CHEZ JULES GAY, ÉDITEUK
QUAI DES GRANDS-AUGUSTtNS, 41.
/';^i:VllO
Dans les premiers mois de 1815, M. de Sismondi, connu déjà pour un écrivain distingué et qu'on regardait, à juste titre, comme un historien de haute raison, publia dans le Moniteur, à propos de Y acte additionnel aux constitutions de l'empire, divers articles qui furent alors très-remarques.
Français par le cœur, Français par la langue et par ses études sur notre passé, mais imbu, par son origine, de l'esprit genevois et municipal, M. de Sismondi n'avait pas été, dans les premières années de l'empire, un bien chaud partisan de l'empereur. Engagé, de penchant et d'amitiés, dans le parti libéral, c'était un républicain modéré, — un constitutionnel à la Malouet, — comme on disait alors.
Aussi s'était-il tenu dans une sorte de neutralité philosophique et expectante, qui ne laissait percer aucune opinion à l'égard de Napoléon. S'il n'avait rien écrit contre les institutions impériales.
sa plume n'avait rien dit non plus en leur faveur, ni en faveur du grand homme pour qui et en qui la France qu'il personnifiait, les avait établies.
Ses sentiments paraissaient donc entièrement libres, et lui-même semblait attendre, impartial comme un juge, ce que le destin déciderait. Mais qui peut ainsi rester impassible au milieu des grandes catastrophes? M. de Sismondi, tout Genevois qu'il était, et quelque participant qu'il fût, par sa nature alpestre, à la froideur des glaciers de son pays, sentit son cœur s'émouvoir aux désastres de nos soldats, et il ne put contempler sans une vive émotion cette longue traînée de sang qui allait de Moscou au Rhin. L'invasion de la France par les armées étrangères ne l'affligea pas moins, et la restauration, malgré sa charte octruyée, le laissa profondément triste. Voyant les Bourbons à l'œuvre, il sentit surle-champ, avec son sens droit, — bien que la charte donnât satisfaction à quelques-unes de ses idées, — que ce n'était pas là le gouvernement national destiné, comme l'écrivaient quelques hauts utopistes facilement éblouis par des éclairs de libéralisme, — à opérer la régénération de la France, el à unir, dans un mariage indissoluble, l'ordre avec la liberté.
Non. — M. de Sismondi était trop positif pour se laisser aller à ces illusions; et loin de suivre ses amis, tels que Benjamin Constant et madame de
Staël, dans leur fougueuse adhésion au régime nouveau, il le condamna dans son esprit, certain par avance que la restauration, imposée par la sainte alliance et par l'émigration, n'ouvrirait qu'une ère de conflits, de complications et de douloureuses expériences, pour aboutir infailliblement, tôt ou tard, à une révolution. M. de Sismondi se prit alors, — cela est évident par sa correspondance, — à regretter le grand homme qui avait tenu si haut le drapeau de la France, — l'homme des novissima verba. Quand arriva le 20 mars, il ne fut pas de ceux qui s'étonnèrent, mais de ceux qui se réjouirent. Et bientôt, voyant l'empereur publier Y acte additionnel, il espéra l'établissement définitif de la quatrième dynastie, — dynastie nationale et constitutionnelle, sortie des entrailles mêmes du peuple, — fille de la révolution et consacrant, dans sa glorieuse personnification, ce que celle-ci avait de plus sain, de plus rationnel, de plus conforme au génie et aux besoins modernes.
Tel fut, — tel se trouva être, M. de Sismondi après le 20 mars. L' acte additionnel acheva de le gagner à la cause de Napoléon, et lui, l'ancien libéral, le citoyen né dans une république, n'hésita point à prendre parti pour le grand empereur. Il écrivit en faveur de la nouvelle constitution de l'empire pour qu'on s'y ralliât, et il en devint, à son honneur, un des partisans les plus déclarés.
