M A DAME
Gréoulx. — On voudrait qu'elle revînt à Paris. — Le médecin Espiaud la force u rester dans le Midi. — Retour à Nice. — Maladie. — Inquiétudes de la maison. — Le guitariste Castro. — Amélioration. — Inquiétudes. — Les étrennes de 1814. — Les étrennes du Roi de Rome. — Les Autrichiens à Genève. — La comédie qu'on joue à Pauline. — Les salves de victoire. — Budget de 1814. — Ignorance des événements.
— La révélation. — Départ pour Paris de Rosalie de Ouincy.
— La ruine. — La mise à bas du train royal.
Joseph, Louis, Jérôme, les rois, présentent à ce moment suprême un spectacle de prétentions vaniteuses qui achève de donner au caractère de chacun d'eux le trait nécessaire. Ailleurs au moins, Napoléon a-t-il quelque chance de trouver parmi les siens une aiïeclion désintéressée, un dévouement qui s'ofTre, une fidélité que n'ébranlent pas les revers ? Est-il, à ces ignominies, une compensation et la trahison qui est partout a-t-elle épargné quelques âmes?
Il y a Madame.
Entre ses lils porte-couronne, la mère des rois s'ag'ite pour préparer la paix, pour réprimer les ambitions désordonnées, pour grouper ses fils autour du chef de famille. C'est dans les situations extrêmes et dans les temps de crise qu'elle déploie sa nature, montre son énergie, prouve la rectitude de son jugement. Dans la vie courante, on dirait qu'elle s'affaisse et s'endort ; elle se laisse dévorer par les minuties, absorber par l'économie, influencer par les petitesses d'un entourage où les terribles appétits des uns et des autres la mettent constamment, vis-à-vis de son
fils, en posture de solliciteuse. Vienne la tempête, la mère de famille se retrouve et se redresse, telle qu'aux jours oi^i, fuyant Ajaccio révolté contre la France et le clan Bonaparte, elle jetait allègrement au gouffre béant ses modestes épargnes, les reliques de sa vie conjugale, les épaves d'une aisance à peine rétablie, môme la liberté, la vie peut-êlre de ses derniers nés, et d'un pas fier, d'un cœur intrépide, s'éloignait de sa maison pillée.
A présent, les petits écus de jadis sont des millions, les pauvres bijoux de doublé sont des ruisseaux de pierres précieuses, l'officier municipal est roi, le capitaine de canonniers est empereur, mais Madame est restée pareille. Elle prêche, prépare, commande l'union ; elle groupe les forces, elle aplanit les difficultés, elle tient qu'en la Famille est la suprême ressource et^ d'une voix qui implore et qui ordonne tour à tour, elle appelle frères et sœurs à la brèche, près de celui qui tient le drapeau.
Durant cette année, les émotions ne lui ont pas manqué, ni les douleurs, et c'est à peine si quelques satisfactions fugitives les ont traversées. Elle a eu d'abord l'aventure de Murât et sa désertion de l'armée, mais la douleur qu'exprimait Caroline lui a fait penser que le roi de Naples se reprendrait, que c'était là une de ces faiblesses momentanées dont il était cQutumier et que sa vaillance faisait à chaque fois excuser. La rentrée en grâce de Fesch, rappelé par l'Empereur de son exil de Lyon et chargé des
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négocialions complémeiitairos du Concordat, avait été douce à son cœur. Toutefois, Fesch n'avait guère prolongé son séjour. Après que le Pape eut renié, sa propre signature et désavoué les engagements (juil avait pris, le cardinal n'avait que faire à Paris et à la Cour et il était retourné dans son diocèse oi^i il comptait accomplir enfin sa visite pastorale.
Dès lors, Madame s'est acharnée à Louis qu'elle prétendait ramener en France; elle a passé par mille incertitudes, espérances et désillusions, mais, malgré son éloquence, elle s'est heurtée aune obstination dont sa volonté n'est pas arrivée à triompher.
Catherine arrivée en France, si triste d'être séparée de Jérôme, si ennuyée d'une vie toute nouvelle et si privée des frivolités coulunn'ères, a trou\ é près de sa belle-mère ce que celle-ci pouvait donner — et dès le 20 mai, l'hospitalité à Pont, aussitôt que Madame y fut installée. Mais Pont n'a rien pour plaire à Catherine, D'abord, durant son séjour, il pleut conslannnent. « Il ne se passe pas de jour sans une heure ou deux de pluie. » On se promène, dans les intervalles, mais c'est de long en large, dans la grande avenue, seul débris qu'ait laissé debout la bande noire, dans le parc splendide qu'avait possédé le prince Xavier de Saxe. Madame, à la vérité, fait bien « travailler à un jardin à l'anglaise, mais c'est plus pour donner du pain aux travailleurs du pays que dans l'espoir de jouir de son ouvrage ». Et qu'est-ce que ce jardin près des splendeurs de Napoléonshohe ? « Le reste de la journée est partagé entre le billard, la lecture et
le boslon, à quoi si vous ajoutez, écrit Rossi à Decazes, le dîner, le déjeuner et le repos depuis minuit jusqu'à onze heures du matin, vous saurez au juste l'emploi de notre temps pendant vingt-quatre heures, et, comme tous les jours se ressemblent, pendant des semaines et des mois. »
Plus que la visite de Catherine, l'arrivée de Decazes, qui a sollicité Thonneur « de venir à Pont faire sa cour )), amène quelque diversion dans cette existence monotone. Le secrétaire des Commandements est pour cette partie de la famille — Madame, Pauline, Louis — l'homme indispensable, le trait d'union nécessaire. Pour ce qui est de l'officiel — car l'intime est réservé aux Corses, Rossi, Campi, et aux demi-Corses tels que Rolier — Madame s'abandonne à Decazes qui rédige et présente à signer tous les papiers. Par lui, elle a des nouvelles de Louis qui n'a point écrit depuis un mois, des nouvelles de Joseph dont elle est inquiète, et un récit plus ou moins véridique de la journée de Yitoria, enfin des nouvelles de Pauline dont Decazes s'est rendu le conseiller préféré. Decazes sait tout et parle de tout ; il est l'homme aux nouvelles ; l'on se demande à chaque instant où il s'est si bien renseigné, mais rien ne lui échappe et il accommode tout de faconde bordelaise, de gaîté, d'esprit, de façons de s'insinuer à quoi rien ne résiste.
