JOSEPH. — FERDINAND VII ET NAPOLEON
t-elle pas treize ans et l'époux qu'on lui destinerait en a-t-il vingt-neuf, mais cela n'est point pour arrêter dans une famille corse. Madame avait quatorze ans à peine lorsqu'elle s'est mariée.
Peut-être l'Empereur en dit-il quelque chose à Julie qui, le \0 novembre, est venue de Mortefontaine au Luxembourg" et à Saint-Cloud et qui, le 11, a convoqué chez elle Rœderer, non sans une raison. Le 12, après le lever, l'Empereur retient Rœderer et, sans lui ouvrir sa pensée au sujet de l'Espagne, sans lui dévoiler le projet sur lequel il s'est mis d'accord avec Bassano, qui le préconise depuis le retour de Russie, il jette néanmoins dans la conversation des bribes d'information dont il pense bien que Rœderer fera son profit. D'abord il demande quelle est la conduite de Joseph à Mortefontaine et il se relâche de sa sévérité de juillet. « Qu'il vienne à Paris tant qu'il voudra, dit-il, pour voir des filles ou M""" de Monte-Hermoso ; j'ai désapprouvé le ministre de la Police sur l'obstacle qu'il a voulu y mettre. «Puis, il entre dans le vif par cette question. « Mais, du reste, qu'est-ce qu'il veut? Songe-t-il encore à régner? » et comme Rœderer répond. « Sire, je le crois. — Veu1,-il encore le trône d'Espagne? demande-t-il — Sire, dit Rœderer, il pense, à ce que je présume, qu'il lui serait encore possible de négocier. — Chimère ! riposte l'Empereur. Ils ne veulent pas de lui, ils le regardent comme incapable. Ils ne veulent pas d'un roi qui est toujours avec les femmes à jouer à cache-cache ou à colin-maillard. Ce sont ses amis eux-mêmes qui disent cela de lui... Le roi dépend
des femmes, de ses maisons, de ses meubles. Il me disait sérieusement au Prado qu'il fallait éviter que mes grenadiers allassent déranger son palais... J'ai sacrifié des milliers, des cent milliers d'iiommes pour le faire régner en Espagne. C'est une de mes fautes davoir cru mes frères nécessaires pour assurer ma dynastie. Ma dynastie est assurée sans eux. Elle se sera faite au milieu des orages, par la force des choses. L'Impératrice suffit pour l'assurer. Elle a plus de sagesse et de politique qu'eux tous... Aujourd'hui, je ne donnerais pas un cheveu pour avoir Joseph en Espagne plutôt que Ferdinand. Les Espagnols seront toujours unis à la France par leur intérêt, Ferdinand ne me sera pas plus opposé que le roi. » C'est là l'essentiel.
Ce qui montre combien Rœderer connaît Joseph, c'est qu'il répond : « Sire, peut-être le roi ne désire pas précisément la couronne d'Espagne, mais une couronne, m A cela, Napoléon ne répond pas. Quelle couronne donnerait-il, lui qui est si peu sur de garder la sienne? Il revient à Vitoria, à la campagne, à l'ignorance et aux bévues du roi, puis il pose la question : Que va faire Joseph? Rœderer distingue trois cas : L'Empereur à Paris et en paix; l'Empereur absent et en guerre ; l'Empereur mort et la Régence ouverte. « Oh ! dans ce cas, dit l'Empereur, il ferait du trouble, je m'y attends. Voyez l'histoire; c'a toujours été ainsi. Le cas à prévoir, c'est mon absence. Tout a été tranquille cette année; j'ai été bien servi par tout le monde. L'Impératrice est une femme plus
JOSKPIl- — LA FOR EST A VAI.E.NÇAY 24!»
politique (|uc tous mes frères. Celle jeune femme aurait pris dans l'occasion son parti très bien... Mais, si j'avais ici le roi et ses grands amis, les Clément de Ris et autres, ils me mettraient tout sens dessus dessous. » Et, d'accord avec Rœderer, il pense que, en son absence, il faudrait occuper le roi — et l'occuper loin de Paris. Il envisage l'idée de le faire gouverneur de Rome, gouverneur de Turin, mais il passe. Il a dit ce qu'il désire que Rœderer rapporle à Mortefonlainc.
Le même jour, 12 no\cmbre, il donne des ordres h Bassano pour que La Forest, l'ancien ambassadeur près de Joseph, relire à son château de Fréchines, aux environ de Blois, se rende « incognito, avec un seul domestique et dans une voiture aussi modeste que possible », au château deValençay où il portera une lettre au prince des Asturies. Cette lettre débute ainsi : « Les circonstances actuelles de la politique de mon empire me portent à désirer la fin des allaires d'Espagne. L'Angleterre y fermente l'anarchie, le jacobinisme et l'anéantissement de la monarchie et de la noblesse pour y établir une république. Je ne puis qu'être sensible à la destruction d'une nation si voisine de mes États et avec laquelle j'ai tant d'intérêts maritimes communs. Je désire donc ùler tout prétexte à l'influence anglaise et rétablir les liens d'amitié et de bon voisinage qui ont existé si longtemps entre les deux nations. » En dehors des conditions politiques de l'accord : évacuation réciproque des territoires, retour du prince Ferdinand à Madrid, restitution des
prisonniers, retraite des Anglais, pension à CharlesIV, amnistie aux Espagnols attachés à Joseph, maintien de l'empire colonial et interdiction d'en céder quelque partie que ce soit aux cinglais, les instructions dressées pour M. de La Forestlui prescrivent de proposer au prince Ferdinand la main de la princesse Zénaïde; toutefois, il ne devra articuler cette clause qu'après les autres, lorsque le moment lui paraîtra opportun et que Ferdinand, pour être mis en possession de son royaume, n'aura plus à faire que ce léger effort : de conclure un mariage tel qu'il le sollicite depuis cinq ans avec une insistance écœurante.
L'on est tenté de penser que si Julie avait été pressentie par l'Empereur, que si tel avait été l'objet des voyages assez fréquents qu'elle fit à Paris et où, à chaque fois, elle vit l'Empereur « pour l'engager, a-t-on dit, à se prononcer sur la position de son mari dont la position et le titre qu'il portait devenaient chaque jour plus embarrassants, » elle n'avait pas rapporté à Joseph tout ce qu'elle apprenait, comptant sans doute que l'amour paternel le ferait passer sur le déchirement d'abandonner sa couronne.
L'Empereur pourtant s'imaginait que son. frère était préparé au sacrifice. Par Rœderer, il lui avaitfait passer des mots aimables. « Je ne l'ai pas encore vu, avait-il dit, le 17 novembre, j'ai tant à faire. » Pour lui plaire, il avait fait offrir des secours à Azanza qu'il avait su dans le besoin. « Ils ont de la noblesse, avait-il dit, ces Espagnols ; ils ne demandent pas comme les Ita-