect extérieur qu'il entend garder à la foi promise. Nulle confidence suspecte, nul divertissement qu'il prenne en dehors de sa femme. On est réduit, lorsqu'il néglige d'aller lui-même mettre ordre à ses affaires d'Espagne, à se demander si l'obligation de quitter sa femme n'est point une des causes qui l'empêchent de partir. Tandis que, à Josépbine, il a refusé toute participation au gouvernement de l'Empire, il appelle Marie-Louise à gouverner, il la fuit régente; il lui découvre plus d'intelligence, plus d'esprit, plus de raison qu'il n'en accorde à ses vieux conseillers, à ses frères eux-mêmes. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est la mère de son fils qu'il la traite ainsi, bien que ce soit là la raison apparente, mais c'est qu'il éprouve pour elle cette sorte de res-

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pect conjugal qu'il n'a jamais eu pour Joséphine.

Tandis que, avec celle-ci, il demeure toujours — même elle morte — l'amant^ avec celle-là il est toujours Vépoux. x\.vec Joséphine, c'est son éducation sentimentale, telle que Rousseau Fa faite, qui domine. Avec Marie-Louise, c'est l'atavisme corse, la vieille tradition des montagnes qui reprend ses droits. Il y ajoute, mais seulement par surcroît et l'on peut dire par superfétation, l'impression monarchique. Mais la qualité d'épouse est à ses yeux suffisante, dès qu'elle est sanctifiée et comme suhlimée par la qualité de mère.

11 ne veut pas admettre que sa femme Tabandonne; il ne veut pas savoir qu'elle le trompe : elle est sa femme, et c'est assez pour la mettre au-dessus des communes tentations, Et, si puissant est chez lui l'esprit conjugal que, à Sainte-Hélène, il agit jusqu'au bout, jusqu'à la mort (témoin le testament) comme s'il ignorait; et que lui, si jaloux de la femme possédée qu'il se plaint amèrement du mariage de ^j^rae (l'Ornano, il n'a que des paroles de tendresse, de complaisance et d'affection pour sa femme, pour Marie-Louise. Serait-ce que, jusqu'à la fin, il prétend sauvegarder en elle cette loi monarchique qui fait une obligation du respect pour les tètes couronnées? Serait-ce qu'il se plaît à se bercer d'une illusion suprême ou qu'il trouve aux fautes de l'Archiduchesse de particulières excuses, ou encore qu'il s'imagine que le secret qu'il n'avoue point en sera mieux gardé par l'histoire ? Peut-être nuelfjue chose

de tout cela entre-t-il dans son esprit; mais, surtout, il veut ignorer, parce que cette femme est Tépouse et que Tépouse ne peut faillir.

Ainsi, en dégageant les brutalités physiques qui ne sont que des distractions passagères, on arrive à trouver en Napoléon une faculté d'aimer aussi grande que l'est chez lui la faculté de penser et d'agir, et qui montre un amant et un époux aussi étonnants qu'ont pu être le guerrier et Fhomme d'Etat. L'époux, pour épargner le blâme de la postérité à sa femme, se contraint au silence et se condamne, de 1815 à 1821, à jouer une comédie étrange pour maintenir l'honneur de l'épouse. Il est fidèle, il est respectueux, il est tendre. Il a des attentions craintives de jeune mari, et tout en étant, car son tempérament l'exige, d'une jalousie sans bornes, il se domine assez pour n'en point avoir l'air tant que sa femme vit avec lui, pour affecter la confiance la plus absolue alors que sa femme est séparée de lui par des océans, qu'elle l'a abandonné et qu'elle le trompe.

Pour l'amant, il est plus singulier encore par la puissance des sensations qu'il éprouve et si l'on peut dire par l'amativité qu'il développe. Il n'y a pas une des notes du clavier humain dont il ne s'essaie à jouer avec les femmes et surtout avec la femme qu'il aime en amant. Tantôt, c'est la frénésie sensuelle, la passion physique en ce qu'elle a de plus violent; tantôt, c'est la passion morale en ce Qu'elle

présente de plus délicat et de plus suave. Rien ne lui échappe des sentiments; rien ne lui en demeure étranger et, pour lui-même, en tant qu'homme et à son point de vue égoïste, il est l'amant par excellence. Pour les femmes, elles en ont jugé sans doute d'autre façon et cet amant a pu leur faire éprouver de si singulières déplaisances qu'il est à présumer qu'aucune ne Ta aimé. Mais la femme n'aimera jamais l'amant en qui elle sentira le supérieur, le maître qui la voudra plier à sa volonté et se refusera à recevoir la sienne, qui lui imposera ses sentiments et ne se conformera point à ses opinions. Qui donc sait jamais s'il est aimé et n'est-ce point beau déjà d'avoir joui pour soi de l'amour physique et de l'amour mental à un degré inconnu à la plupart des hommes et de toutes les façons dont un homme peut les éprouver ?

