IV INTRODUCTION
mais où s'émeuvent aussi, sous prétexte de religion, des querelles où les races du Nord et du Midi s'acharnent; où, à la suite, la transformation s'opère d'un agglomérat d'États, presque sans autre lien de l'un à l'autre que le commun souverain, à un royaume unifié par l'embryon d'administration similaire que reçoivent les grands fiefs devenus provinces, par l'extension de l'autorité royale, parla disparition des féodaux, décimés bien plus par les guerres que par l'échafaud.
Pourtant les tressaillements de leur agonie se prolongent près de deux siècles, attestant à chaque fois une baisse de leurs forces, un épuisement de leur vitalité, de la Ligue et des révoltes contre Richelieu à la Fronde et aux conspirations contre Louis XIV, de l'avortement des Conseils à certains épisodes préliminaires de la Révolution.
Durant ce temps, la lutte s'est renouvelée; il ne s'agit plus entre la France et l'Angleterre, désormais constituées en nations, de la domination sur le territoire même delà France, il s'agit, pour la France, de la domination en Europe, pour l'Angleterre, bien plus ferme en ses desseins, de la puissance des mers. Les ambitions de l'Angleterre ont pris leur cours, ses visées ont un objet précis ; elle ne s'en détournera pas un instant qu'elle n'ait touché son but. Toute autre alTaire est secondaire ou accessoire, matière déchange ou de spéculation, et, tandis que la France s'imagine croître en autorité et en puissance par l'étendue de ses possessions en Europe, par le greffage aux royaumes européens des branches de son tronc royal, l'Angleterre subordonne tout à la mer, aux possessions d'outremer, à l'extension de son domaine colonial.
La France, colonisatrice autant et plus que l'Angleterre, plus utilement, plus profondément, avec plus de pitié pour les humbles, plus d'entente avec les Indiens ou les- noirs, s'est établie sur les points les plus intéressants des deux mondes. Peu à peu, siècle à siècle, guerre à guérite, l'Angleterre la dépouille, lui échangeant ses colonies contre de médiocres avantages territoriaux sur le continent — avantages qui ne vont même pas toujours à la France, mais à la Maison de France, procurent à celle-ci un trône ou un trônelet de plus. Le plan méthodique qu'a formé l'Angleterre ne s'attache pas seulement aux colonies, aux territoires qui peuvent recevoir et nourrir
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un trop-plein de population, fournir des matières premières ou présenter des éléments de commerce : l'Angleterre s'applique, en même temps, d'une fa(;on raisonnée, à établir sur chaque mer un système de ports de refuge, de points d'appui ou de ravitaillement, de forteresses imprenables qui assurent à ses Hottes la domination. l']lle poursuit concurremment ces deux objectifs avec une lucidité merveilleuse, et elle ne s'en laissera pas détourner durant tout un siècle, malgré que l'avènement au trône de la dynastie de Hanovre ait créé à celle-ci des intérêts continentaux en lutte avec les intérêts maritimes. La nation no soutient que le moins possible les querelles du souverain ; elle n'en tient pas compte dans sa politique générale et, si le souverain ouïe fils du souverain s'engage à tort, elle le désa-voue. Toute guerre quelle mène sur le continent doit porter un profit pour la domination de la mer.
I-a guerre d'ailleurs, elle la soutient par procureur; elle ne cède que le moiiis possible à la gloriole de triompher en nom propre ; elle préfère, tant elle a l'esprit pratique, entretenir par des subsides les querelles qu'elle a vu ou qu'elle a fait naître, prendre à ses gages quelque puissance du continent, ou, au pis aller, acheter à quelque prince allemand des hommes dont elle forme des régiments britanniques. Elle a calculé qu'il était plus économique de payer des étrangers que de faire tuer ses nationaux et, son calcul établi, elle s'y est tenue.
Dans chaque variation de la politique française, elle trouve double profit. Étant constamment ennemie de la France, elle entreprend sur elle ; puis, la France contractant des alliances successives, elle en tire occasion de dépouiller les nations <• qui, momentanément, s'allient à la France. Ainsi, la rivalité entre la maison de Bourbon et celle d'Autriche ne lui rapporte pas seulement aux traités d'Utrecht, de la part de la France : l'Acadie, la baie d'Hudson, Saint-Christophe et Terre-Neuve, mais, de la part de l'Espagne, Gibraltar et Minorque ; l'entente de la maison de Bourbon avec celle d'Autriche ne lui rapporte pas seulement, aux traités de Paris, de la part de la France, le Canada avec ses dépendances, la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal, une partie de l'Inde, mais, de la part de l'Espagne, la Floride, le fort Saint-Augustin et la baie de Pensacola.
