‹ Napoleon et sa famille (volume 3)Chapitre 11 sur 104 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

culer sur l'exemple du premier Empire ce qu'a coûté el rapporté la guerre de course. Les éléments d'appréciation sont à présent singulièrement difficiles à recueillir et l'on ne saurait penser à former un état auquel devraient contribuer les archives du Conseil des Prises et les greffes de tous les tribunaux de commerce, durant une période qui s'étend au moins jusqu'en 1838, date des dernières liquidations. Un seul exemple: Pour trente courses opérées, de 1806 à 1814, par des corsaires de Saint-Malo, il y a neuf millions de prises, en moyenne 360 000 francs par course. Il est des courses de six, de sept cent mille francs. Les corsaires, dit-on, sont capturés et détruits par les vaisseaux de guerre : pas tant; pas sans avoir inlligé au commerce de l'ennemi des pertes très supérieures. En dix courses, vingt-huit navires anglais ont été pris ou détruits : trois corsaires ont été capturés. Différence : vingtcinq navires, plus les cargaisons.

C'est à la pire époque, après Trafalgar: on n'a vu que cinquante-deux liquidations, s'appliquant à un seul port et ne constituant pas le quart de ses opérations : la période de 1793 à 1801, celle de 1803 à 1806, furent sans doute bien plus favorables ; les dix-huit millions de bénéfices devraient donc au moins être multipliés par trois : Saint-Malo. par la course, n'a pu prendre moins de cinquante-quatre millions au commerce anglais, sans compter les cargaisons et les navires détruits. Or, on a armé des corsaires dans la plupart des ports de France, de Bayonne à Dantzick, dans la plupart des ports des Colonies, et surtout à l'Ile de France. Comment évaluer alors les pertes ang'aises ; à quel chiffre les estimer dans une guerre contemporaine oîi, par un nombre médiocre de navires à grande vitesse, le commerce anglais tout entier serait anéanti ou à tout le moins paralysé?

Mais l'empereur Napoléon IIl était chevaleresque, humanitaire et philanthrope. Il lui 'plut de briser la seule arme qui restât à la France contre les Anglais. Par l'organe de son ministre des Affaires étrangères, il présenta au Congrès de Paris, le 16 avril 1856, et il fit adopter par la plupart des puissances européennes, cette déclaration néfaste qui porte à l'article i"" : La Course est abolie.

Le profit pour l'Angleterre fut immense et l'expérience

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qu'elle venait de faire des services qu'elle pouvait allcndre de la France, même contre la France même, l'engagea à l'employer en Chine, au Mexique, en France où, grâce aux doctrines de libre-échange qu'elle avait su répandre et qu'elle avait suggérées à quelques Français naïfs, elle abolit l'industrie née du Blocus continental et protégée par des tarifs nécessaires, ouvrit à ses produits manufacturés un immense marclié et reçut, en échange, des produits agricoles dont la sortie éleva en France le prix de la vie, donc de la maind'œuvre, tandis que, dans la même proportion, l'entrée l'abaissait en Angleterre. Mais sitôt que la l'Yance obtint quelque avantage territorial ou tenta de s'établir en quelque colonie, l'Angleterre protesta, se rendit insolente, remua des volontaires, se mit en garde contre d'imaginaires descentes.

KUe ne leva pas un soldat, elle ne bougea pas un vaisseau, elle ne fit pas même le geste d'intervenir lorsque, en 1870, l'Allemagne accabla la France. Elle se contenta de lui vendre le plus chèrement possible de l'or et des fusils.. D'ailleurs, la France tombée, l'Angleterre se trouva vaincue : elle dut renoncer aux stipulations du Congrès de Paris; à présent il est vrai la chose lui importait bien moins. En retardant, comme elle avait fait, la formation de l'empire gréco-slave, elle en avait rendu la réalisation presque impossible. La carte du monde étant changée, elle y avait pointé les positions qu'elle comptait prendre et qui devaient la mettre à l'abri de toute éventualité.

Ces positions, elle les a toutes occupées depuis trente-sept ans ; elle a triplé son empire en étendue; elle l'a centuplé en population. Elle a conquis le canal de Suez percé par le génie et l'argent français ; elle s'est emparée des approches et des débouchés : Chypre ici, là Perim et Aden ; elle a acquis l'Egypte entière en en chassant pacifiquement la France; elle a enlevé d'autorité toutes les parties du continent africain qui sont habitables, et, sous prétexte de régler les points de discussion qu'elle pouvait avoir avec la France, elle s'est, en échange de quelques mètres de sable qui n'étaient point à elle, fait céder la pêche à Terre-Neuve.

