‹ Napoleon et sa famille (volume 3)Chapitre 95 sur 104 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Après le départ de l'Empereur pour l'année, au début d'avril, elle était allée s'établir avec ses fils à Saint-Leu. Jusque-là, elle était si intimement mêlée à la vie de l'Empereur et de l'Impératrice et au tourbillon de la Cour qu'il serait oiseux de lui clierchcr une existence individuelle. Même ensuite, sans oublier de qui elle est fille, elle se partage entre Malmaison et Saint-Cloud; elle dîne ici et déjeune là; alternativement, à Saint-Leu, elle reçoit les visites de Joséphine qui reste plusieurs jours auprès d'elle et de Marie- Louise qui épuise, dans une journée qu'elle y passe, tous les plaisirs qu'une ingénieuse hospitalité s'est plu à rassembler : déjeuner à rallemande, promenade dans les bois de Montmorency où l'on quitte les voitures pour un grand tour à cheval, goûter au château de la Chasse avec d'admirables gâteaux et des laitages, toilette ensuite, dîner, et, après, Brunet, dans les Habitanls des Landes que l'Impératrice a voulu revoir et Potier dans le Ci-devant Jeune liomme. Ces farces, parfois grossières et toujours bêtes — mais qui est pour juge de ce qui, au théâtre, plut, émut, amusa cinquante ans deçà? — interdites par l'Empereur dans les résidences, faisaient le régal suprême des villégiatures de Marie-Louise.

Alafinde mai, la reine, laissant ses fils àMalmaison, chez leur grand'mère, part pour Aix-en-Savoie. Dans sa voiture, elle emmène sa fidèle et habituelle compagne, M""^ de Broc ; suivent le chevalier d'honneur d'Arjuzon, Lasserre, le médecin. M'"' Cochelet, lectrice, M"" Pio, dame d'annonce; dans une troisième voi-

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lure, les gens de service. Elle s'établil au-dessus d'Aix dans celle maison Chevalay que Pauline habila l'année précédenle el qui esl décidément la seule à peu près logeable. Les divertissements sont tels qu'elle les prend (Pordinaire, promenades, dessins, lectures, musique avec ces amies de pension qui composent sa cour. Le 10 juin, elle cboisit pour but la cascade de Grésy. Cascade si l'on veut : sur de médiocres rocbers, très peu d'eau qui s'ébat ; c'est une de ces merveilles de nature conimeil en faut à une station d'eaux, à quoi les hôteliers font une réputation et pour quoi aiUeurs nul ne se dérangerait. Pour voir cette chute d'eau microscopique, l'on passe sur une planche que le meunier voisin jette sur un petit bras d'eau vive el tourbillonnante. La reine franchit lestement ce pont volant (jui n'a pas quatre-vingts centimètres. M""" de Broc qui la suit, glisse, tombe, disparaît dans cet étroit bief el tout de suite est emportée, M"'' Cochelet, M. d'Arjuzon, accourent, se lamentent; la reine détache son schall, en jette un bout dans le torrent, appelant son amie. Des paysans arrivent aux cris : la reine qui, d'un bond, est repassée de la petite île sur la rive, promet « tout ce qu'on voudra pour qu'on la sauve » ; on détourne les eaux ; on retrouve le corps; on le met dans la voiture; on court à Aix; tous les soins sont vains, elle est morte.

En ce temps où des jeunes hommes périssaient par milliers sur les champs de bataille de la Saxe, la mort de cette jeune femme causa, elle seule, plus

d'émotion dans la société que les carnages réunis de Lutzen et de Bautzen. M™" de Broc tenait à tout : nièce de M'"^ Campan, sœur de M""' Ney et de M'^" Lambert, élevée à l'institut de Saint-Germain oii elle avait eu pour compagnes toutes ces femmes ayant pris rang à laCour et àla Ville ; ellen'étaitjamais sortie del'orbite d'IIortense, n'avait jamais pris une vie indépendante et, étanl d'une lignée habituée depuis des générations à la domesticité de la Cour, s'était trouvée toute heureuse de retournerainsi à ses propensions ancestrales : mais, ainsi faite, elle ne gênait personne ; môme point ces dames du Faubourg qui eussent pu s'étonner qu'une petite Auguié eût épousé un homme aussi bien né que M. de Broc.

