‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 20 sur 21 · HORTENSE · texte numérisé non relu

HORTENSE

Le début de l'année 1807 est décisif dans la vie de Napoléon. En janvier, il apprend la naissance de Léon ; en mai, il apprend la mort de Napoléon- Charles. La naissance de Léon, c'est pour lui la certitude qu'il peut avoir une postérité directe; la mort de Napoléon-Charles, le fils aîné de Louis et d'Hortense, c'est la disparition de tout un rêve d'hérédité auquel il a habitué sa pensée et que des circonstances indépendantes de sa volonté l'ont seules empêché de réaliser jusqu'ici par un acte d'adoption solennelle. Cet enfant est l'enfant de son cœur ; c'est le fils de cette jeune fille qu'il a élevée, dont il s'est institué le père et le gardien, qui, presque dès le début, a pris sur ses sentiments tant d'empire qu'il a accordé à ses larmes le pardon qu'il refusait à son amour pour Joséphine. Et c'est en même temps le fils de ce frère bien-aimé, de ce petit frère qu'il tient presque pour son fils d'élection, qu'il a nourri, logé, instruit

sur sa solde de lieutenant, qu'il a fait son aide de camp, qu'il a rendu témoin des premières grandes choses qu'il a faites, qu'il a grandi à sa suite jusqu'à un trône. En cet enfant, il retrouve le type très caractérisé des Bonaparte, nullement défiguré par la lippe et le nez de Louis, nullement émasculé par la grâce longue et créole d'Hortense, adouci seulement et poétisé par une auréole de cheveux blonds. A cet enfant, le premier garçon qui soit sorti de sa race, Napoléon a donné le- nom de son père. Il l'a nommé Napoléon-Charles, il s'est accoutumé si bien à l'aimer, il a témoigné si vivement son affection, que l'on est venu à insinuer, puis à dire, qu'il en est le père, que sa belle-fille Hortense, avant qu'il l'eût mariée à son frère, a été sa maîtresse. Gela estil vrai?

Le contrat de mariage d'Hortense a été passé le 13 nivôse an X (3 janvier 1802) ; son mariage a été célébré le 14 (4 janvier), son fils est né le 18 vendémiaire an XI (10 octobre 1802). Elle n'était donc point enceinte au moment de son mariage et le cas' n'était pas urgent, comme l'a écrit Lucien Bonaparte, puisqu'il s'est écoulé deux cent quatre-vingts jours entre le mariage et l'accouchement. La grossesse régulière dure, comme on sait, deux cent soixantedix jours: la conception serait donc du 23 nivôse (14 janvier). Or, le 18 nivôse (8 janvier) à minuit, le Premier Consul est parti pour Lyon, et il n'est revenu à Paris que le 12 pluviôse (l^"" février). Ce sont là des nreuves matérielles : il en est d'autres.

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Louis, le mari le plus jaloux et le plus soupçonneux qui se soit jamais rencontré, qui, dès le début de son mariage, a tyrannisé sa femme au point de lui interdire de jamais passer une nuit à Saint-Cloud, qui ne la quittait point, qui la faisait constamment espionner, n'avait point manqué de faire ses calculs. Malade d'une maladie de jeunesse greffée sur un tempérament arthritique au dernier degré, il avait essayé d'abord, pour s'en défaire, de bains de tripes qui infectaient la vieille Orangerie, au bout de la terrasse des Feuillants. A présent, pour attirer l'humeur au dehors, il couchait dans la chemise et los draps d'un galeux de l'hôpital et il obligeait sa femme à passer les nuits sur un petit lit, dans la même alcôve oij il dormait. Toute femme de chambre qui paraissait s'attacher à Hortense, était par lui impitoyablement renvoyée ; sa mère, en toute occasion, était de sa part l'objet des accusations les plus graves, et pourtant jamais Louis n'a eu le moindre doute sur sa paternité. 11 a tenu à affirmer, dans les Documents historiques sur la Hollande, qu'il était bien le père de ses trois enfants, que sa femme et lui, dit-il, a ont aimés avec une égale tendresse ». Il a répété cette affirmation en prose et en vers, car on sait qu'il se croyait poète. Lorsque Napoléon a proposé d'adopter pour son héritier Napoléon-Charles, Louis a pu faire allusion aux bruits qui couraient ; mais ce n'était point qu'il y attachât la moindre foi, c'était qu'il en lirait prétexte j)0ur ne point accéder aux projets de son frère. S'il traitait d'un

tel sujet avec Napoléon, même par allusion, n'étaitce point la meilleure preuve qu'il n'éprouvait aucune incertitude, que sa conviction était entière? Napoléon-Charles vivant, Louis l'a aimé; il l'a aimé en subordonnant sans doute ses preuves d'affection aux caprices d'un esprit mélancolique et bizarre, mais il l'a aimé autant qu'il était capable d'aimer, et, mort, il l'a pleuré. Alors seulement, et pour bien peu de temps, il s'est réconcilié avec sa femme qu'il traitait assez mal pour que l'Empereur crût nécessaire de lui adresser des remontrances ; il a écrit des lettres affectueuses et tendres à sa belle-mère, qu'il détestait d'ordinaire ; il a accompagné à Gauterets sa femme malade, et c'est à Cauterets, dans des circonstances dont on sait tous les détails, que Hortense est devenue enceinte de son troisième fils, Gharles- Louis-Napoléon, celui qui fut l'empereur Napoléon IIL

Ainsi, Louis n'a point cru un instant que Hortense ait été la maîtresse de Napoléon, et non seulement il en a rendu témoignage, mais toute sa conduite depuis 1800 jusqu'en 1809 est une affirmation continue de sa conviction. Pour Hortense, jusqu'en 1809, elle ignorait entièrement que ces bruits eussent couru.

Le mariage de sa mère avec le général Bonaparte avait heurté au vif sa nature. Avant même qu'il fût conclu, elle vivait à Saint-Germain-en Lave, près de son grand-père le marquis de Beauharnais et de sa tante M"'*' Renaudin, très récemment épousée par

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le marquis, dans la pension (leM™\Campan. Elle n'en sortit pour venir habiter aux Tuileries que vers l'époque du départ du Consul pour Marenp^o. Ce ne fui donc que lorsque Bonaparte revint d'Italie qu'elle fut appelée à le voir familièrement et d'une façon continuelle. Napoléon prit alors pour elle de l'aflection, de la tendresse, un sentiment paternel très doux, mais elle eut de la peine à s'accoutumer à lui. C'était une sorte de crainte respectueuse qu'elle éprouvait, elle ne lui parlait qu'en tremblant; elle n'osait rien lui demander ; si elle avait quelque faveur à solliciter, elle employait des intermédiaires. « La petite sotte, disait Bonaparte, pourquoi ne me parle-t-elle pas? Cette enfant a donc peur de moi? »

Il intervint peu ou point lorsque Joséphine arrangea le mariage de sa fille avec Louis Bonaparte, parce qu'il espérait que ce mariage amènerait quelque union entre sa propre famille et celle de sa femme, qu'il y voyait des avantages politiques, surtout par un sentiment de délicatesse vis-à-vis de Joséphine et des enfants qu'elle avait eus de son premier lit. Mais, toutes les fois qu'il se crut en mesure par la suite d'adoucir Louis, de le calmer, de le morigéner, de lui donner des avis sur la conduite à tenir vis-àvis dllortense, il ne manqua point de le faire, avec un tact, une délicatesse, une patience admirables. Il avait sa belle-fille en grande pitié, professait pour elle une véritable vénération, mesurait devant elle ses propos, a Ilortense, répétait-il, me force à croire à la. vertu. »

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Il n'ignore point que des bruits courent sur son intimité ; que, aussitôt après le mariage île Louis avec Hortense, certains, qui peut-être le touchent de près, se plaisent à répandre qu'il l'a mariée enceinte de ses œuvres, qu'Hortense est déjà accouchée avant que les neuf mois ne soient écoulés depuis son mariage. Et la calomnie, ayant passé le détroit, revient à présent grossie et amplifiée par les journaux anglais. Le Consul, pour y couper court, invente un scénario qui fait moins d'honneur encore à son imagination qu'à sa délicatesse : il ordonne un bal à Malmaison. Hortense y assiste : bien qu'elle soit à son septième mois, Bonaparte vient à elle, la prie de danser. Elle refuse : elle est fatiguée ; elle sait, de plus, combien il déplaît en général à son beau-père de voir danser des femmes enceintes, surtout vêtues, comme on l'est, de robes si collantes que les formes s'accusent sans nulle tricherie. Il insiste, ne demande qu'une contredanse : nouveau refus. Enfin, il lui fait « tant de cajoleries > qu'elle cède. Le lendemain, dans un journal, vers galants sur celte contredanse. Hortense, furieuse, se plaint. Point de réponse. C'est que le bal n'a été donné que pour fournir occasion de publier ces vers, qui prouveront que M""*^ Louis Bonaparte est dûment enceinte, et c'est pour cela encore que le Moniteur, lequel jusque-là n'a jamais parlé de la famille du Consul, insère dans son numéro du 21 vendémiaire cette note : « Madame Louis Bonaparte est accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire, à 9 heures du soir. »

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INapoléon a donc tout fait pour couper court à la calomnie ; mais elle résiste, elle s'accrédite, et, si choquante qu'elle soit, comme ni lui, ni Louis, ni liortense, n'en peuvent être atteints, il s'habitue à l'envisager sous le rapport politique et voit le parti qu^'il en peut tirer. Il aime cet enfant dont on veut qu'il soit le père; il l'aime comme son enfant à lui ; il a pour lui des faiblesses toutes paternelles ; il a avec lui des enfantillages délicieux et tendres. Il est ravi quand l'enfant, voyant passer des grenadiers dans le jardin, leur crie : « Vive Nonon le soldat ! ^ Il le fait apporter pendant qu'il dîne, le fait mettre sur la table servie, et s'amuse à le voir toucher à tous les plats et renverser tout ce qui est à sa portée. Il l'emmène donner du tabac aux gazelles, le place à califourchon sur l'une d'elles, rit de s'entendre appeler l'oncle Bibiche, On le lui amène à sa toilette, et, après l'avoir embrassé, lui avoir tiré les oreilles, lui avoir fait des grimaces, il se met à quatre pattes sur le lapis, pour mieux jouer avec lui. Eh bien ! cet enfant, s'il l'adopte pour son héritier, on sera convaincu qu'il en est le père : — que lui importe?