Ici plus encore fait-il effort pour plaire : ne veut-il pas emporter des lettres qui l'accréditent près de l'Empereur, médiocrement disposé sans doute pour l'ancien correspondant du roi de Hollande? Ce qu'il pré-
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tond obtenir, c'est bien autre chose que le siège de conseiller ù la Cour de Paris, la place de secrétaire des Commandements de Madame ou la croix de la Réunion, c'est que l'Empereur paye les dettes ([u'a contractées son beau-père, le premier président Muraire dans des spéculations « qui l'ont gravement compromis ». Decazes, qui a perdu sa femme en 1807, qui n'a point eu d'enfant et pour qui, par suite, Muraire n'estplus de rien, a entrepris quand môme de le sauver et cela lui fait honneur. Déjà, il a en poche des lettres de l'archichancelier et du ministre de la Police; il est venu en chercher de Madame et, par écrit, il en sollicite de Pauline ; puis, muni de tous ces viatiques, il part pour Mayence oii l'Empereur le reçoit, l'écoute et écrit ensuite à Cambacérès, en lui renvoyant les pièces : c( Cette somme est trop forte pour moi. Cependant mon intention est que vous preniez des arrangements convenables pour tirer d'aflaire ce magistrat. Comme il paraît qu'il est entre les mains d'usuriers et que d'ailleurs il a par lui-même quelques ressources, faites en sorte que cela me coûte le moins possible. Tâchez que j'en sois quitte pour 20UU()U francs, payables un tiers cette année, un tiers en 1814, et un tiers en 1815. » Cette contribution impériale fut élevée à 250 000 francs pour le moins, versés tout de suite et, à son retour de Mayence, Decazes, avec l'autorisation de Savary, « s'établit dans un des bureaux de la police d'où il envoyait chercher les personnes avec qui il avait à traiter », Ce fut sa première entrée dans la maison que, moins d'une année plus tard, le 9 juillet 1814,
il devait occuper au nom du Roi comme préfet et, deux années plus tard, le 24 septembre 1815, comme ministre. On la croyait sise aux bords de Ja Seine : il montra que c'était aux bords du Léthé.
Louis s'est rapproché des frontières et le cœur de Madame a tressailli; elle essaie une fois de plus de ramener à l'Empereur ce fils qui est peut-être son préféré ; elle échoue une fois de plus : mais ailleurs des besoignes s'imposent à elle ; les événements pressent, elle veut être à Paris ; elle laisse à Pont toutes choses en état et le château entièrement meublé, car elle pense que certains de ses fils le prendront pour étape et y chercheront asile — ainsi Louis et presque Jérôme.
Pour elle, elle rentre et fait front au désastre. Au retour de Leipzig, l'Empereur vient la voir : « Loin d'être abattu, écrit-elle à Pauline, je l'ai trouvé plein de confiance dans le succès de ses affaires... Les choses ne sont pas aussi désespérées que nous l'avions cru d'abord.. . L'Empereur a laissé son armée à l'abri des insultes de l'ennemi et s'occupe, avec son activité et tous ses moyens, de pouvoir nouvellement se montrer encore terrible à ses ennemis s'ils ne veulent pas d'une paix honorable. »
Elle se prodigue, elle va et elle vient de Paris à Mortefontaine pour négocier avec Joseph, à Compiègne pour négocier avec Jérôme. Ce n'est point sa faute si elle ne gagne rien sur eux. A la fin de l'année, elle apprend que Louis est à Lyon. « J'ai été enchantée, écrit-elle àFesch, d'apprendre que Louis estavec vous.
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L'Empereu]" m'a demandé pourquoi il n'est pas venu de suite à Paris. Dites-lui que je l'attends chez moi et que, ce soir, ses frères doivent arriver. » Telle est sa confiance, et au moins croit-elle avoir réussi dans sa tâche maternelle, avoir convaincu Jérôme comme Josepli. Et elle ajoute cette parole digne d'une Romaine anti(jue : « Mon cher frère, il n'est plus temps de tenir aux étiquettes. Les Bourhons se sont perdus pour n'avoir pas su mourir les armes à la main. »
Pour le moins, Madame trouvait quelques consolations près de ses belles-lilles Julie et Catherine ; elle vivait bien avec elles, surtout avec Julie, la préférée, dont elle appréciait, depuis près de vingt ans, le caractère et qui était le plus près de la Famille, le plus assimilée si l'on peut dire, celle qui, ayant connu les misères avant les splendeurs, entrait le mieux dans l'espritdes Bonaparte : mais, pour Hortense, ses sentiments restaient pareils, sinon pires.
C'était pour Hortense que la réunion delà Famille était redoutable. Louis pouvait revenir: s'il revenait et qu'il réclamât son fils comme l'Empereur lui-même reconnaissait qu'il en avait le droit, que faire, et quelle résistance opposer? Elle n'avait pourtant pas besoin de cette épreuve nouvelle ; elle venait de passer de grandes douleurs, où des malentendus avaient apporté par surcroît l'aigreur de sottes réclamations, et elle était excédée.