« Pauvre M"''' de Broc! écrit M'"'' du Cayla à M. de La Rochefoucauld qui se trouvait à Aix ; peut-être l'auriez-vous sauvée si vous aviez été près d'elle ; pauvre femme, vous l'eussiez appréciée comme moi si vous l'aviez connue. Elle était naturellement bien sans avoir de l'esprit beaucoup; elle plaisait et elle était aimée. » M"° de Souza écrit à M'"'' d'Albany : (( Qu'avez-vous dit du malheur arrivé à cette pauvre petite M""' de Broc sous les yeux de la reine Hortense? Sa santé en a bien soulïért et je crois qu'elle en restera frappée .toute sa vie. Il semble qu'il y ait des fatalités qu'on ne peut fuir. La reine voulait prendre un autre but de promenade. C'est cette pauvre petite qui a insisté, supplié pour qu'on allât à cette cascade et qui, deux fois, a fait changer l'ordre donné au piqueur. La Providence 1 dirait M™^ de Sévigné. » Voilà du

HORTE.NSE. — MOliT DE M-" DE BKOC -WJ

roman, cela sied à M""' de Souza; mais si elle romanciso, n'est-ce pas qu'à sa façon elle s'émeut?

Les journaux s'emplissent de détails évidemment connnuniqués. L'article du Journal de l'Empire, par la pi'écision, le ton, la forme, vient sûrement de l'entourage de la reine; peut-être a-t-il été écrit par M"- Cochelel (|ui l'insérera tout au long' comme morceau de choix, dans ses mémoires. Le Journal de Paris et la Gazette de France, moins favorisés, consacrent pourtant à M'"" de Broc cinquante lignes petit texte, quarante de plus qu'à un sénateur fort connu : Jacfjueminot, comte de Ham, mort le môme jour.

Les ennemis mêmes d'IIortense s'intéressent : « Vous avez vu dans les papiers publics l'accident affreux arrivé à une des dames de la reine Hortense », écrit Madame à Elisa et cette mention d'un événement qui ne touche pas les siens, d'une personne qui ne soit pas de sa famille, est tellement hors de ses ha!)itudes qu'elle atteste son émotion. N'est-ce pas que cette simple ligne est bien autrement émouvante que cette étonnante phrase de la tante, la Campan, à Aimé Martin : « Quel sujet touchant pour une élégie ! C'est à vous de la traiter ! » Les femmes qu'a contaminées la littérature n'ont plus, dans l'intimité de leur cœur, un sentiment qui soit sincère, profond et vrai ; il faut (ju'elles étalent, dans des vers impudiques ou des proses déshonnetes, leurs joies et leurs douleurs, et, lors môme qu'elles sont, par l'âge ou l'ineptie, incapables de prostituer elles-mêmes leurs sentiments au public, elles provoquent ainsi

quelque Aimé Martin a en donner la représentation. Et cette tante, inspiratrice d'élégies, se cabre et devient insolente, avec toute la famille Auguié, rendant la reine responsable, sinon de la mort de M'"" de Broc, au moins des précautions mêmes qu'elle a prises pour la faire annoncer à la princesse de la Moskovva, et qui, par une méprise de Lavallette, le directeur général des Postes, et par un excès de zèle du duc de Rovigo, ont tourné contre ses intentions. M'^^Campan est aigre, M™* Ney est indignée et la pauvre reine qui a voulu bien faire, se justifie comme une coupable devant ces gens qui lui doivent tout. Au moins, ailleurs, lui montre-t-on une sympathie réelle et s'efforce-t-on à la consoler. Joséphine envoie à Aix son chambellan, M. de Turpin, pour avoir de plus sûres nouvelles de sa fille. « Elle s'empresserait de partir elle-même pour peu que sa présence et ses soins lui fussent utiles. » Tout ce qui est à Aix s'inscrit. Hortense se passerait sans doute de l'oraison funèbre de M""" de Broc que M. de Boufflers met en couplets :

« Desprit et de grâce pétrie.