En lui, on verra alors son sang, sa race, son génie L'hérédité ne sera plus alors une hérédité factice, en contradiction avec toutes les constitutions de tous les peuples : elle sera une hérédité qui pour le peuple sera fondée sur la descendance, la seule base que la raison populaire admette à l'hérédité. Cela est contraire aux bonnes mœurs, soit ; mais Napoléon n'a pas de préjugés : il tient que sa destinée d'exception l'a mis

à ce point au-dessus du commun de l'humanité que les formules ordinaires de morale ne lui sont point appliquées par la nation, et que l'immense intérêt qu'elle trouve à assurer à jamais la stabilité gouvernementale la fera très simplement passer sur Tinconvenance qu'elle soupçonnera. D'ailleurs, ce ne sera qu'un soupçon, une opinion généralement répandue, sans nulle certitude ; et, quant à lui, Napoléon, il sait à quoi s'en tenir.

Est-ce ici prêter indiscrètement à FEmpereur, sur de simples suppositions, des opinions et des idées? Non pas. Deux ans après, dans une conversation qu'il a eue avec Hortense et que celle-ci a rapportée dans ses mémoires inédits, il lui parle longuement des conséquences de la mort de son fils, que, dit-il, on croyait aussi le mien. « Vous savez, ajoute-t-il, tout ce qu'il y a d'absurde dans une telle supposition : eh bien! vous n'eussiez pas ôté la pensée à toute l'Europe que cet enfant était de moi. » Il s'arrête un moment, au mouvement de surprise que témoigne Hortense, et continue : « L'opinion n'en était pas plus mauvaise sur votre compte : vous êtes généralement estimée, mais on Ta cru. » Il fait une pause et reprend : « Il était peut-être heureux qu'on le crût : aussi ai-je regardé sa mort comme un grand malheur. » J'étais si saisie, écrit Hortense, que, debout auprès de la cheminée, je ne pouvais articuler un seul mot. Je n'entendais plus ce qu'il disait. Cette réflexion : « // était peut-être heureux quon le crût, » semblait m'ôler un voile de dessus les yeux; elle jetait le

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trouble dans toutes mes idées, mais surtout frappait droit à mon cœur, plus cruellement froissé que tout le reste. Comment ! quand il me traitait comme sa fille, quand il m'était si doux et si simple de retrouver en lui le père que j'avais perdu, tant de soins, tant de préférences données étaient de la politique et non de l'affection ! »

flortense s'égare. Il y avait de l'affection s'il y avait de la politique; mais l'indignation qu'elle éprouve, parfaitement légitime, étant données les sensations féminines, ne lui permet pas d'apprécier sainement la situation, que Napoléon envisage, lui, avec des idées purement masculines. S'il a comblé Hortense d'attentions, ce n'a point été pour accréditer le bruit que Napoléon-Charles était son fils, puisqu'il a, tout au contraire, fait effort pour le démentir. Mais, le bruit ayant persisté, la conviction étant établie dans les esprits, il a pensé à en profiter dans l'intérêt de son pouvoir et de la consolidation de sa dynastie. C'est une inspiration du champ de bataille qu'il a eue là, car l'une des facultés les plus surprenantes de son esprit, c'est justement d'envisager avec une extrême netteté la situation où il se trouve, de la prendre telle qu'elle est, et d'opérer aussitôt le mouvement qu'elle lui inspire.

Et c'est pour cela que, bien que tout en tenant, comme il le dit lui-même à Hortense, la mort de Napoléon-Charles pour un grand malheur, en face de l'irréparable, il n'a point de révolte. On lui prêtf celte phrase : « Je n'ai pas le temps de m'amuser à

sentir et à regretter comme les autres hommes. » Il peut ravoir dite : la mort du pauvre petit Napoléon lui a été très sensible, il l'écrit à tous ses correspondants, vingt fois à Joséphine, cinq ou six fois à (lorlense, à Joseph, à Jérôme, à Fouché, à Monge ; mais « c'était son destin» ; et, du jour où le destin est accompli, si Napoléon s'éternisait aux larmes inutiles, il ne serait plus dans la vérité de sa nature, dans la formule philosophique qu'a imposée à son esprit le continuel spectacle de ce terrible jeu de la guerre où la mort est la compagne de toutes les heures, oij les vivants seuls comptent à l'effectif et entrent dans les combinaisons.

Celle-ci a échoué : Napoléon-Charles formait un des liens extérieurs qui l'attachaient à Joséphine : ce lien est rompu. Il ne reste plus entre Napoléon et Joséphine que les liens intimes d'affection et de tendresse qu'ont pu tresser dix années de vie commune, traversée de longues absences, de fréquentes querelles et de singuliers malentendus. Ces liens pourront-ils résister à une épreuve analogue à celle que leur fît subir, en 1803, la liaison avec M'"^ ***?

Le 1" janvier 1807, l'Empereur, venant de Pulstuck et se rendant à Varsovie, s'arrête un inslant pour changer de chevaux à la porte de la ville de Bronie. Une foule y attend le libérateur de la Pologne, une foule enthousiaste et hurlante qui, dès que la voiture impériale est en vue, se précipite. La voiture s'arrête; un officier général, Duroc, en descend et se fait place jusqu'à la maison de poste. Au moment où il pénètre, il entend des cris désespérés, il voit des mains levées qui le supplient, et une voix dit en français : « Ah ! monsieur, tirez-nous d'ici et faites que je puisse l'entrevoir un seul instant ! »

Il s'arrête : ce sont deux femmes du monde perdues dans cette multitude de paysans et d'ouvriers L'une, celle qui vient de lui adresser la parole, semble une enfant : elle est toute blonde, avec des grands yeux bleus très naïfs et très tendres, qui brillent en ce moment comme un délire sacré. Sa

peau très fine, rose d'une fraîcheur de rose thé, est tout empourprée par la timidité. Assez petite de taille, mais merveilleusement prise, si souple et si ondulante qu'elle est la grâce même, elle est vêtue très simplement, coiffée d'un chapeau sombre à grand voile noir.

Duroc a tout vu d'un coup d'œil ; il dégage les deux femmes, et, offrant la main à la blonde, il la conduit à la portière de la voiture. « Sire, dit-il à Napoléon, voyez celle qui a bravé tous les dangers de la foule pour vous. »

L'Empereur ôte son chapeau, et, se penchant vers la dame, commence à lui parler; mais elle, comme inspirée, éperdue et affolée par les sentiments ]ui l'agitent, dans une sorte de transport, dit-elle ellemême, ne lui laisse point achever sa phrase. « Soyez le bienvenu, mille fois le bienvenu sur notre terre ! s'écrie-t-elle. Rien de ce que nous ferons ne rendra d'une façon assez énergique les sentiments que nous portons à votre personne, ni le plaisir que nous avons à vous voir fouler le sol de celle pairie qui vous attend pour se relever ! »

Pendant qu'elle jette ces mots d'une voix haletante. Napoléon la regarde attentivement. Il prend un bouquet qu'il a dans sa voiture et le lui présente : (( Gardez-le, lui dit-il, comme garant de mes bonnes intentions. Nous nous reverrons à Varsovie, je l'espère, et je réclamerai un merci de votre belle bouche. x>

Duroc a repris sa place auprès de l'Empereur; la

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voiture s'éloigne rapiJement, et, quelque temps encore, par la portière, on voit s'agiter en manière de salut le chapeau de Napoléon.

Cette jeune femme se nommait Marie Walewska. Elle était née Laczinska ; d'une famille ancienne, mais très pauvre, de plus singulièrement nombreuse : six enfants. M. Laczinski, étant mort lorsque sa fille Marie était encore en bas âge, sa veuve, tout occupée à faire valoir le très petit domaine qui constituait leur fortune, avait mis ses filles en pension. Elles avaient appris un peu de français et d'allemand, un peu de musique et de danse. A quinze ans et demi, Marie était revenue à la maison maternelle, médiocrement savante, mais parfaitement chaste, et n'ayant en son cœur que deux passions : la religion et la patrie. L'amour qu'elle avait pour son Dieu n'était balancé en elle que par Tamour qu'elle professait pour son pays. C'étaient là les mobiles uniques de sa vie, et, pour la sortir de son caractère, d'une douceur ordinairement sans réplique, il suffisait de lui dire qu'elle épouserait un Russe ou un Prussien, un ennemi de sa nation, schisniatique ou protestant.

A peine est-elle rentrée chez sa mère que, à la suite de circonstances singulières, deux grands partis se présentent en même temps pour elle, et M"" Laczinska lui signifie qu'elle doit choisir l'un ou l'autre de ces prétendants inespérés : l'un est un jeune homme charmant, qui a tout pour plaire et qui lui agrée au premier coup d'oeil. Il est prodigieusement riche, fort bien né, merveilleusement beau, mais il

est Russe ; il est le fils d'un des généraux qui ont le plus durement opprimé la Pologne. Jamais elle ne consentira à devenir sa femme.