VI INTROUUCTIOiN
Dès le milieu du xviii'^ siècle, l'empire des mers semblait donc apparlenir à l'Angleterre, grâce à la faute que a les Français commirent, comme a dit Frédéric II, de se mêler des troubles intérieurs de TAllemagne. » Qu'ils y fussent attirés par des intérêts qui pussent les séduire et qu'ils dussent y trouver des avantages continentaux — tels que les Pays-Bas autrichiens • — de nature à les entraîner, cela est possible, mais la mobilité de leur politique en présence de la rigidité inflexible de la politique anglaise, a porté là ses fruits amers. La diversité des ambitions a entraîné l'instabilité des desseins et l'éparpillement des forces : La France, dès lors, n'a pas su choisir d'être uniquement continentale, ou d'être avant tout maritime ; faute de choisir et croyant pouvoir suivre à la fois deux politiques, elle a annulé l'une par l'autre.
Pourtant, à la fin du xvni" siècle, elle paraît revenir à la notion plus exacte de ses destinées : sans abandonner ses intérêts continentaux, elle se contente de son territoire et Ji'aspire plus à l'agrandir. Elle met en valeur les colonies qui lui restent ; elle en acquiert ou en cherche quelques nouvelles qu'elle essaie de peupler; elle développe son commerce maritime; par des lois prévoyantes, elle unit étroitement ses sujets d'outre-mer à la couronne et réserve exclusivement à ses nationaux le droit de commercer entre eux. De ce simple fait, un immense afflux de richesses se produit vers la Finance ; parallèlement h la marine marchande, la marine militaire croît et se développe. Un courant national emporte vers les expéditions lointaines les jeunet activités. Des mers inconnues s'ouvrent sous la proue des navires fleurdelysés. A des îles nouvelles, ses marins imposent des noms français. Une flore créole, audacieuse et vibrante, s'épanouit sur le vieil arbre gaulois, parant chaque ramille de l'éclat joyeux de ses corolles éclatantes; aux parfums entêtants. 11 y a de l'audace dans l'air, des bruits d'épée, des chansons d'amour ; une génération à peine et, par les créoles, la société a été transformée, — et la cour, et l'armée, et la maritie, et presque la nation.
Les Anglo-Américains s'insurgent ; les créoles courent à leur aide, entraînent le gouvernement. Avec l'Angleterre la lutte se renouvelle, et celte fois, bien que débutant par un coup de tète, voici s'engager la grande guerre, celle d'où l'une
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ou l'autre des deux nations doit sortir triomphante ou [)Our jamais abaissée.
Le premier engagement dure cinq années (1778-1783). Le théàlre en est immense : désertant l'Europe, les adversaires s'affrontent en même temps sur toutes les mers. Les flottes ennemies se cherchent sur les océans, du golfe du Mexique au golfe du Bengale. Sur les points les plus distants, débarquements et combats ; les forteresses les mieux munies et les plus âpres succombent aux escalades joyeuses. S'appliquant à la stratégie navale et rompant avec la routine qui le déprime depuis un siècle, le génie français reparaît sur les mers en sa verdeur renouvelée, ses combinaisons, ses parades, son audace impétueuse et les resrtour<;es de sa diversité.
Toi il le faut saluer à cette heure et le voir en action alors qu'il paraît s'élancer à la conquête du monde. De Dunkerque H Hayonne, de Port-Vendres à Antibes, 135 000 gens de mer en service. Picards, Normands, Bretons, Saintmigeais, Gascons, Basques et Provençaux : un tiers (27 000) breton, un sixième normand (26 000) un autre sixième basque (2i000); à peine un sixième proveni;al (21000), le reste saintongeais (10000) et picard (4 000). Quatre écoles les forment et les aguerrissent. La grande navigation avec les colonies qui occupe en i787, 68G navires, jaugeant 219 000 tonneaux; la grande pèche, pèche de la baleine au Brésil et au Groenland, pêche de la morue à Terre-Neuve, aux îles Saint-Pierre et Miquelon, en Islande, pêche du hareng, du maquereau et de la sardine, par quoi sont occupés des navires cubant 86 000 tonneaux ; la navigation avec le Levant, les Barbaresques, l'Inde et la Chine, l'Afrique (pour la traite), les îles de France et de Bourbon, 211 000 tonneaux ; enfin le cabotage de port à port, un million de tonneaux. Défalijués 34 000 d'ouvriers non naviguant, gens de mer hors de service el invalides entretenus, restent 100 000 marins, instruits par un continuel exercice, aimant la mer, l'ayant pratiquée sous toutes les latitudes, endurcis et vigoureux.
Pour les commander, un corps d'officiers héréditairement destinés à servir le Koi sur mer, descendant la plupart de familles qui s'y sont consacrés, nobles, non pas à douze quartiers, mais à quatre, débutant pour l'ordinaire par une campagne comme volontaires, admis ensuite dans l'une des trois