Elle sut briller tour à tour, Comme un diamant à la Cour, Comme une fleur dans la prairie... »

mais point des visites d'Auguste de La Grange, le beau La Grange, l'Apollon du Ballet des Heures, revenu de Russie sourd et rhumatisant à faire pitié, de celles, moins attendues, de Sosthène de La Rochefoucauld et d'Elie de Périgord. Cela fait peu à peu une société et une distraction autour de la reine dont

IIORTF.NSK- — A A IX EN SAVOIE Ml

la pensée était maladivement occupée par le souvenir lie son amie.

Elle voulait fju'on rapportât le corps à Sainl-Lou, (ju'on rinliumàl dans une chapelle de l'église « où elle ferait élever un monument qui perpétuerait les souvenirs et les regrets d'une amie de son enfance qui lui a été enlevée de la manière la plus affligeante » ; mais le ministre des Cultes ne s'est pas cru « le droit de déroger, môme dans un cas aussi favorable, à la règle contre l'inhumation dans les églises » et il a pris les ordres de l'Empereur : Il faudra que la reine fasse, tout près de l'église, construire une chapelle particulière. A Grésy, elle jette un pont à garde-fou à l'endroit oi!i a glissé M°'* de Broc et elle érige un petit monument où une brève inscription relate l'accident et avertit les touristes : « 0 vous f[ui visitez ces lieux, n'avancez qu'avec prudence sur ces abîmes, songez à ceux qui vous aiment. » A Aix, à l'hôpital, elle fonde, en souvenir de son amie, moyennant une l'ente de 5oG francs, plus 1 48o francs pour premier établissement, dix lits à l'usage des indigents, sous condition que, le 18 juin de chaque année, une messe sera célébrée pour le repos de l'âme de M™" la baronne de Broc. L'Empereur, par décret rendu à Dresde le 20 août 1813, approuve la fondation. En ce temps-là, l'Administration allait vile — il est vrai (ju'il s'agissait d'une reine.

Pour célébrer la fête de l'Empereur, c'est encore un hommage qu'elle imagine de rendre aux vertus

bienfaisantes de son amie, en offrant à quatre cents indigents d'Aix et des environs un dîner où elle ne donne pas seulement les victuailles, mais tous les ustensiles qui ont servi à les préparer et à les manger, casseroles, couverts, assiettes et verres. Sur la demande de M™" de Boufflers, ci-devant Sabran — et c'est bien pourquoi M. de Boufflers a chanté M""^ de Broc — elle sollicite la grâce d'EIzéar de Sabran, vis-à-vis duquel l'Empereur n'a garde de prendre, comme on a dit, des mesures de terreur. « Ce n'est pas un conspirateur, a-t-il écrit à Savary, ce n'est qu'un polisson qu'il fallait faire fouetter et envoyer à Vincennes ou ailleurs, mais dont il ne fallait pas parler. » Et l'on rend cette A'ictime à sa famille en pleurs.

Cependant le séjour à Aix se prolong-e sans raison. Partie de Paris à la fin de mai, la reine est encore à Aix à la fm d'aoiit. Elle semble ne pouvoir se détacher des lieux où elle a perdu son amie et se plaire à y renouveler sa douleur par le spectacle du décor où elle vécut avec elle. Pourtant elle a ses fils qui devraient être sa première consolation : Joséphine le pense ainsi et, dans chacune de ses lettres, cite les jolis mots du petit Oui-Oui, les fait valoir, rappelle sur les deux enfants la tendresse de leur mère. Mais Hortense qui, ses fils présents, paraît ne vivre que pour eux, semble se refroidir à proportion qu'elle s'éloigne. Elle écrit à la gouvernante des lettres comme indifférentes, à son fils aîné des lettres telles qu'à un enfant de trois ans. Ainsi à la gouvernante, le