Alors, il faut bien accepter l'autre, le vieux Anastase GoLonna de Walewice-Walewski. Il a soixantedix ans, il est veuf pour la seconde fois, et l'aîné de ses petits-enfants a neuf ans de plus que Marie. N'importe ! il est très riche ; dans ce pays qu'habitent les Laczinski, il est le seigneur, celui qui tient toutes les terres, qui a le château, qui donne la loi, qui seul reçoit les voisins pauvres et leut; oftre à dîner. 11 a été chambellan du feu roi; il porte sur son habit, aux grands jours, le Cordon bleu de l'ordre de l'Aigle blanc. Il est le chef d'une des plus illustres maisons de Pologne, une maison qui, authentiquement, se rattache aux Golonna de Rome, porte les mêmes armes, et qui, par suite, passe en ancienneté toutes les familles du" Royaume et de la République. Comment M'"^ Laczinska ne s'éprendrait-elle pas d'un tel gendre ! Marie n'essaie même point de résister en face, car, à la première objection qu'elle a faite, il a été répondu d'une manière frappante; mais elle tombe malade d'une fièvre inflammatoire qui la tient quatre mois entiers entre la vie et la mort. A peine convalescente, on la mène à l'autel.

Trois années se passent, où la jeune femme, souffreteuse- vit dans ce château solitaire de Walewice, prenant uniquement ses consolations dans une piété qui s'exalte chaque jour. EnQn, elle devient enceinte, elle a un fils. Tout se ranime pour elle : c'est

son fils qui recommencera sa vie manquée, qui aura droit à la part de bonheur qu'elle n'a pas obtenue. Mais cet enfant, faudra-t-il donc qu'il vive, comme elle, sur une terre annexée qui n'est plus une patrie? faudra-t-il qu'il subisse, comme elle, la servitude, et qu'il mendie du vainqueur, comme a fait son père, ses tilres et ses biens ? Elle veut que, son fils soit un Polonais et un homme libre, et pour cela que la Pologne se relève et se délivre.

Celui qui vient d'abattre l'Autriche, et qui déjà à Austerlilz s'est mesuré avec la Russie, va se heurter à la Prusse et à ses alliés. Napoléon est l'adversaire providentiel des puissances co-partageantes ; donc il est l'ami, le sauveur dési2:né de la Pologne. Il se met en marche, il marque chacune de ses étapes d'un nom de victoire, il dissipe comme une fantasmagorie vaine l'armée prussienne, il entre à Berlin, il approche des frontières de l'ancien royaume; alors, c'est une fièvre qui s'empare de tous, d'elle surtout, une fièvre d'enthousiasme et d'attente. Walewice est loin des nouvelles : oii en aura-t-ellc, sinon à Varsovie ? Son mari, qui est patriote lui aussi, qui môme a fait, en l'an XI, le voyage de Paris pour voir le Premier Consul et qui alors lui a été présenté, lui propose de venir à la ville. Ils arrivent, ils s'installent. La maison est montée sur un pied convenable, car il faut tenir son rang- et il faut que la jeune femme fasse son entrée dans le monde. Elle qui sent ce qui lui manque, qui craint de faire des fautes en parlant français, qui est timide et ne so

sent nul appui ni de famille ni de relations, redoute infiniment de se montrer, surtout d'aller à LaBlacha, le palais du prince Joseph Poniatowski, le centre de la haute société. Elle se résout, sur l'ordre formel de son mari, aux visites d'obligation, mais elle s'en lient là. Elle demeure donc presque une inconnue et malgré sa beauté nul ne s'occupe d'elle.

On annonce Ja prochaine venue de l'Empereur, et chacun s'agite pour l'accueillir, pour faire à Varsovie mieux encore qu'on a fait à Posen. Tout est sens dessus dessous ; il faut que Napoléon soit satisfait : le sort de la Pologne en dépend. La jeune femme veut être la première à le saluer, et, sans raisonner, sans comprendre la portée de sa démarche, elle engage une de ses cousines à l'accompagner, monte précipitamment en voiture et court à travers tous les obstacles jusqu'à Bronie.

Après avoir vu s'éloigner la voiture impériale, elle reste longtemps à la même place, regardant encore dans l'espace, comme interdite. Il faut, pour qu'elle reprenne ses esprits, que sa compagne lui parle et la pousse. Elle enveloppe alors soigneusement dans un mouchoir de baptiste le bouquet que l'Empereur lui a offert-, remonte en voiture et ne rentre chez elle que tard dans la nuit.

Son dessein arrêté est da garder un complet silence sur ce voyage, de ne point se faire présenter à l'Empereur, de ne se montrer à aucune fête ; mais sa compagne de route, bien qu'elle lui ait recommandé la

discrétion, esh trop fîère de l'aventure pour la taire. Un matin, le prince Joseph Poniatowski lui fait demander l'heure où elle sera visible. Il vient dans l'après-midi, et, avec un gros rire qui veut la mettre de complicité, l'invite à un bal qu'il va donner. Comme, en rougissant, elle se défend de comprendre, il lui expUque que, à un des dîners qui ont été offerts à l'Empereur, Napoléon a paru remarquer une princesse Lubomirska : on s'est incfénié dès lors à la lui montrer ; mais Duroc vient de révéler que si son maître prêtait quelque attention à la princesse, c'est qu'elle lui rappelait une délicieuse inconnue aperçue à la poste de Bronie. Qui était cette inconnue? Les détails de l'aventure, Duroc les avait tous donnés : il avait décrit minutieusement les traits du visage et le caractère de la toilette ; mais Poniatowski ne devinait point, et il s'en désespérait, lorsqu'une indiscrétion l'a mis sur la voie, et il est accouru.

L'Empereur l'a remarquée : il faut qu'elle vienne au bal. Elle refuse; il insiste : « Qui sait? dit-il, peut-être le ciel se servira-t-il de vous pour rétablir la patrie ! » Elle ne cède point, et il se retire dépité ; mais à peine est-il sorti qu'on annonce successivement les principaux représentants de la Pologne, « les hommes d'Etat dont l'autorité repose sur la considération, l'estime publique et la déférence due à leur conduite et à leur lumière ». Chacun d'eux sait ce dont il s'agit et s empresse aux mômes compliments, aux mêmes insinuations. Ce n'est point assez : voici le mari qui arrive à la rescousse. Lui seul ignore

Tavenlure de Bronie ; il ne voit dans cette insistance que la reconnaissance par ses pairs du rang qu'il occupe, que l'approbation publique donnée au choix qu'il a fait de cette jeune femme, hors de son monde, pour sa troisième épouse, et, plus que tous les autres, il insiste, traitant ses craintes de timidité ridicule et de défaut d'usage. Ce n'est pas assez qu'il prie, il ordonne. Elle cède donc, elle ira au bal. Elle n'y met qu'une condition : c'est que, toutes les femmes ayant déjà été présentées, elle ne sera point l'objet d'une présentation isolée qui redoublerait son embarras.

Le grand jour arrive : son mari presse sa toilette ; il craint d'arriver en retard, après le départ de l'Empereur. 11 fait ses objections et ses critiques : il aurait voulu ,une toilette extrêmement élégante et riche, tandis qu'elle a choisi une robe tout unie, de satin blanc, avec une tunique de gaze, et que, sur ses cheveux, elle a posé simplement un diadème de feuillage. Elle arrive. Elle traverse les salons au milieu d'un murmure flatteur. On l'installe entre deux dames qu'elle ne connaît pas,' et, tout de suite, Joseph Poniatowski se précipite et vient se placer derrière elle : « On vous a attendue avec impatience, lui dit-il. On vous a vue arriver avec joie. On s'est fait répéter votre nom jusqu'à l'apprendre par cœur. On a examiné votre mari ; on a haussé les épaules en disant : Malheureuse victime! et Ton m'a donné l'ordre de vous engager à la danse.

— Je ne danse pas, répond-elle. Je n'ai nulle envie de danser.

Le prince répond que c'est un ordre, que l'Eiupercur observe s'il est exécuté; que si elle ne danse pas, c'est lui-môme qui sera compromis, que le succès du bal dépend uniquement d'elle. Refus de plus en plus accentué. Ponialo\yski n'a qu'une ressource : aller trouver Duroc, qui reçoit sa confidence et la reporte à l'Empereur.

Autour delà belle inconnue, plusieurs des brillants officiers de l'élat-major s'approchent et papillonnent. Ce qui n'est point un secret pour les Polonais en est un pour les Français. Napoléon, alors, emploie les grands moyens pour écarter ces rivaux inconscients. C'est Louis de Périgord qui paraît le plus empressé : l'Empereur fait signe à Berthier et lui ordonne d'expédier sur-le-champ cet aide de camp au 6^ corps, sur la Passarge. Puis c'est Bertrand; nouveau signe : Bertrand partira immédiatement pour le quartier général du prince Jérôme, devant Breslau.

Cependant les danses sont suspendues; l'Empereur parcourt les salons, semant des phrases qu'il voudrait rendre aimables, mais qui, par l'effet de la préoccupation 011 il est, tombent singulièrement à faux. - A une jeui'ie fille il demande combien elle a d'enfants, à une vieille demoiselle si son mari est jaloux de sa beauté, à une dame d'un embonpoint monstrueux si elle aime beaucoup la danse. Il parle comme sans penser, sans entendre les noms qu'on lui dit, sans que ces noms rappellent rien à son esprit de la leçon apprise, les yeux et l'esprit uniquement tendus sur une femme, la seule qui à ce moment existe pour lui.