Partout, elle suit son plan avec la rigidité impitoyable dune tradition deux fois séculaire, sans broncher un instant, sans

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se laisser distraire, sans s'embarrasser de conquêtes superflues ; même fait-elle à la France, avec les territoires vaius et Vagues dont la possession ne lui importe pas pour le moment, des largesses qu'elle saura retrouver quand ils seront mis en valeur, que l'outillage y sera développé et que au lieu de coûter, ils rapporteront. Elle laisse la BYance, dans une fringale de colonies, s'annexer sans plan arrêté, d'immenses espaces que rien ne relie et qui tomberont aux mains du premier qui, maître de la mer, se donnera l'air de les attaquer. Çà et là, au hasard d'une fantaisie, dune tradition, d'une mortification, pour faire plaisir à un gouverneur ou donner de l'avancement à un général, la France fait une conquête, puis une autre, et une autre, reculant sans cesse les frontières, sans gagner par là ni un revenu, ni une force, y épuisant au contraire les ressources de la métropole, et, par l'extension indéfinie des points à défendre, frappant ceux qui seraient intéressants d'une incurable faiblesse. Ainsi s'attribue-t-elle, à défaut d'un système colonial, des terpitoires qui font figure d'empire. On avait la Cochinchine, on y joint le Cambodge, TAnnam et leTonkin — et celafait dix-huit millions de sujets; on avait l'Algérie, on y joint la Tunisie : deux millions de protégés; on avait Bourbon, on prend Madagascar avec deux millions cinq cent mille madécasses; on avait le Gabon et des parties du Sénégal dont ou ne faisait rien qu'j- mourir; on y annexe vingt millions de nègres^ auxquels on apporte la liberté et la civilisation !

Ainsi, dispersement des efforts et émiettement des forces. Sitôt qu'on croit un terrain sans maître, on s'y rue : c'est du sable, c'est de la boue, c'est des rochers, n'importe. Cela fait des apparences de colonies, avec des réalités de sinécures, L'Angleterre laisse la France jouer à cela, c'est sans importance et sans danger pour elle, mais, lorsque, se lassant d'errer dans des déserts et de faire la chasse aux nègres, la France tente de relier ces éléments épars, de leur donner une cohésion et une issue commerciale, d'occuper des points stratégique qui en permettent la défense, l'Angleterre met son veto : c'est Fachoda.

Nulle part, d'ailleurs, dans ces colonies, le Français ne peut s'établir, exister, vieillir, travailler, se reproduire. Aussi bien

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quels Français ? Commenl peupler des colonies lorsque la population de la métropole ne se mainlienl dans une apparence d'équilibre, sans accuser sa décroissance, que grâce à la naturalisation forcée des étrangers résidant depuis deux générations, grâce au pouvoir prolifique que ces étrangers conservent et emploient, alors que l'indigène, entre le malthusianisme et l'alcoolisme, tliminue chaque année, volontairement ou non, sa natalité '? La race est par làmodillée, bien plus i)rofondément que ne l'enregistrent les statistiques, lesquelles tiennent compte de l'immigration restée étrangère, non de la progression des éléments naturalisés à la troisième génération, complètement assimilés pour les droits aux citoyens français et devenus alors adminislralivement incognoscibles, alors que, physiquement et moralement, ils conservent tous les traits et les vices de leur race, après en avoir, par le déracinement, perdu les vertus.

Dans ces conditions, il est heureux que l'émigration soit nulle ou presque : encore, lorsqu'elle se produit, se dirigct-elle, non sur les colonies françaises, mais sur des territoires où 1 Européen i^encontre des conditions de travail et d'existence analogues à celles qu'il trouvait dans son pays. Sur 6 000 émigrants français, 2 500 vont en Argentine, près de 2000 aux États-Unis : restent 1 oOO pour le reste du monde.

A grand renfort de capitaux, moyennant une immense prodigalité de vies humaines, la France prépare, aménage, met en valeur, pour le compte des maîtres de la mer, ces colonies qu'elle ne saurait peupler, et qu'elle ne peut défendre.

Elle est étreinte, en eiïet, dans un dilemme dont elle ne saurait sortir : par sa population qui ne s'accroît point, elle est au septième rang des nations : elle vient avec ses 38 millions d'habilants après la Russie (102 millions pour la seule Russie d'Europe), les Etats-Unis (76 millions), l'Allemagne (58 millions), le Japon (48 millions), l'Autriche-Iiongrie (46 millions) le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande (42 millions), et elle prétend rester une puissance militaire et navale de premier ordre. En même temps, elle s'épuise à recruter, sur trente-huit millions d âmes, une armée égale à celle que recrute l'Allemagne sur cinquante-huit millions ; et elle prétend avoir une Hotte presque égale à celle de l'Angleterre qui

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