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7 juillet : « Ma chère madame de Bouclieponi, vous savez tout ce que j'ai souffert de la perle d'une amie que je regretterai toujours, mais ce que vous ignorez, c'est combien je suis sensible aux pieuves d'atlacliement qu'on m'a montrées dans celle circonstance ; je sais bien apprécier le vôtre, ainsi que tous les soins que vous donnez à mes entants et il m'est doux de vous parler de toute ma satisfaction et de vous renouveler l'assurance des sentiments queje vousai voués »; et à son fils Napoléon, le 21 juillet : « ]Mon clu-r enfant, je suis bien contente de loi. liouclieporn m'écrit que tu es bien gentil. Il faut coiilimier et bien penser à ta maman dont tu es le grand bonheur ainsi ([ue ton frère. Je vous embrasse tous deux bien tendrement. Les eaux me font du bien et je me sens déjà mieux. » Cette lettre, qu'on la compare à celles ([u'écrit Louis au même enfant : De (juel côté, delà mère ou du père, est la tendresse, l'attention à ce qui touciie au physique ou au moral, au développement de l'intelligence ou du cœur, de la santé et de la vigueur ? Qui s'applique jusqu'à la minutie aux détails d'éducation, qui s'évertue à donner à l'enfant une âme virile et qui lui parle comme à un bébé ayant à peine sa connaissance? En vérité, le parallèle n'est point à l'honneur de la reine et s'il est vrai ([u'tdle se passionne pour ses enfants — au moins pour les légitimes — celle passion est intermittente, et l'on ne saurait la croire intelligente.

Pourtant, quand, revenue par les Echelles expressément ouvertes devant elle, par ce château de Bussy-

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Rabutin où elle se pare devant la Cochelet d'une arrière - grand'tante Beauharnais « immensément riche », enlevée par Bussy et délivrée par un La Rochefoucauld, elle arrive à Saint-Leu oîi l'attendent Joséphine et ses fils, elle paraît toute mère. Après une seule course à Paris pour voir le père et les sœurs de M""* de Broc, elle repart avec ses fils pour Dieppe où on lui a conseillé, pour consolider ses cures d'Aix, de prendre les bains de mer. Avec sa suite, M. de Marmold, M"'' Harcl, M"*^ de Boucheporn. M'"' Coclielet, l'abbé Bertrand, elle habite, assez loin de la ville, un petit château qu'elle a pris en location. On passe là un temps, délicieux pour les enfants, terrible pour la mère, qui, malgré la Faculté, manque périr des bains-douches pris mal à propos en septembre. Après trois essais, elle s'en tient à des bains d'eau de mer chauffée qui réussissent mieux. Vie de recluse d'ailleurs, point de monde, à peine d'excursions, encore moins de distractions.

Fin septembre, on revient à Saint-Leu d'où la reine voisine avec Saint-Cloud, — car avec Marie-Louise elle est toujours au grand tendre, — et surveille, à l'hôtel de la rue Gerutti, la transformation, par les tapissiers, de son appartement particulier, la chambre à coucher surtout, tendue en cachemire blanc avec de belles franges en or, les rideaux du lit et des fenêtres en mousseline de l'Inde brodée en or.