^^4 NAPOLÉON ET LES FEMiMES

Il arrive devant elle ; ses voisines la poussent du coude pour qu'elle se lève, et, debout, les yeux baissés, singulièrement pâle, elle attend : « Le blanc sur le blanc ne va pas, Madame, » dit-il tout haut, et il. ajoute presque bas : « Ce n'est pas l'accueil auquel j'avais droit de m'attendre après... » Elle ne répond rien.

Il l'observe un moment et passe.

Quelques minutes après, il quitte le bal. Aussitôt le cercle se rompt ; on s'empresse à se raconter ce ijue Napoléon a dit à l'une et à l'autre ; mais, surtout, que lui a-t-il dit à Elle? qu'est-ce que cette phrase à voix haute? qu'est-ce, surtout, que cette phrase à voix basse dont les plus proches n'ont entendu que le dernier mot? Elle s'esquive, mais, en voiture, le mari recommence les questions ; puis, sur son silence, il l'avertit qu'il a accepté une invitation à un dîner où l'Empereur doit se trouver. Il lui recommande une toilette plus recherchée, et il la quitte brusquement à la porte de son appartement, au moment oii elle est tentée de lui avouçr, avec son imprudence de Bronie, toutes les sollicitations dont elle est Tobjet et toutes les inquiétudes qui Tassiègent.

A peine est-elle rentrée chez elle, que sa femme de chambre lui remet ce billet, qu'elle déchiffre à grand'peine :

« Je 71 ai vu que vous, je n'ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour câliner rimpalicnle ardeur de

Elle froisse avec dégoût ce papier, dont le style la révolte ; mais, dans la rue, quelqu'un attend, et c'est le prince Joseph Poniatowski. « Il n'y a point de réponse, » dit-elle, et elle envoie la femme de chambre le signifier ; mais le prince ne se tient point pour battu, il suit la messagère, il pénètre jusqu'à l'appartement. Elle n'a que le temps de s'enfermer à double tour. Elle déclare, à travers la porte, que sa résolution est immuable : elle ne répondra point, de même qu'elle n'a pas dansé. Le prince prie, supplie, menace, et, au risque d'un scandale, s'éternise une demi-heure contre cette porte close. Il part enfin, furieux.

Le lendemain, à peine est-elle éveillée, que sa femme de chambre lui remet un second billet. Elle ne l'ouvre point, le réunit au premier, et ordonne qu'on les rende tous deux au porteur. Que peut-elle faire ? Elle a dix-huit ans ; elle est seule, sans conseil, sans direction ; elle se défend de son mieux, mais que peut-elle contre tous? Dès le matin, son salon s'emplit, c'est un tourbillon. Il y a tous les personnages de la nation, les membres du gouvernement, le grand-maréchal Duroc. Elle refuse de paraître, prétexte une migraine, se renferme obstinément dans sa chambre, où elle s'étend sur sa chaise longue ; mais son mari se met en fureur, et, pour prouver qu'il n'est point, comme on le dit, un jaloux, il introduit de force le prince Joseph et les Polonais. Devant eux, il exige qu'elle se laisse présenter, qu'elle assiste au dîner où elle est conviée. Les Polonais font cho-

rus. L'un d'eux, le plus âgé, le plus respecté et le plus écouté des chefs du gouvernement, la regarde fixement, et lui dit d'un ton sévère : « Tout doit céder, madame, en vue de circonstances si hautes, si majeures pour toute une nation. Nous espérons donc que votre mal passera d'ici au dîner projeté, dont vous ne pouvez vous dispenser sans paraître mauvaise Polonaise. »

Il faut donc qu'elle se lève, et, sur l'ordre de son mari, elle se rend chez M™'' de Vauban, la maîtresse du prince Joseph, pour recevoir ses conseils sur la toilette qu'elle doit mettre et sur l'étiquette des. cours. Là est le comble de l'habileté, car la livrer à M""® de Vauban, c'est la livrer sans défense à qui mène toute l'intrigue. M™^ de Vauban, d'ailleurs, n'y voit pas malice et joue son rôle au naturel. Née Puget-Barbentane, ayant vécu à Versailles, réfugiée à Varsovie depuis l'émigration, et là, vivant publiquement avec un ancien amant retrouvé, elle estime que donner une maîtresse k un souverain, que ce souverain se nomme Louis XV ou Napoléon, est la mission la plus importante qu'il soit permis à un courtisan de remplir ; quant aux scrupules, à la pudeur, au devoir, à la fidélité conjugale, elle n'a jamais pensé qu'une femme au monde pût mettre ces préjugés en balance avec certains avantages. Toutefois, ici, ce ne sont point ces avantages qui peuvent tenter ; elle sent qu'il faut manœuvrer, qu'on n'aura raison de celte vertu qu'en employant des ressorts qui, à elle, ne sont pas familiers, et, après avoir accablé la nouvelle

MADAME WALIlWSKA IÎ^"'

renuc de protestations et de compliments, elle la confie à une jeune femme qui est chez elle un peu comme une dame de compagnie ; qui, divorcée et sans fortune, jolie, vive, étourdie, spirituelle, bien plus rapprochée par l'âge de M"'^ Walewska, a loul pour lui plaire, jusqu'à Texaltalion vraie ou feinte du patriotisme le plus ardent. « Tout, tout pour celte cause sacrée! » répète-t-elle à chaque instant \ Elle s'insinue dans sa confiance, se glisse en ce cœur qui n'a jusque-là point connu d'amitié, qui aspire à s'épancher et se livre sans le savoir. Elle se met au mieux avec le mari, elle ne quitte point la femme, et, lorsque, par ses discours, ses exclamations, ses délires patriotiques, elle la juge ébranlée, elle lui lit cette, lettre écrite et signée par les personnages les plus considérables de la nation, les membres mêmes du gouvernement provisoire :

Madame, les petites causes produisent souvent de grands effets. Les femmes, en tout temps, ont eu une grande iulluence sur la politique du monde. L'histoire des temps les plus reculés comme celle des temps modernes nous certifie celte vérité. Tant que les passions domineront les hommes, vous serez, mesdames, une des puissances les plus redoutables.

Homme, vous auriez abandonné votre vie à la digne et juste

* Les documents que j'ai eus entre les mains ne donnent point exactement le nom de celle jeune femme, mais je suis 1res tenté de croire qu'il s'agit ici de M"" Abiamowic/., qui en 1812, lorsque Napoléon vint à Wilna, fut par lui cliargée de lui présenter les dames de la société. A Varsovie, en 1807, M"* Abramowicz, qui était fort liée avec M"" Walewska, passait pour avoir rédigé les billets que celle-ci écrivait à l'Empereur, et l'iîmpereur lui aurait dit à ce sujet : « Écrivez-moi comme vous voudrez, mais je ne veux pas de tiers dans mes relations avec vous. »

cause de la Patrie. Femme, vous ne pouvez la servir à corps défendant, votre nature s'y oppose. Mais aussi, en revanche, il y a d'autres sacrifices que vous pouvez bien faire et que vous devez vous imposer, quand même ils vous seraient pénibles.

Croyez-vous qu'Eslher se soit donnée à Assuérus par un sentiment d'amour ? L'-iflfroi qu'il lui inspirait, jusqu'à tomber en défaillance devant son regard, n'était-il pas la preuve que la tendresse r,' avait aucune part à cette union ? Elle s'est sacrifiée pour sauver sa nation et elle a eu la gloire de la sauver.

Puissions-nous en dire autant pour votre gloire et notre bonheur !

N'êtes-vous donc pas fille, mère, sœur, épouse de zélés Polo nais qui, tous, forment avec nous le laisceau national, dont la force ne peut ajouter (?) que par le nombre et l'union des membres qui le composent. Mais sachez, madame, ce qu'un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon, en un mot, a dit : « Les hommes qui ont toute autorité en public ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l'exécuter. > Ecoutez cette voix réunie à la nôtre pour jouir du bonheur de vingt millions d'hornmes.

Ainsi, c'est la famille, c'est la patrie, c'est la religion qui ordonnent de céder, c'est TAncien et c'est le Nouveau Testament. Tout est mis en œuvre pour précipiter la chute d'une jeune femme de dix-huit ans, toute simple, toute naïve, qui n'a ni mari à qui elle puisse se confler, ni parents qui veuillent la défendre, ni amis qui cherchent à la sauver. Tout conspire contre elle, et, pour l'achever, on lui lit le hillet de Napoléon, celui-là même qu'elle a refusé d'ouvrir et qu'elle a renvoyé :

« Vous ai-je déplu, madame ? Tarais cependant le droit d espérer le contraire. Me suis-je tromjjé ? Votre empressement s est ralenti, tandis que le 7nien aug-

MADAME ^V AL i:\VSK A 199

mente. Voini ni 6 te z le repos ! Oh ! donnez un peu de joie^ de bonheur^ à un pauvre cœur tout prêt à vous adorer. Une réponse est-elle si difficile à obtenir ? Vous m en devez deux.

Et au moment où l'officieuse dame achève ce billet, le mari entre. Tout fier des succès que sa femme a obtenus et dont il se reporte à lui-même le mérite, sans rien comprendre, sans rien soupçonner de C' qu'on attend d'elle — car il est honnête homme, — il insiste encore pour qu'elle vienne à ce dîner. La pauvre enfant sent bien que le pas est décisif et qu'il l'engage. Mais tout le monde le veut : elle ira donc. Jusqu'au soir, le salon ne désemplit point de visiteurs affairés, apportant de muettes félicitations, et, pour qu'elle ne s'avise pas de changer pendant la nuit, près d'elle, de planton jusqu'au matin, s'attarde la dame de confiance de M"'^ de Vauban.