Du reste, il y avait déjà longtemps que son âme était pleine d'angoisses à l'égard de la France. Nos malheurs, même à travers nos victoires, l'avaient plus d'une fois ébranlée, et, à lire les pages intimes qui échappent à M. de Sismondi, on voit qu'il avait pour nous la fièvre du patriotisme et de la pitié. « Dans Fattente des malheurs publics et privés, écritil en 1813, j'ai toujours le bouillonnement d'une curiosité douloureuse, en recevant et en ouvrant mes lettres. — Quand elles ne sont pleines que de littérature, comme une que je reçus hier sur la question de juger si Macpherson était l'auteur ouïe traducteur des poésies dites d'Ossian, ce n'est pas sans un mouvement d'impatience que je les lis. C'est bien de cela qu'il s'agit aujourd'hui!... »
N'est-ce pas ici la contre-partie de ce mot célèbre jeté par M. de Chateaubriand, comme un cri de la conscience, dans ses Réflexions politiques : « La révolution!... n'y avons-nous rien gagné! » Ainsi, ces deux grands esprits se touchaient, sentant bien tous les deux que le souffle émancipateur n'avait point seulement passé dans l'air, mais qu'il y était resté, pour ainsi dire, à l'état d'atmosphère, et que désormais l'âme tout entière des peuples ne pouvait plus vivre qu'en le respirant.
Le 2 février 1814, à l'heure où l'invasion commence, et où les nationalités les plus diverses vont
se trouver face à face, M. de Sismondi écrit ces mots : « Quant aux nations, je n'estime hautement que l'anglaise. — Après celle-là, qui me semble hors de prix entre toutes les autres, c'est la française que je préfère. — Je souffre pour elle lorsqu'elle souffre, et encore que je ne sois point Français, mon orgueil se révolte quand son honneur même est compromis. »
Ecoulons-le trois mois après, au lendemain de nos désastres. Son cœur éclate de douleur et d'amour. Cette France, que foule le pied de l'étranger, il la revendique comme sa patrie, et il le fait dans les termes les plus nobles, les plus ardents. « J'évitais de toutes mes forces, écrit-il de Brescia, à la date du 1er mai, d'être confondu avec la nation dont je parle la langue pendant ses triomphes; mais je sens vivement, dans ses revers, combien je lui suis attaché, combien je souffre de sa souffrance, combien je suis humilié de son humiliation. L'indépendance du gouvernement et les droits politiques font les peuples; la langue et l'origine commune font les nations. Je fais donc partie, que je le veuille ou non, du peuple genevois et de la nation française, comme un Toscan appartient à la nation italienne, comme un Prussien à la nation allemande, comme un Américain à la nation anglaise. Mille intérêts communs, mille souvenirs d'enfance, mille rapports d'opinion lient ceux qui parlent une même langue, qui
possèdent une même littérature, qui défendent un même honneur national. Je souffre donc au dedans de moi, sans même songer à mes amis, à la seule pensée que les Français n'auront leurs propres lois, une liberté, un gouvernement à eux, que sous le bon plaisir des étrangers, que leur défaite est un anéantissement total qui les laisse à la merci de leurs ennemis, quelque généreux qu'ils soient. Je ne suis pas bien sûr que madame de Staël partage ce sentiment; mais je réponds de l'impression que recevront ses amis, dont les vœux étaient auparavant si pleinement d'accord avec les vôtres, avec les siens et avec les miens. Les femmes, plus passionnées que nous dans tous les partis qu'elles embrassent, sont d'autre part beaucoup moins susceptibles de cet esprit national; l'obéissance les révolte moins, et comme ce n'est pas leur vertu, mais la nôtre, qui paraît compromise par des défaites suivies d'une absolue dépendance, elles s'en sentent moins humiliées. j>
A la fin de cette même lettre, Sismondi a un mot fin et spirituel, ou, pour mieux dire, simple et grand sans prétention. M. Fabre, fondateur, depuis, du musée de Montpellier, alors ami de madame d'Albani, en attendant qu'il succédât tout à fait à Alfiéri en devenant son époux, — Fabre, dis-je, était un esprit réactionnaire, hostile de cœur et de tempérament à la révolution française. Sismondi,
sa lettre achevée, se retourne tout à coup vers lui, et lui lance subitement cette patriotique apostrophe, qui dut surprendre étrangement le Claude Ànet de la veuve du dernier des Stuarts : — «M. Fabre ne se sent-il pas redevenir Français dans ce moment-ci? » — Je ne sais pas ce qui en était au juste; mais je m'assure que madame la comtesse d'Albani, qui a du le savoir, aurait pu en toute sûreté de conscience répondre non par avance.