C'est là qu'elle revient à la fin d'octobre et, malgré les événements de la g'uerre et les inquiétudes qu'elle

IlORTENSE — LKS ROMANCES 315

devrait avoir, elle onti-'ouvre ses salons, et commence à recevoir le beau monde. Elle paraît occupée surtout, à ce moment, de préparer, pour en faire présent à ses amis au nouvel an, le recueil de ses romances et, aux soins (ju'elle donne à cet album, l'on peut juger quel prix elle y attache. Ce livret, d'un format petit in-quarto oblong, porte pour titre : Romancer mises en musique par S. M. L. H. U. et renferme douze planches gravées, paroles et musique, pour les douze romances : le Beau Danois, Complainte d' lléloïse au Parade t, r Attente, le Bon chevalier, l'Heureuse solitude, Adieux d'une mère à son ///s. Regrets d'absence, Ne m'oubliez pas, Serments d'amour, la Mélancolie, la Plainte inutile, et, en regard, sont douze dessins de la reine, gravés en manière noire par Piringer sur un trait de Muller : c'est, telle ([u'on a essayé de la décrire ailleurs', l'efflorescence du genre Troubadour. Dans un gotliicjue de pendules, des chevaliers sentimentaux et intrépides attestent leur amour pour leur dame ou veillent appuyés sur le fer de leur lance. Si les paroles sont de La Borde, si la musicjue est de Carbonnel, si les dessins sont de Thiénon, peu importe; l'écolière dont ces messieurs ont mis sur pieds les vers, les notes et les traits, n'en est pas moins l'auteur responsable et c'est tout un côté de sa nature, c'est toute sa vocation artisli(jue qui se manifeste. Au titre, aquafortisé par Normand, des muses tendent des palmes vers son chillre cou-

' Voy. Napoléon tt tes /'einnies, p. 311.

ronné et, en frontispice^ apparaît son porirait que Monsaldi a gravé en couleurs d'après des miniatures d'Isabey. Tant elle y attache d'intérêt que le frontispice est double : tantôt elle est représentée à mi-corps, vêtue d'une robe claire de mousseline de l'Inde blanche à haute chérusque, que traverse une voltigeante écharpe bleue, coiffée d'une couronne d'oîi s'échappe un long voile de gaze, et tenant des deux mains une l3Te d'or qu'elle accorde : tantôt, en buste, vêtue d'une robe bleue montante, à haut col tuyauté, coiffée, comme dans le buste de Bosio, de myosotis qui, par devant, cachent presque la couronne posée très en arrière, nimbée d'un voile blanc qui s'enroule et retombe sur la robe; et cette estampe qui, reprise au pinceau avec des soins infinis, joue à s'y méprendre la miniature, demeure dans l'œuvre de Monsaldi à coup sûr la plus précieuse. Chacun des albums est habillé de maroquin rouge à grain long, orné de fers qui diffèrent à chaque fois, aussi bien par la forme de l'H couronné frappé sur un des plats, que par la disposition des semis, des aigles, des lyres symboliques. On sent une attention féminine portée sur tous ces petits livres, comme si chacun avait sa destination prévue et qu'une idée y fût attachée. Que de temps il a fallu pour graver, imprimer, tirer, relier ces minces plaquettes ! Mais plus les ouvriers tardaient, plus la renommée s'en emparait, plus les demandes affluaient. Obtenir la promesse d'un de ces précieux livrets devint la faveur la plus enviée, et non pas seulement à la Cour :

IIORTE.NSR. — M-"» DU CAYLA 317

l'apparition du recueil des Romances de S. M. L. R. II, fut un des événemenls mondains de cet liiver de 1813 oïl les Coalisés franchissaient le Rhin et où la France devinait dans la brume glacée les silhouettes terrifiantes des Cosaques.

C'est un singulier état d'esprit que celui d'ÏIortense. On veut la croire fidèle et dévouée à l'Empereur; à coup sûr, elle continue à être intimement liée à Flahaut ; mais une amitié féminine semble l'emporter sur toutes celles qu'elle entretint jusqu'ici : soit que, M""" de Broc lui manquant et les Auguié s'étant mal conduits vis-à-vis d'elle, elle ait besoin d'une autre confidente ; soit qu'elle se trouve entraînée par un sentiment d'un autre ordre et qu'on voudrait ne pas deviner. Zoé Talon, comtesse du Gayla est aussi une connaissance do Saint-Germain, mais, jusque-là, l'intimité a été médiocre : à présent elle est quotidienne. Et M""" du Cayla semble avoir entrepris de mettre Hortense en flirt réglé avec son ami Sosthène de La Rochefoucauld. A chacune des lettres, des délicieux billets qu'elle écrit tous les matins à cet ami, Zoé fait intervenir Hortense. Elle pousse celle-ci à lui écrire, à le recevoir, à le traiter en familier. Elle apporte des petits livres sur qui La Rochefoucauld écrit « tout ce qu'on peut dire de sensible et d'attachant », et la reine les copies. Elle dhie à l'hôtel Cerutti, avec la reine, « seule absolument, point de laquais même; nous nous servions nous-mêmes », écrit-elle. Pourtant, « en général, dit-elle, je n'y