En montant en voiture pour se rendre, ainsi contrainte, à ce dîner oft'ert à l'Empereur, M™^ Walewska se reposait sur celte idée que, n'aimant point Napoléon, elle n'avait rien à craindre de lui. A l'arrivée, les empressements de certains invités qui l'attendaient pour solliciter déjà sa protection achevaient de la dégoûter de sa prétendue victoire, et elle s'était bien aiïermie dans sa résolution de demeurer impassible, lorsque l'Empereur fit son entrée. Il était mieux pré* paré que le soir du bal et mieux inspiré pour distri huer au passage des phrases courtoises ; mais lorsque,

ayant parcouru rapidement le cercle, il arriva à elle et qu'on la lui nomma, il dit simplement : « Je croyais Madame indisposée; est-elle tout à fait remise? » Cette simple phrase, qui, par sa banalité voulue, déroutait les soupçon^, lui parut à elle, par cela même, singulièrement délicate.

A table, elle se trouva placée à .côté du Grandmaréchal, presque en face de l'Empereur, qui, dès qu'on fut assis, commença, avec ce ton bref qui était le sien, à questionner un des convives sur l'histoire de Pologne. Il paraissait écouter attentivement les réponses, en reprenait chaque terme et le discutait par des questions nouvelles; mais, qu'il parlât ou qu'il écoutât, ses yeux ne se détournaient guère de ^j[me A^Valewska que pour s'adresser à Duroc, avec lequel semblait établie une sorte de muette correspondance. On eût dit que les propos que Duroc tenait à sa voisine étaient dictés par ses regards et par certains gestes parfaitement naturels, et que l'Empereur exécutait comme machinalement, en poursuivant un discours des plus graves sur la politique européenne. A un moment, il porte la main au côté gauche de son habit. Duroc hésite quelques instants, regarde attentivement son maître, et, enfln devinant, pousse un (( Ah ! » de satisfaction. C'est du bouquet qu'il s'agit, du bouquet de Bronie. « Qu'est-il devenu? » demande Duroc à sa voisine.

Elle s'empresse de répondre qu'elle conserve religieusement pour son fils les fleurs que l'Enlpereur lui a données. « Ah ! madame, interrompt le Grand-

maréchal à demi-voix, pcrmcltez qu'on vous en offre de plus dignes de vous. » Elle sent là une allusion qui l'indigne, et riposte tout haut, en rougissant de honte et de colère : « Je n'aime que les fleurs î » Duroc reste un moment interloqué, a Eh hien ! finitil par dire, nous allons cueillir des lauriers sur votre sol natal pour vous les offrir. » Cette fois, il a été plus adroit, il le sent bien à son trouble.

Et que devient-elle lorsque, à la rentrée dans les salons, au milieu de la confusion d'une sortie de table, l'Empereur s'approche d'elle, et, dardant sur elle ces regards dont nul œil humain n'a pu soutenir jamais la mystérieuse puissance, il lui prend la main, qu'il presse avec force, et lui dit tout bas : « Non ! non ! avec des yeux si doux, si tendres, avec celle expression de bonté, on se laisse fléchir, on ne se plaît pas à torturer, ou l'on est la plus coquette, la plus cruelle des femmes. »

Il part ; tous les hommes le suivent, et elle se laisse entraîner chez M""® de Vauban. On l'y attend. Il n'y a là que des initiés, des convives du dîner, qui s'empressent autour d'elle : a II n'a vu que vous, il vous jetait des flammes. » Seule, elle peut près de lui plaider la cause de la nation ; seule, elle peut l'attendrir et le déterminer à rétablir la Pologne. Peu à peu, comme si l'on obéissait à un mot d'ordre, on s'écarte. Au moment oîi Duroc fait son entrée dans le salon, elle s'y trouve seule avec celte dame de confiance qui s'est faite son ombre. Les portes fermées, Duroc s'assied près d'elle, pose une lettre sur ses genoux,

cf, prenant sa main, l'implore avec des douceurs dans la voix : « Pourriez-vous, dit-il, repousser la demande de celui qui n'a jamais essuyé de refus? Ah ! sa gloire est environnée de tristesse, et il dépend de vous de la remplacer par des instants de bonheur. » Il parle longuement. Elle ne répond rien. Dégageant sa main, elle en a caché son visage, et elle pleure, comme une enfant, à gros sanglots., Mais l'autre femme répond pour elle ; elle garantit qu'elle ira au rendez-vous. Gomme M""" Walewska s'indigne, elle lui fait honte de son manque de patriotisme, lui dit qu'elle est une mauvaise Polonaise, qu'on ne saurait trop faire pour Napoléon, et, congédiant le Grand-maréchal avec de nouvelles assurances, elle ouvre le billet qu'il a apporté et lit à haute voix :

« Il y a des moments où trop d'élévation pèse, et cest ce que f éprouve. Comment satisfaire le besoin d'un cœur épiais qui voudrait s élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté par le poids de hautes considéra tions paralysant le plus vif des désirs ? Oh ! si vous vouliez !,.. Il n'y a que vous seule qui puissiez levé? les obstacles qui nous séparent. Monaini Duroc voua en facilitera les moyens.

« Oh ! venez ! venez ! Tous vos désirs seront remplis. Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez piiié de mon pauvre cœutf

Ainsi, le sort de son pays est entre ses mains. Ce

ne sont plus les autres, c'est lui-même qui le dit. L'idée que, depuis cinq jours, chacun ressasse autour d'elle s'incruste dans son cerveau : il dépend d'elle que sa patrie renaisse, que sa nation voie abolis les honteux partages, que les membres déchirés se rejoignent et que l'Aigle blanc reprenne son essor. Quel rêve! quel éblouissement! Mais qu'est-elle, que sait-elle pour jouer un tel rôle? On a la réponse prête : elle n'aura qu'à suivre les conseils dont on ne la laissera pas manquer. Elle lutte encore. Quoi ! se livrer ainsi! Sa pudeur en est révoltée. On lui répond qu'elle n'est qu'une provinciale, que ce sont là d'imbéciles préjugés, que cela ne compte pas. Croitelle que d'autres ne sont pas toutes prêles à prendre la place qui lui est offerte? Pourquoi la laisserait-elle? pourquoi douterait-elle du bien qu'elle peut inspirer? Tout empereur qu'il est, Napoléon est un homme, rien de plus, et un homme amoureux. On lui arrache enfin : « Faites de moi ce que vous voudrez! »

Seulement, elle refuse à écrire, à répondre au billet. Physiquement, elle n'en a pas la force. On la laisse seule pour venir demander conseil, mais on a soin de l'enfermer. Si elle allait changer d'avis, si elle allait s'évader! Elle n'y songe pas : elle rélléchit, ou plutôt, abattue par toutes ces émotions, elle rêve.

Ne peut-elle, sans faillir, consentir à une entrevue? Ne peut-elle, en inspirant à l'Empereur de l'estime, de l'amitié môme, obtenir sa confiance, lui faire entendre les vœux de son peuple? Il ne lui

fera pourtant pas violence ! Elle n'a point d'amour à lui donner, mais de l'admiration, de l'enthousiasme, une pitié reconnaissante. Elle lui dira tout

cela.

Et son imagination que rien n'a dépravée, son imagination de dix-huit ans, qui ne connaît que les caresses presque platoniques d'un époux septuagénaire, s'élance aux pays du rêve, aux pays où la pudeur des femmes n'a rien à redouter, de la chasteté des hommes, où, ne comptant plu3 les sens abolis et méprisés, les âmes se parlent, /entendent et se complètent dans une harmonie pref ^ue divine.

On rentre. Tout est réglé : elle n'écrira pas, elle ne parlera pas. Seulement elle ne bougera pas du palais. On l'y gardera toute la journée, et, le soir, on la remettra à ceux qui doivent la venir prendre. Et lentement les heures coulent, et la pauvre femme, dans la terreur de celte attente, regarde alternativement l'aiguille qui court sur la pendule et cette porte fermée et muette par où viendra son arrêt de supplice.

A dix heures et demie, quelqu'un frappe. On la coiffe en hâte d'un chapeau à grand voile, on la couvre d'un manteau; on la conduit, inconsciente et comme égarée, au coin de la rue, où une voilure stationne. On la pousse pour la faire monter. Un homme, en long manteau et en chapeau rond, qui lient la portière, rentre le marchepied et se place à coté d'elle. Pas un mot n'est échangé. On roule on s'arrête à une entrée secrète du Grand-Palais, on la

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descend de voilure; on la mène, en la soutenant, jusqu'à une porte qu'on ouvre du dedans avec impatience. On la place sur un fauteuil.

Elle est en présence de Napoléon. Elle ne le voit pas, elle pleure. Lui est à ses pieds et commence à lui parler doucement; mais, à un moment, ces mots « Ton vieux mari » lui échappent. Elle jette un cri, elle s'élance, elle veut fuir; des hoquets de sanglots la sulToquent. A ce mot, toute l'horreur, toute la grossièreté, toute l'ignominie de l'acte qu'elle va commettre lui apparaît, brusquement réalisée, tangible, infâme. Lui reste étonné. Il ne comprend pas. C'est la première fois qu'il se trouve en telle posture. Cette femme qui s'est fait prier, mais point tant (car il ignore les moyens qu'on a employés), qui est venue à un rendez-vous nocturne, et qui à présent étouffe de sanglots et se jette sur la porte, est-elle une rouée d'une coquetterie sans égale ou une naïve d'une ingénuité sans précédent? Est-ce une comédie qu'on lui joue pour mettre ses désirs à l'enchère? Mais non, il y a des cris dont l'accent ne trompe pas, des mouvements impulsifs qu'on ne joue pas, surtout à dix-huit ans.