L'empereur, étonné de trouver dans M. de Sismondi, qui n'avait jamais brigué ses faveurs, un défenseur aussi convaincu et tout à fait désintéressé, chose non moins rare alors qu'aujourd'hui, conçut le désir de voir ce philosophe qui tenait à balance égale la plume du critique et de l'historien. Il le fit appeler, et, grâce à la correspondance de l'écrivain avec sa mère (correspondance qui est aujourd'hui entre les mains de mademoiselle de Jlontgolfler), nous savons quelque chose sur cet entretien, que l'histoire contemporaine a le devoir de recueillir.
Ce fut le 3 mai 1815 que Sismondi fut reçu à l'Elysée-Bourbon, sur un ordre de l'empereur. Le maître, sinon de l'Europe, du moins de la France, car il Tétait encore en ce moment, déploya toutes ces séductions qui avaient fasciné tant d'esprits disposés à la résistance, et qui sont restés un des apanages de sa race. L'écrivain fut respectueux, mais
austère, car dévoué aux idées, il ne se donnait pas autant à la personne, pour grande et imposante qu'elle lui apparût. Tous deux se promenèrent longtemps ensemble sous les ombrages du parc. On eût dit deux platoniciens au déclin d'un beau jour, n'ayant d'autre préoccupation que celle de leurs arguments philosophiques.
Le soir même, M. de Sismondi notait pour sa mère la conversation de l'empereur; il est à croire qu'il l'a rapportée fidèlement et dans son entier. Tout d'abord, il y fut question des ouvrages de l'historien. L'empereur les avait tous lus. Il connaissait son interlocuteur comme publiciste, comme économiste, et il avait spécialement apprécié l'article du 29 avril sur Y acte additionnel, — article dont le Moniteur du jour même où avait lieu cette entrevue venait de publier la seconde partie.
Sismondi répondait modestement que son travail était l'œuvre d'une conviction sincère, car il avait été sérieusement affligé des clameurs que soulevait la constitution nouvelle. — « Cela passera, dit l'empereur. Mon décret sur les municipalités et les présidents de collège fera bien. D'ailleurs, voilà les Français. Je l'ai toujours dit : ils ne sont pas mûrs à ces idées. Ils me contestent le droit de dissoudre les assemblées qu'ils trouveraient tout simple que je renvoyasse la baïonnette en avant. »
Au milieu de ces paroles, qui rappelaient certai-
nés ardeurs, Sismondi demeurait calme, considérant comme un devoir de faire comprendre à Napoléon l'habileté, la nécessité de son changement de conduite, car le temps des coups d'État était passé, et l'on n'avait à craindre à cette heure-là l'Orangerie ni le Jeu de Paume, La France désormais était jalouse de ses droits, trop jalouse peut-être. « Ce qui m'afflige, disait le publiciste au souverain, c'est que vos adversaires ne sachent pas voir que le système de Votre Majesté est nécessairement changé. Représentant de la Révolution, vous voilà devenu associé de toute idée libérale, et le parti de la liberté, ici comme dans le reste de l'Europe, est votre seul allié. — C'est indubitable, reprit l'empereur. Les populations et moi nous le savons de reste. C'est ce qui me rend le peuple favorable. Jamais mon gouvernement.n'a dévié du système de la Révolution D'ailleurs, moi, je suis pour l'application. Égalité devant la loi, nivellement des impôts, abord de tous à toutes places. J'ai donné tout cela. Le pays en jouit. Voilà pourquoi je suis son homme !...Oui, je suis populaire en dépit des idéalistes!... Les Français, extrêmes en tout, défiants, soupçonneux, emportés dès qu'il s'agit de théorie, vous jugent tout cela avec la furiafrancese. L'Anglais est plus réfléchi, plus calme. J'ai vu bon nombre d'entre eux à l'île d'Elbe : gauches, mauvaise tournure, ne sachant pas entrer dans mon salon; mais