vais que le matin », mais, il seml)le, tous les matins. De ce rapprochement si viv^ement sollicité, si adroitement saisi par M"" du Gayla, qu'y a-t-il à penser? Des parties des letti-es non datées, où la fréquence des rapports verbaux permet les conventions, les sous-entendu s et les élisions, restent obscures et mystérieuses. Il ne s'agit pas uniquement d'obtenir pour Sosthëne un exemplaire des Romances; la reine ne s'est pas éprise de ce bel homme. Dans certaines des lettres, Flahaut passe, comme cet après-dîner dont M"^ du Cayla écrit : « Le soir, il est venu M. de Flahaut et trois ou quatre personnes. Elle l'a fait chanter etellea chanté elle-même. Avant son arrivée, elle avait demandé s'il viendrait à M. de Canouville qui disait toujours qu'il ne le croyait pas. « Et ce croquis léger, si net pourtant que l'essentiel saute aux yeux, suffit pour montrer la place prise. Donc, ce n'est pas d'amour qu'il s'agit. Alors, pourquoi une femme d'autant d'esprit, si ouvertement hostile au régime, si violemment dévouée à la royauté, fille de cette M"'"' Talon, nièce de cette M""" de Champcenetz prises, durant le Consulat, en tlagrantdélit de conspiration, fréquente- t-elle avec cette assiduité chez la reine, y conduit-elle son chevalier servant, ce LaRochefoucauld qui depuis Leipzig rêve et conspire le retour ÀG son roi?

D'autres personnages passent dans ce salon où M""" du Cayla se vante de « n'avoir pas encore fait une rencontre désagréable » ; les emplois dont ils

IIORTE.NSK. — AlllUVl':i!: DE LOUIS 310

sont rovclus expliquent mieux leur présence; mais leurs discours ont toujours un air de mystère. Ilortense semble avoir l'illusion de l'amitié de fennne ù Jiomme, de princesse à particulier. Elle a recherché La Rochefoucauld, elle recherche Mole : elle entre avec lui dans des explications, ne comprenant pas qu'il tient à présent, avec la simarre du grand juge, bien mieux que ce qu'il cherchait piès d'elle, alors qu'il paraissait s'offrir pour être le gouverneur de ses fils. « Elle me dit, écrit Mole, que je n'étais pas fait pour l'amitié, me faisant entendre que je me réservais pour un sentiment plus exclusif. » Ilortense pensait l'amour; Mole réalisait d'abord l'ambition; mais, sur un point ou l'autre, ils ne pouvaient s'entendre.

Vers le milieu de novembre, le bruit se répand que Louis va arriver à Paris. M. et M""' de Rémusat, venant dîner à Malmaison, ont raconté à Joséphine « qu'il avait écrit à l'Empereur pour se raccommoder avec lui, en lui disant que, puiscju'il était dans ce moment malheureux, il lui demandait de ne plus le quitter. C'est très louable et très bien à lui assurément, écrit l'Impératrice à sa fille, mais je crains pour toi de nouveaux tourments et cette idée m'affiige. Du courage, ma chère fille, une âme pure comme la tienne finit toujours [)ar triompher de tout ».