De la porte, à laquelle elle se cramponne, il la ramène avec une tendre violence sur le fauteuil, et alors, avec une voix qui se fait bien plus caressante, quoique par instants et comme malgré lui il y perce le ton habituel de la domination, évitant de prononcer les mots, d'évoquer les idées qui la heurtent, cherchant des tournures et des périphrases pour ne

la point blesser, il lui fait subir un interrogatoire en règle et, par la logique irrésistible de ses questions, il lui arrache des lambeaux de réponses dont il se fait des armes. S'est-elle donnée volontairement à celui dont elle porte le nom? Est-ce par amour des richesses et des titres ? Qui l'a pu décider à unir sa jeunesse, sa beauté à peine éclose, à une vieillesse décrépite, presque octogénaire ? C'est sa mère qui a voulu ce mariage ! « Et tu pourrais avoir des remords! » s'écrie-t-il. Mais, elle, se réfugie alors en sa religion : a Ce qui a été noué sur la terre ne peut plus être dénoué que dans le ciel. » Il se met à rire^ elle s'indigne et redouble ses pleurs.

En vérité, qu'est cela ? Qu'est ce fruit d'espèce nouvelle et qu'il n'a jamais encore goûté ? Quoi ! une femme qui veut rester fidèle à son mari, fidèle aux principes de sa religion, et cette femme est là, chez lui, la nuit, à ses ordres ! C'est un mystère qu'il prétend éclaircir, et il presse encore plus ses questions : l'éducation qu'elle a reçue, la vie qu'elle a menée à la campagne, les sociétés qu'elle a fréquentées, sa mère, sa famille, il veut tout savoir, et d'abord le nom qu'elle a reçu au baptême : ce nom de Marie dont toujours il l'appellera désormais.

A deux heures du matin, on frappe à la porte : « Quoi ! déjà? dit-il. Eh bien ! ma douce et plaintive colombe, sèche tes larmes, va te reposer. Ne crains plus l'aigle, il n'a d'autres forces près de toi que celles d'un amour passionné, mais d'un amour qui

veut ton cœur avant tout. Tu finiras par Taimer, car il sera tout pour toi, tout, entends-tu bien ? * Il l'aide à rattacher son manteau, il la conduit vers la porte ; mais là, la main sur le loquet qu'il menace de ne pas ouvrir, il lui fait jurer qu'elle reviendra le lendemain.

On la ramène chez elle : elle est un peu plus calme, presque rassurée . Il lui semble que sa chimère prend un corps, que son rêve se réalise. Il a été bon, il a été tendre, mais nullement violent : il l'a éparj2née ce soir, pourquoi pas demain?

A neuf heures du matin, la dame de confiance est à son chevet. Elle tient un gros paquet qu'elle déballe mystérieusement après avoir soigneusement fermé la porte. Elle en tire plusieurs écrins couverts de maroquin rouge, des fleurs de serre entremêlées de branches de lauriers et une lettre cachetée. Mais à peine a-t-elle sorti des écrins un magnifique bouquet et une guirlande de diamants, à peine a-t-elle tourné ces parures en ses mains pour leur faire jeter leurs feux, que, de son lit, M""® Walewska les lui arrache et les lance, pour les briser, à l'autre bout de la chambre. Elle entend qu'on reporte à l'instant ces diamants. Croit-on donc qu'elle est à vendre et qu'il suffira de cela pour qu'elle se livre ? Ce n'est pas là de quoi troubler la messagère; elle décachette la lettre et en donne lecture.

« Marie ^ ma douce Marie^ ma première pensée est pour toi, mon premier désir est de te revoir. Tu

reviendras^ n est-ce pas ? Tu me Vas proinis. Sinorif t aigle volerait vers toi! Je te verrai à dîner ^ F ami le dit. Daigne donc accepter ce bouquet : quil devienne un lien mystérieux qui établisse entre nous un rapport secret au milieu de la foule qui nous enviroime. Exposés aux regards de la multitude^ nous pourrons nous entendre. Quand ma 7nain pressera mon cœw\ tu sauras qiiil est tout occupé de toi, et pour répondre., tu presseras ton bouquet! A ime-moi, ma gentille Marie ^ et que ta main ne quitte jamais ton bouquet!

La lettre a beau dire, on ne lui fera pas accepter les diamants, pas même les tleurs, pas même les lauriers. Elle a son excuse prête : on ne porte de bouquets au côté que dans les bals, et c'est à un diner qu'elle doit se rendre. Quant à se soustraire à ce dîner, vainement Tessaierait-elle : autour d'elle toutes les têtes sont montées , toutes les ambitions sont en mouvement ; sa famille est enivrée, son mari demeure entièrement aveugle : pas un moment il n'a la perception de ce qui se joue autour de lui, et c'est lui le plus ardent à souhaiter les invitations.

Elle arrive ; on se presse autour d'elle, on l'examine, on se fait présenter. Il lui semble que tous ces inconnus savent son aventure de la veille. L'Empereur est déjà là. Il paraît mécontent; il fronce ses sourcils ; i] regarde la pauvre femme de son œil

mauvais, son œil perçant et scrutateur qui jette une flamme.

A un moment, elle le voit brusquement s'avancer vers elle, et, pantelante à la pensée d'une scène publique, de quelque éclat irréparable, elle se souvient et met sa main à la place oii devrait être le bouquet. Soudain, ses traits à lui se radoucissent, son œil éteint sa flamme, sa main répond par un signe analogue, et, avant qu'on ne passe à table, il appelle Duroc et lui parle un instant à l'oreille.

A peine est-elle assise, comme au précédent dîner, à côté du Grand-maréchal, que celui-ci l'attaque de reproches sur le bouquet; mais elle riposte en prenant l'olTensive sur les diamants : elle n'acceptera aucun présent de ce genre, qu'on se le tienne pour dit! Gomment oserait-elle se montrer ainsi parée ? Ge qui, seul, peut contenter son admiration et son dévouement, c'est une espérance pour l'avenir de son pays. « Gette espérance, répond Duroc, l'Empereur ne Fa-t-il pas donnée? » Et il rappelle toute une série d'actes qui, dès maintenant, valent mieux que des promesses. Quant à savoir s'il l'aime, comment en douterait-elle? A présent encore, il n'a d'yeux que pour elle. Pendant qu'il paraît uniquement occupé de la conversation générale, des questions qu'il pose et des réponses qu'il reçoit, il ne cesse de tenir la main sur son cœur. Tout à l'heure, s'il a appelé Duroc, s'il lui a parlé à l'oreille, c'est pour qu'il ne manquât point de rappeler la promesse qu'elle a faite de venir le soir. Et puis,

(les dissertations sur la misère des grandeurs, sur le besoin qu'éprouve un souverain tel que l'Empereur de trouver un cœur qui le comprenne, sur la gloire d'une telle mission que toute femme ambitionnerait...

Elle est venue une fois, il faut bien qu'elle revienne. On prend les mêmes précautions ; on la conduit de même. Elle entre. Il est sombre, soucieux. « Vous voilà enfin ! dit-il : je n'espérais plus vous voir. » Il la débarrasse de son manteau, lui enlève son chapeau, l'installe dans un fauteuil, puis debout devant elle, sévèrement, il lui ordonne de se justifier. Pourquoi est-elle venue à Bronie? Pourquoi a-t-elle cherché à lui inspirer un sentiment qu'elle ne partageait pas ? Pourquoi a-t-elle refusé ses fleurs, jusqu'à ses lauriers ? Qu'en a-t-elle fait? Il y attachait l'espérance de tant i\' intéressants moments^ et elle l'en a privé. Sa main, à lui, n'a point quitté son cœur et sa main, à elle, est restée immobile ; ane fois seulement elle a répondu. Et, se frappant le front avec un geste de rage, il s'écrie : « Voilà bien une Polonaise ! C'est vous qui m'affermissez dans l'opinion que j'ai de votre nation. »

Déjà tout émue par cet accueil, profondément troublée par ces paroles, elle murmure : «Ah! Sire, de grâce, cette opinion, dites-la-moi. »

Et il dit alors qu'il juge les Polonais passionnés et légers. Tout se fait chez eux par fantaisie et rien par système. Leur enthousiasme est impétueux, tumultueux, instantané; mais ils ne savent ni le

r(^gler, ni le perpétuer. Et ce portrait des Polonais, c'est son portrait à elle. N'a-t-elle pas couru comme une folle pour l'apercevoir au passage? Il s'est laissé prendre le cœur par ce regard si tendre, par ces expressions si passionnées, et elle, elle a disparu. 11 i\ eu beau la chercher, il ne l'a point trouvée; et quand, enfin, une des dernières, elle est arrivée, elle était de glace. Qu'elle le sache : toutes les ibis qu'il a cru une chose impossible, il l'a désirée avec plus d'ardeur. Rien ne le décourage pour l'obtenir. Cette idée de l'impossible l'aiguillonne et il avance toujours. Habitué qu'il est à ce que tout cède avec empressement aux désirs qu'il exprime, la résistance qu^elle lui oppose lui tient au cœur.

Peu à peu, il s'exalte ; feinte ou vraie, la colère lui monte au cerveau : « Je veux, entends-tu bien ce mot? je veux te forcer à m'aimer ! J'ai fait revivre le nom de ta patrie : sa souche existe encore grâce à moi. Je ferai plus encore. Mais songe que, comme cette montre que je tiens à la main et que je brise à tes yeux, c'est ainsi que son nom périra et toutes tes espérances, si tu me pousses à bout en repoussant mon cœur et en me refusant le tien. »

Devant cette violence, ces menaces, cette montre brisée qui vole en éclats, la pauvre femme tombe roiue sur le parquet... Quand elle sort de son évanouissement, elle ne s'appartient plus. Il est là, près d'elle, essuyant les larmes qui, goutte à goutte, tombent de ses yeux.

