XXX INTRODUCTION
n'a presque point d'armée, et dont les intérêts maritimes sont par rapport aux siens comme dix est à un : la flotte de commerce anglaise dépassant 3o 000 navires (dont 14 000 à vapeur), jaugeant douze millions de tonnes ; la française comptant 16 000 navires (dont 14 000>à voiles), jaugeant douze cent mille tonnes.
Elle achève de se ruiner par des aventures qu'on dit sociales et qui ont diminué sa puissance de création industrielle par rapport à celle des autres nations de près de moitié (un tiers, plus un septième).
Mais elle n'y regarde point et, comme sous un vent de folie, elle court à la banqueroute nécessaire.
Seule, sa flotte ne peut rien contre l'anglaise ; seule, son armée ne peut rien contre l'allemande. Aussi a-t-elle dû imaginer un système d'alliances qui rétablit l'équilibre. Elle a pu s'attacher raisonnablement à l'alliance russe, bien que cet immense empire fut fragile, et que les subsides qu'il fallait lui payer parussent démesurés pour les services qu'on en attendait. Mais, là, elle suivait au moins une tradition et elle trouvait, sinon des intérêts, au moins des dangers communs. Se reprenant de la Russie, atteinte à la fois dans sa puissance militaire et dans son organisme politique, elle se jette aujourd'hui, à la suite dintrigues qu'on voudrait croire désintéressées, dans une entente anglaise qui déjà a failli lui rapporter la guerre avec l'Allemagne et dont la terminaison pourra être sa destruction comme nation.
L'Angleterre n'a fait à la France tant d'avances que parce qu'elle a besoin d'elle — comme au temps de la guerre de Crimée ; mais l'ennemi n'est plus le même. Ce n'est point la Russie qui est en jeu, c'est l'Allemagne. Ce n'est pas la flotte russe qu'il s'agit d'écraser par une double action' militaire et maritime, c'est la flotte allemande. L'enjeu n'est plus Sébastopol, c'est la France même. Que le territoire français soit envahi et partagé, l'Angleterre s'en soucie autant que des Français tués à l'Aima, à Inkermann et à MalakolT, pourvu qu'elle anéantisse la flotte allemande comme elle fit de la flotte russe ; mais, si c'était payer chèrement l'amitié anglaise des deux cent mille morts de la guerre d'Orient, ce sera la payer plus chèrement encore de notre disparition comme nation.
INTROULCTION xxxi
C'est là ce qui se pri'pare. Drs qu'une nation arrive à l'hégémonie en Kurope, comme la France s'est efforcée d'y parvenir aux xvuoet xvin'^ siècles, comme elle a pensé le réaliser au début du xix«, elle constate que la domination terrestre n'est rien sans la domination maritime. Son armée, si nombreuse, si bien instruite — et par là si onéreuse — marque le pas et piétine sur place, tant que l'essor industriel, commercial, économique n'est pas en rapport avec la puissance militaire. Cette puissance militaire n'a plus pour objet, comme aux temps anciens, de dépouiller matériellement les peuples conquis, mais d'imposer aux vaincus les produits de l'industrie des vainqueurs, d'ouvrir' des débouchés au commerce de ceux-ci, de leur créer des marchés avantageux, de supprimer la concurrence.
C'est à quoi Napoléou avait tendu par le Blocus continental: c'est à quoi, malgré qu'il ait échoué pour les marchés extraeuropéens, il réussit, dans une mesure, pour l'industrie européenne, qui, du fait du Blocus continental, a été contrainte à se développer dans des conditions que, sans la guerre contre les Anglais, elle n'eût jamais réalisées.
Mais les industries nationales ne peuvent se contenter aujourd'hui de marchés nationaux, ni même de marchés d'échange européens. Il faut à celles surtout, qui, comme l'allemande, se sont développées dans des proportions inouïes, des marchés mondiaux. Ces marchés ne peuvent être atteints que par la mer; il faut en être le maître. De là, le choc fatal avec l'Angleterre, et, pour celle-ci, la nécessité de prévenir le moment où la puissance prépondérante en Europe aura perfectionné son outillage maritime au point de devenir, sur la mer, une rivale dangereuse.
Dans la lutte de l'Angleterre contre la France qui a pàti ? Surtout les nations qui s'étaient faites les soldats de l'Angleterre : certaines ont disparu momentanément de la carte du monde; toutes ont vu leurs capitales violées etoccupées par Napoléon, leur territoire morcelé, leurs sujets rançonnés. Quels qu'aient été les agrandissements qu'elles aient tirés ensuite de la victoire définitive, elles n'en ont pas moins été ruinées pour un siècle — et au profit de l'Angleterre. Le rôle de l'Autriche en I8O0 et en 1809, de la Prusse en 1800, de l'Es-