Ce n'était encore ([u'une fausse alerte, mais Hortense avait pris l'éveil : les malheurs arrivaient en troupe, les nouvelles étaient pires à chaque courrier et l'on était obligé à les avouer. Tout annonçait le

désastre : los dons patriotiques qu'on provoquai!, les réquisitions de chevaux qu'on ordonnait, le départ des conscrits qu'on pressait, la générale misère, Funiverselle inquiétude. Si loin que les princesses fussent tenues de la politique, si peu que pénétrât dans leurs boudoirs le Itruit que faisait la Nation, Hortense, en correspondance réglée avec son frère, avait appris de lui que de tous côtés on trahissait, que lui-môme avait été tenté par les Coalisés et qu'il avait refusé leurs offres. Elle en avait pris un grand orgueiP. A des jours on paraît héroïque, en faisant à peu près son devoir. Mais ce n'était pas tout que les nouvelles d'Italie; des gens du peuple venaient dénoncer à la reine, fille de Joséphine, des complots royalistes ; des mères ou des sœurs venaient la solliciter en faveur de leurs fils ou de leurs parents compromis dans les conspirations. Pourtant, elle choisissait ce moment pour entrer et s'établir en liaison avec l'homme et la femme qui, trois mois plus tard, devaient par leurs cris et leurs gestes de prière, appeler la bien\'eillance des Coalisés victorieux sur l'Auguste Famille des Bourbons.

Le 1" janvier, il n'y a plus à en douter': Louis est arrivé ; il est descendu chez sa mère. Hortense le prend mieux qu'on n'eût pensé : « J'en suis bien aise, dit-elle à M"'' Cochelet; mon mari est bon Français, il rentre au moment où toute l'Europe se déclare

» Voy. Joséphine répudiée,^. 3u7 et plus loin tome IX, chapitre xxx.

HORTENSE. — ARRIVÉE DE LOUIS 3i>l

contre elle. C'eslun honnête homme, et, si nos caractères n'ont pu sympathiser, c'est que nous avions des défauts qui ne pouvaient aller ensemble. Moi, j'ai lu trop d'orgueil; on me gâtait quand j'étais jeune; je croyais trop valoir peut-être et le moyen, avec des pareilles dispositions, de vivre avec quelqu'un qui est trop méfiant? Mais nos intérêts sont les mômes et il est digne de son caractère de se réunir à tous les Français pour aider de ses moyens à la défense de son pays. » Est-il bien vrai qu'elle parle comme le rapporte sa confidente — et surtout qu'elle pense comme elle parle? Au moins a-t-elle l'Empereur pour la protéger contre cet époux à grand caractère, car autrement elle n'eût point été si tranquille; mais, comme une marque de ses sentiments, Napoléon vient de lui adresser pour ses étrennes le plus beau des cabarets de Sèvres qu'on ait présentés à son choix : un déjeuner de cinq pièces fond bleu avec « des peintures à sujets anacréontiques en manière de camées » que Parent a exécutées.

Tout cela sans doute n'intéressait guère Madame. ha présence de Louis à Paris devait la priver des visites d'Hortense, multiplier au contraire celles de ses petits-fils. Elle ne s'en plaignait point. Quehju»; jour elle arriverait bien à réconcilier ses fils et il ne manquerait à son bonheur que de ramener Lucien auquel elle continuait à faire des envois d'argent qu'il

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trouvait toujours insuffisants: mais quels que fussent ses efforts, elle n'avait rien gagné et, tout au contraire, le fossé s'était élargi, de façon à paraître infranchissable.