Désormais c'est une liaison, si l'on peut ainsi appeler l'habitude prise par elle de venir, chaque soir, au palais, subir, avec une passive résignation, des caresses dont elle espère toujours le prix ; car ce n'est point pour si peu qu'elle s'est donnée ou plutôt qu'elle s'est laissé prendre : pour qu'un gouvernement provisoire soit nommé, qu'un embryon d'armée soit créé et que quelques compagnies de chevaulégers soient agrégées à la Garde de l'Empereur des Français. Le seul salaire qui puisse la contenter, qui puisse l'absoudre à ses propres yeux, c'est la Pologne rétablie comme nation et comme État. Incapable de feindre un sentiment que son cœur n'éprouve pas, de simuler une passion qu'ignore sa pudeur, elle n'a rien de ce qu'il faut pour dominer un amant et pour le conduire, pas même assez d'habileté pour lui cacher le mobile auquel elle obéit. Elle remet chaque soir la conversation sur le seul sujet qui l'occupe ; elle reçoit des consolations, des espérances, des promesses mêmes, mais toujours pour plus tard, pour l'avenir, un avenir dont, à présent, elle envisage le supplice sans qu'elle puisse y fixer aucun terme.

Ce n'est pas que, dans son pays, elle rencontre autour d'elle une réprobation. Sauf son mari qu'elle a dû quitter, chacun s'empresse à lui faire la cour, non comme à une favorite, mais comme à une victime, car nul n'ignore ce qu'elle souffre et combien elle est digne d'estime, de respect et de pitié. Ce sont les propres sœurs de son mari, la princesse

MADAME ^VAI.I•^VSKA . 213

Jablonowska et la comtesse Birginska, qui se sont instituées ses chaperons. Il ne tiendrait qu'à elle d'occuper, à Varsovie, la première place, et, si elle était autre, elle y paraîtrait en souveraine. Elle aurait des ennemis alors, mais comme elle cherche l'ombre et qu'elle ne prétend à rien, on ne la redoute pas ; on l'encense moins, mais on la plaint davantage.

Son aventure, d'ailleurs, n'a rien de choquant pour une société qui pare simplement les habitudes de 7)olygamie orientale du scepticisme élégant apporté de Versailles ; .qui a reçu et retenu les exemples de morale de Catherine la Grande et qui trouve, lorsqu'il lui plaît, dans le divorce, la sanction légale, et même religieuse, de ses fantaisies extraconjugales.

Nul grand seigneur, en ce temps-là, qui, à côté de sa femme, n'ait dans le monde une maîtresse attitrée et n'entretienne en quelqu'un de ses châteaux une ou plusieurs Géorgiennes favorites.

Par suite, Napoléon apparaît aux chefs de la noblesse polonaise comme un souverain singulièrement chaste, car il fait la guerre sans traîner un harem à sa suite ; il n'a point accepté les femmes qui toutes se seraient oiïertes à lui : il n'en a désiré qu'une, et il a attendu qu'elle se donnât.

La conduite qu'ils ont tenue eux-mêmes, ces nobles, leur semble non seulement naturelle, maib strictement obligée. Il fallait que, venant à Varsovie et y résidant. Napoléon eût une femme, et il fallait qu'ils lui offrissent celle qui pouvait lui plaire le mieux

Par bonheur, cette femme s'est rencontrée telle qu'en cent ans ils n'eussent point trouvé la pareille : simple, naïve, pudique, désintéressée, uniquement animée de la passion de la patrie, capable d'inspirer un sentiment durable et une passion vraie, incarnant ce qu'il y a dans la nation de plus aimable et de plus généreux.

Elle ne sera pas pour Napoléon une maîtresse de passage, elle sera une sorte (ïépouse à côté ; qui ne participera, à la vérité, ni aux dignités de la couronne ni aux splendeurs du trône, mais qui occupera un rang spécial, qui sera l'ambassadrice de son peuple prés de l'Empereur, sa femme polonaise. Par un lien très léger encore, mais qu'elle pourra resserrer plus tard, elle unira le cœur de Napoléon aux destinées de la Pologne. Rien que par sa muette présence, elle l'obligera à ce souvenir de ses promesses, à se justifier de ne les point tenir, lui imposera le remords de 5a dette non payée.

Et, au fond, cela n'est pas si mal raisonné, car, presque chaque soir, il revient à ce problème que lui rappelle constamment cette femme.

11 sent bien, et il le lui dit, que ce n'est point lui qu'elle aime, mais sa patrie, et elle ne s'en défend point. Très franchement elle le déclare, et lui qui se mettrait en défiance s'il soupçonnait qu'une femme voulût le conduire ou se servir de lui, il livre son secret à cette enfant naïve et sincère ; il la sent si profondément détachée de ce qui fait l'ambition des autres femmes I il souhaiterait tant la contenter 1 et,

débiteur insolvable, il ne peut lui payer le salaire qu'elle avait droit d'espérer !

« Tu peux être sûre, lui dit-il, que la promesse que je t'ai faite sera remplie. J'ai déjà forcé la Russie à lâcher la part qu'elle usurpait, le temps fera le reste. Ce n'est pas le moment de réaliser tout, il faut patienter. La politique est une corde qui casse quand on la tend trop fort. En aUendant, vos hommes politiques se forment. Car combien en avez-vous? Vous êtes riches en bons patriotes; vous avez des bras, oui, j'en conviens : l'honneur et le courage sortent par tous les pores de vos braves, mais cela ne suffit pas : il faut une grande unanimité. »

Sans cesse — et c'est là l'étrange et le surprenant, car jamais homme n'a moins admis qu'une femme lui parlât de politique — sans cesse, et comme malgré lui, il revient dans ces entretiens du soir à ce qu'il faut faire pour améliorer le sort du peuple, pour répandre le bien-être, pour déterminer un effort unanime, fut-ce aux dépens de l'aristocratie possédante.

« Tu sais bien, lui dit-il, que j'aime ta nation ; que mon intention, mes vues politiques, tout me porte à désirer son entier rétablissement. Je veux bien seconder ses efforts, soutenir ses droits : tout ce qui dépendra de moi sans altérer mes devoirs et l'intérêt de la France, je le ferai sans nul doute ; mais songe que de trop grandes distances nous séparent: ce que je puis établir aujourd'hui peut être détruit demain. Mes premiers devoirs sont pour la France, je ne puis faire couler le sang français pour une cause étrangère

à ses intérêts et armer mon peuple pour courir à votre secours chaque fois qu'il sera nécessaire. »

De ces hautes pensées, par un revirement qui laisse son inlerloculrice interdite, il tombe aux commérages des salons, aux historiettes particulières, aux anecdotes secrètes. Il veut qu'elle lui raconte la vie privée de chacun des personnages qu'il rencontre. Sa curiosité est insatiable et s'applique aux minuties. C'est pour lui le moyen de se former, en quelque lieu qu'il se trouve, en celui-ci surtout où de si grands intérêts sont en jeu, une opinion sur la classe dirigeante.

De cet ensemble de petits faits qui se gravent dans sa mémoire, dont il est si friand qu'il étonne de sa science la femme qui l'écoute, il tire ses conclusions, et elle s'aperçoit alors qu'elle a donné des armes contre elle-même : elle proteste, elle s'indigne du jugement qu'il porte, et la querelle finit par une ta-pe légère qu'il lui donne sur la joue en lui disant : « Ma bonne Marie, lu es digne d'être Spartiate et d'avoi une patrie. »

Il ne l'aimerait point comme il l'aime s'il ne s'occupait de ses toilettes. C'est chez lui une prétention d'y être passé maître. « Vous savez que je me connais très bien en toilettes, » écrivait-il à Savary. Dès le Consulat, lorsqu'il s'agissait d'envoyer des présents de modes à quelque souveraine, reine d'Espagne ou de Prusse, c'est lui qui les choisissait. A sa Cour, nulle femme mal habillée n'échappe à sa critique, et Joséphine même, qui l'a habitué au plus grand luxe,

à l'élégance la plus recherchée, au goût le plus raffiné, n'est pas à l'abri des observations. Surtout il déleste les robes d'une couleur foncée, et M""*^ Walewska s'obstine à n'en porter que de très simples, et toujours blanches, grises ou noires. Celles-ci lui déplaisent infiniment, et il le lui dit. a Une Polonaise, réplique-t-elle, doit porter le deuil de sa patrie. Quand vous la ressusciterez, je ne quitterai plus le rose. »

Ainsi tout le ramène à ce même sujet ; mais il ne s'en fâche point et son amour très vif n'en est pas diminué. C'est le temps oij il écrit à son frère Joseph : (( Ma santé n'a jamais été si bonne, tellement que je suis devenu plus galant que par le passé. » Et cette confidence est à ce point hors de ses habitudes qu'elle est significative.

Il ne lui suffit pas de voir sa maîtresse tous les soirs en particulier, il faut qu'elle soit de tous les dîners, de toutes les fêtes où il se rend, pendant le temps qu'il passe à Varsovie, avant la campagne d'Eylau. Et là, point d'instant où il ne veuille communiquer avec elle par ce langage mystérieux et muet qu'il lui a enseigné et où elle est maintenant bien plus experle que Duroc lui-même. Elle comprend à présent ces gestes de la main, ces signes des doigts qui ne s'adressent qu'à elle seule, par lesquels elle seule suit une pensée d'amour qui n'est livrée qu'à elle, dans le même temps où l'Empereur soutient avec toute l'assemblée une conversation animée, une discussion sérieuse, qu'il raconte des événements avec

une précision absolue ou qu'il prononce les plus solennels discours.