Reste un point : époux ou amant, Napoléon a-t-il subi, des femmes qu'il a aimées, des directions qui aient réagi sur sa politique? les femmes ont-elles eu une inQuence sur ses idées et, par suite, sur ses actes ? D'inQuence directe, il ne semble point, pour les maîtresses, pas même pour la femme : mais que les impressions reçues des unes et des autres et à propos des unes et des autres, les conversations tenues avec elies, les circonstances occasionnelles qui accompagnaient telle ou telle liaison, aient amené son esprit à concevoir certaines idées nouvelles, à modifier certaines idées acquises, aient eu même sur sa vie une action certaine, cela ne saurait être discuté.

Si fort aimée qu'elle ait été, Joséphine ne serait point sans doute au premier rang parmi celles qu'on peut retrouver à l'origine de certaines résolutions politiques. Si Ton a supposé que c'est elle qui l'aiguille à droite; qui, en lui procurant un entourage à demi noble, l'amène par moments à sacrifier l'esprit de la Révolution aux traditions de l'ancien régime, on se trompe, c'est bien lui qui le veut et c'est bien lui qui recherche les aristocrates, quitte à être trahi, vendu, livré par eux. Joséphine recrute pour lui, mais c'est par son ordre ; Joséphine distribue des grâces, mais c'est qu'il s'imagine qu'elles en seront mieux reçues, qu'elles produiront meilleur effet. Il a le parti pris d'accorder à Joséphine les radiations d'émigrés, les restitutions de biens, et toutes ces faveurs avec lesquelles il croit obliger à la reconnaissance, au moins à la neutralité, les gentilshommes et les grandes dames : mais le point est arrêté dans son esprit, car, à moins de surprise, il ne se laisse implorer que pour des faveurs qu'il est décidé à accorder et il n^est point roi d'assez ancienne race pour prendre comme une jouissance à repousser une femme en pleurs qui mendie la tôte de son mari ou de son frère. Des nuances, quelques fausses impressions, un certain nombre de renseignements parmi lesquels il en est d'inexacts, voilà bien à peu près tout ce qu'il semble tirer de Joséphine.

Mais, d'autres, combien plus? N'est-ce pas parce que la demoiselle Denuelle de la Plaigne est devenue enceinte de lui qu'il se résout au divorce et ne s'y

détermine-t-il pas après que M""^ Walewska a été grosse de ses œuvres ? Toute sa politique à l'égard de la Pologne ne se trouve-t-elle point éclairée d'un jour nouveau si l'on regarde quelle maîtresse il a, en 1807, en 1808 et en 1809; et, de môme, la longanimité pour Bernadotle n'est-elle point excusée par l'ancien souvenir de Désirée ? Dès qu'il s'est uni à Marie- Louise; qu'il est, par elle, entré dans la famille d'Autriche; qu'il considère le lien ainsi formé comme aussi étroit que celui qui l'attache de naissance à sa propre famille, sa confiance, sa certitude d'être suivi jusqu'au bout, la façon dont il s'engage et se livre, ne sont-elles pas expliquées ? Si l'esprit familial est si puissant sur son imagination qu'il tienne que seul il assurç les alliances politiques — et c'est ainsi pour lui en Bavière, à Bade, en Wurtemberg avant d'être en Autriche — à Tintérieur, combien plus ne se livre-t-il pas à l'esprit conjugal? Marie-Louise donc, non par son influence directe, mais par la place qu'il lui accorde en ses combinaisons, par le prestige dont son esprit l'entoure, se trouve exercer sur sa politique, à la fois au dehors et au dedans, une action sans précédent.

Serait-il homme s'il était autrement et n'est-ce point justement parce qu'il a retenu ce qu'il y a de meilleur en l'humanité, qu'il s'y est attaché et livré, n'est-ce point parce qu'il a gardé un fidèle et tendre souvenir de son premier amour, n'est-ce point parce qu'il a été familial à la façon dont on l'est en sa race, et conjugal comme son instinct et la morale mono-

gamique le commandent, que sa chute a été si terrible et si profonde?

Si la femme ne jouait aucun rôle en sa vie, Napoléon cesserait d'être ce qu'il est, l'exemplaire le plus surprenant du génie masculin. Il serait un individu sans sexe, à part, exceptionnel, et qui n'intéresserait plus l'humanité puisqu'il n'éprouverait aucune de ses passions, ne suivrait aucune de ses traditions, et n'aurait avec elle aucun sentiment qui serait commun. Tel qu'il est, au contraire, lui, dont l'activité cérébrale est supérieure à celle de tous les hommes connus; lui, qui, servi par une fortune sans égale, a trouvé sans cesse en son esprit des ressources égales à sa fortune; 'ui, qui a accompli l'œuvre la plus grande que mortel ait jamais accomplie, il est par excellence l'homme à qui rien d'humain n'est demeuré étranger.

L'humain, c'est de subir la femme, c*est de croire en la femme, c'est d'aimer la femme, c'est d'éprouver par la femme et pour la femme toute la série des sensations et des sentiments que la femme peut inspirer. Tous, Napoléon les a connus, et par ce côté, comme par tous les autres, il demeure supérieur aux autres cires.

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