Les heures semblaient longues en effet à Thorngrove, à présent que Tlliade et l'Odyssée étaient achevées et que le sénateur, ayant corrigé les épreuves du Charlemagne , imprimé chez Longman, attendait impatiemment l'immortalité que son poème devait lui apporter. 11 restait pourtant dans les nues, car, étant entré en relations avec le célèbre Herschell, il « avait été pris du goût de se livrer à l'astronomie, dont sa connaissance des hautes mathématiques, écrit Alexandrine,lui facilita bientôt les calculs nécessaires ». Où, comment, à quel moment, Lucien avait-il étudié « les hautes mathématiques », sa femme ne le dit point, mais « il les connaissait ». Cet homme était universel. Quoi qu'il en fût des calculs, il fit bâtir dans le parc de Thorngrove un petit observatoire, et, sur les conseils de Herschell lui-même, il forma un cabinet astronomique dont le véritable directeur fut le père Maurice — dans le monde Maurice Malvestito — unBrescian, franciscain sécularisé, que Lucien s'était attaché depuis 1804, aumônier de la maison, confident de Monsieur et de Madame, précepteur des enfants, rhomme qui menait toutes choses, y compris les étoiles.

Le père Maurice ne se tenait point à l'astronomie, il avait traduit Charlemagne en vers italiens, il étudiait les sciences naturelles avec passion et se délas-

iLUCIEN. — A THOHNGROVE 323

sait en traitant les animaux de la maison, car il [)ortait aux bètes du bon Dieu le même amour que son père saint François. Il étudiait les langues orientales, était fou de musique et s'efforçait de reconstituer « la mélodie sur laquelle les Hébreux chantaient, dans leurs fêtes, les psaumes de David et les autres prières liturgiques ». C'était là « une utopie » qui devait plaire à Lucien.

La naissance de son dixième enfant — un file auquel Louis devait servir de parrain et qui fournit sous le nom de Louis-Lucien, une longue et intéressante carrière — (4 janvier 1813) lui apporta des joies aussi pures que l'Astronomie. Madame Lucien, malgré ses airs de matrone et son robuste embonpoint, n'avait que trente-cinq ans et devait encore lui donner quatre enfants. Sans doute se remit-elle fort vite^ à son ordinaire, car, dès le 23 janvier, Lucien sollicita près du ministère anglais l'autorisation d'aller pour trois mois à Paris, afin d'y engager des négociations, aussi bien avec l'Empereur qu'avec Joseph, et de leur servir de médiateur près du gouvernement britannique.

On peut croire que, eu môme temps, il écrivit à Madame pour offrir ses services et demander à être échangé. Au moins parle-t-on d'une lettre qu'il aurait écrite vers ces moments et dont l'Empereur aurait marqué sa satisfaction, tout en refusant les propositions qu'elle contenait, mais cela est trop hasardé pour qu'on en fasse état.

Vraisemblablement était-il poussé à tous ces expé-

dients par le manque d'argent. En octobre 1812, il avait expédié en Italie cet André Boyer, le neveu de sa première femme, qui était son homme de confiance. Débarqué à Naples vers la fm de novembre, d'un navire tunisien, Boyer avait été soumis par le ministre de France à une active surveillance et avait même été averti, par le g-ouvernement de Caroline qu'il eût à ne point quitter la ville avant qu'on eût reçu des instructions à son sujet. L'Empereur, averti dès son arrivée, avait ainsi formulé ses volontés : « Donnez ordre, avait-il écrit au duc de Rovigo le 20 décembre, d'arrêter le nommé Boyer venant de Londres et qui a débarqué à Naples. On l'arrêtera au moment où il mettra le pied sur le territoire de l'Empire. » André avait un frère, inspecteur des DroiLs réunis à Rome, et, par ce frère qui était venu à Florence pour des affaires personnelles, le directeur général de Police cherchait à obtenir des renseignements sur ses faits et gestes : il croyait apprendre que, n'ayant ni les moyens de retourner à Londres, ni l'espoir d'être employé dans l'Empire, André sollicitait pour être réintégré à Naples dans l'administration des Postes, alors que, en réalité, il ne s'occupait que de mener à bien sa mission. A la fm de mars, renonçant à venir personnellement à Rome, il convoquait à Naples un certain abbé Colonna, protégé et peutêtre parent de Madame et de Fesch, qui cumulait les fonctions d'homme d'affaires de Lucien à Rome et de chapelain du Palais impérial de Monte-Cavallo. Celles-ci étant le plus régulièrement payées, l'abbé,

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