« Gela t'étonne? lui dit-il. Sache donc que je dois remplir dignement le poste qui m'est assigné. J'ai riionneur de commander aux nations : je n'étais qu'un gland, je suis devenu chêne. Je domine, on me voit, on m'observe, de loin comme de près. Cette situation me force à jouer un rôle qui, quelquefois, peut ne pas m'être naturel, mais que je dois soutenir pour rendre compte, bien plus à moi-même qu'aux autres, de cette représentation commandée par le caractère dont je suis revêtu. Mais, tandis que je fais le chêne pour tous, j'aime à redevenir gland pour toi seule. Et comment ferais-je, quand la foule nous observe, pour te dire : « Marie, je t'aime ! » Et toutes les fois que je regarde, j'ai cette envie-là, et je ne puis m'approcher de ton oreille sans déroger. »

Quand il transporte son quartier général à Finckenstein, il faut qu'elle le suive, et, là, c'est une existence mélancolique, toute semblable à celle qu'elle menait jadis à Walewice près de son vieux mari. La solitude en est uniquement coupée par les repas, têleà-tête avec l'Empereur, servis par un simple valet de chambre de toilette. Les heures lentes sont usées à des lectures ou des tapisseries. La distraction, c'est la parade, regardée par les jalousies closes : une vie de recluse toute aux ordres et à la discrétion du maître, sans nulle société, nul plaisir, nulle coquetterie ; et, de cette vie, elle est satisfaite, bien plus que de la vie brillante, agitée et mondaine qu'elle avait à Varsovie.

Aussi réalise-t-elle [)Our lui le type de la femme tel qu'il a cru la trouver en Josépliine : la feuiiue douce, complaisante, attentive, timide, qui n'a point de désirs, ni même, à ce qu'il semble, de volonté, qui est toute à lui, qui ne vit que pour lui, et qui, si elle attend de lui une grâce, c'est une grâce à ce point colossale, à ce point impersonnelle, qu'il est déjà d'une âme singulièrement haute d'en concevoir la chimère, et que l'espérer d'un homme c'est égaler presque cet homme à un dieu.

Tout cela est pour le prendre par ses fibres les plus intimes, et c'est pourquoi, lorsqu'il va quitter la Pologne sans avoir accompli le rêve pour lequel cette femme s'est donnée à lui; lorsque, elle, désespérée et désabusée, après l'avoir conjuré une fois encore de lui rendre sa patrie, refuse de le suivre à Paris, annonce qu'elle va se retirer au fond d'une campagne pour y attendre dans le deuil et la prière la réalisation des promesses qu'il n'a point tenues, c'est lui, à son tour, qui supplie : « Je sais, lui ditil, que tu peux vivre sans moi... Je sais que ton cœur n'est pas à moi... Mais tu es bonne, douce ; ton cœur est si noble et si pur ! Pourrais- Lu me priver do (|uclqucs instants de félicité passés chaque jour près de toi ? Je n'en puis avoir (jue par toi, et l'on me croit le plus heureux de la terre. » Et il dit cela avec un sourire si amer et si triste, que, prise par un sentiment étrange de pitié pour ce maître du monde, elle promet de venir à Paris.

Elle y arrive au commencement de 1808, et désor-

mais cette liaison mystérieuse, que traversent sans doute quelques infidélités de la part de Napoléon, mais qui n'en demeure pas moins, pour lui, sa grande, son unique affaire de cœur, s'établit sur un pieds si étrange que, si Ton n'en avait trouvé des preuves certaines ; si la confrontation de divers témoins qui, inconsciemment, fournissent çà et là quelques détails isolés, quelques dates authentiques, ne permettait de rétablir la chaîne des événements, on n'oserait affirmer la continuité de faits que les contemporains les mieux instruits ont paru ignorer.

Pendant la campagne de 1809, M""^ Walewska se rend à Vienne, où une maison fort élégante a éié préparée pour elle près du palais de Schœnbrunn ; elle y devient enceinte, et, après la paix de Vienne, elle retourne faire ses couches à Walewice, où naît, le 4 mai 1810, Alexandre-Florian-Joseph Golonna- Walewski. N'est-on pas en droit de se demander, après ce qu'on sait à présent, si certaines des hésitations qu'a manifestées Napoléon au moment de traiter avec FAutriche, ses incertitudes au sujet du sort qu'il ferait à la Pologne, n'ont pas été dues à la présence de celle à laquelle il avait si formellement promis le rétablissement de sa patrie?

A la fin de 1810, après une saison aux eaux de Spa M""" Walewska, accompagnée de sa belle-sœur, lu princesse Jablonowska, revient à Paris et y amène son fils nouveau-né : elle habite un joli hôtel dans la Chaussce-d'Anlin, d'abord rue du Iloussaie, n° 2, puis rue de la Victoire, 48. Tous les matins, l'Empe-

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reur envoie demander ses ordres. On met à sa disposition des loges dans tous les théâtres, on ouvre devant elle les portes de tous les musées. C'est Gorvisart qui est chargé de surveiller sa santé; c'est Duroc qui a mission expresse de satisfaire ses désirs, de lui procurer la vie matérielle la plus large et la plus agréable. — l/Empereur fait par mois dix mille francs de pension.

Un seul exemple de son pouvoir : à Spa, un jeune Anglais, M. S..., s'est permis une plaisanterie d'un goût au moins contestable à l'égard de la princesse Jablonowska. La princesse, au retour, Tinvite à les accompagner, elle et M""^ Walewska, au Musée d'artillerie. Dans la salle des armures, la société s'arrête devant l'armure de Jeanne d'Arc, et, pendant que M. S... la considère, l'héroïne étend les bras, saisit le jeune Anglais et le presse contre son cœur. Il se débat, il étouffe, il demande grâce; mais ce n'est que sur l'ordre de M""" Walewska que Jeanne d'Arc lui rend la liberté. N'est-ce point là — surtout quand on sait la jalousie de Napoléon pour ses musées — une preuve certaine de puissance ?

Aussi souvent qu'il peut s'échapper, l'Empereur vient passer quelques moments avec elle, ou bien il la fait venir au château avec son fils, auquel il a, dès l'arrivée, conféré le titre de comte de l'Empire. Personne dans la société — sauf les Polonais — ne soupçonne cette relation ; M""" Walewska, en effet, se montre à peine, ne reçoit que quelques compatriotes. Sa tenue est parfaite, son train modeste, sa conduite extrêmement réservée. Si elle va prendre les eaux à

Spa, ses belles-sœurs l'y conduisent. C'est chez sa belle-sœur, dans une maison louée à Mons-sur-Orge, qu'on appelait le Château de Brétigny et qui appartenait à la duchesse de Richelieu, qu'elle passe la belle saison. Vainement veut-on l'entraîner : elle n'a point d'autre préoccupation que de cacher ce dont tant d'autres femmes seraient si fîères. Cette maison de campagne qu'elle habite, fort modeste, tout à fait retirée, est son univers, et elle n'en sort que le moins possible. Néanmoins on s'occupe d'elle chez les ambassadeurs et même les espions ; et c'est pour dire entre autres sottises qu'elle a à la Cour officiellement les petites entrées ; or les entrées particulières qui étaient le comble de la faveur n'étaient point accordées une fois pour toutes, mais devaient être renouvelées, même pour les dames de la Maison, à chaque voyage dans un nouveau palais. Les listes existent et M™® Walewska n'y figure point. Il est vraisemblable que les petites entrées qu'elle avait, n'étaient en rien officielles.

Au commencement de 1812, l'état des relations avec la Russie fait prévoir la guerre prochaine, on s'en réjouit fort à Mons. La princesse Jablonowska reçoit de Varsovie lettres sur lettres annonçant que l'Empereur a pris l'engagement positif de rétablir la Pologne dans son intégrité. Toutes ces dames s'empressent d'écrire à leurs intendants qu'on ouvre leurs châteaux aux Français, qu'on les y traite comme on traiterait les maîtres. C'est pour l'Empereur une exaltation presque déraisonnante. Dans la soirée, on

chante des airs nationaux, on tire des feux d'artifice ; on danse même, mais la mazurka. Le matin, on fait dire des messes et l'on assiste à des neuvaines. Pas une de ces dames qui n'ait au bras l'écharpe aux couleurs nationales. C'est une reprise, mais presque plus violente des accès de 1807 et de 1809. Un jour, chez la princesse, Kosciuszko arrive en visiteur. Il voit cet enthousiasme, ce délire, ces écharpes : il s'approche de la maîtresse de la maison, et sans rien dire dénoue l'écharpe qu'il presse sur son cœur.

Kosciuszko était-il en droit de préjuger ainsi les desseins de Napoléon? En tout cas, les intentions de Napoléon à l'égard de M""® Walewska se trouvent affirmées à cette date môme par un acte à ce point exceptionnel qu'il est impossible de n'y point voir en même temps qu'une précaution prise à la veille d'une grande guerre contre toutes les éventualités, une avance marquée aux gentilshommes polonais dont t'Empereur tient à exciter le dévouement. Voici cet acte dont il convient de peser chacun des termes, car il n'est pas un seul des nombreux décrets rendus en 'matière de constitution de titres et de dotations qui renferme des causes analogues. Celui-ci est unique en son genre, déroge expressément à tous les principes qui ont servi de base à la Noblesse impériale et rappelle par certaines de ses causes les dispositions prises par Louis XIV à l'égard des Légitimés.

Au Palais de Saint-Cloud, le 5 mai 1812.

NAPOLÉON, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur DE LA Confédération du Rhin, Médiateur de la Confédération

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