sous l'écorce on trouve un homme, des idées justes, profondes, du bon sens au moins... >
Évidemment l'empereur croyait Sismondi plus favorable à l'Angleterre qu'il ne l'était en réalité. Celui-ci, depuis les derniers événements, n'écrivait plus que les Anglais étaient un peuple hors pair; il n'aimait plus que la France, et il réservait toutes ses sympathies aux hommes de Champaubert et de . Montmirail. L'empereur le devine, et virant subitement de bord en faveur de notre pays, la douce France, comme on disait jadis, il s'écrie : « Belle nation! noble, sensible, généreuse, toujours prête aux grandes entreprises ! Par exemple, quoi de plus beau que mon retour! Eh bien, je n'y ai d'autre mérite que d'avoir deviné ce peuple ! »
On se figure aisément combien de telles paroles éveillent la curiosité de l'historien. Ce sont presque des confidences. Il ose les souhaiter plus complètes. Il jette un mot en avant... il interroge. « Oui, répond impétueusement son interlocuteur, on a supposé des intrigues, une conspiration! Bast ! pas un mot de vrai dans tout cela. Je n'étais pas homme à compromettre mon secret en le communiquant. J'avais vu que tout était prêt pour l'explosion... Les paysans accouraient au-devant de moi; ils me suivaient avec leurs femmes et leurs enfants, tous chantant des rimes improvisées pour la circonstance, dans lesquelles ils traitaient assez mal le Se-
nat. A Digne, la municipalité, peu favorable, se conduisit bien. Du reste, je n'avais eu qu'à paraître. Maître absolu de la ville, j'y pouvais faire pendre cent personnes si c'eût été mon plaisir. »
Tout en jetant ces paroles, que Sismondi recueillait avidement, l'empereur interrogeait à son tour. Il savait que l'ami de Benjamin Constant voyait à Paris beaucoup de personnages considérables et dans des camps très-divers; il appréciait en lui un observateur pénétrant, un témoin désintéressé. Ce ne fut pas, on peut le croire, une conversation banale que celle-là. Que de conquêtes morales l'empereur pouvait faire à l'aide d'une seule conquête! Et que d'efforts, que de combats peut-être sur luimême, pour assiéger cette âme de Genevois si ferme et si simple en même temps!... Les notes ingénues tracées par Sismondi nous permettent d'entrevoir toute la scène. Un dernier trait la caractérise. Lorsque l'empereur rentra au palais, accompagné ou suivi de son interlocuteur, d'un mouvement brusque il essuya son front couvert de sueur, comme dans le feu d'une bataille.
Ce sont les articles, ou pour mieux dire les thèses politiques qui amenèrent cette curieuse conversation entre Napoléon et M. de Sismondi, que nous avons cru devoir rassembler ici. Les aperçus, les idées, ainsi que les considérations qui y sont présentés, développés, soutenus, ont une valeur que
je ne voudrais pas exagérer, mais qui leur est propre. Cette valeur tient beaucoup à l'homme sans doute; mais elle nous éclaire aussi sur l'exégèse morale et politique de son temps, et à ce titre j'ai pensé qu'il ne serait peut-être pas inutile de réimprimer aujourd'hui un travail qui pourra servir, en plusieurs points, de critérium pour apprécier les pas que nous avons faits depuis à diverses époques, dans la pratique constitutionnelle. D'ailleurs, en un moment où bien des gens désireraient revoir un acte additionnel nouveau qu'ils appellent à grands cris sous le titre de couronnement de l'édifice, il m'a paru qu'il y avait un certain à propos à remettre en lumière les théories rétrospectives d'un des plus honnêtes et des plus consciencieux libéraux du premier empire.
Cela dit, et mon but ainsi expliqué, je cède la parole à M. de Sismondi.
MÉLANGES
DE