MURAT. — LA MISSION BAUDUS
ministre. Il peut tout dire sur la conduite privée et politique du roi.
« M. Baudus, agent de TEmpereur, doit lui faire sentir :
« Que si FEmpereur avait voulu qu'il entrât en Italie, il lui aurait fait connaître ses intelligences ;
« Que des proclamations datées de Paris auraient produit un tout autre effet;
« Qu'il a perdu la France en i8i4 ; en i8i5, il l'a compromise et s'est perdu lui-môme ;
(c Que sa conduite en 18 14 l'a perdu dans l'esprit des Italiens, parce qu'ils ont vu qu'il abandonnait la cause de l'Empereur. »
Voilà Baudus parti et avec quelle mission, car quoi de plus terrible que cette froideur de sentence !
]\Iurat est dans une inquiétude qu'il ne peut dominer : n'ayant point reçu l'autorisation de venir à Paris et n'osant pas, malgré son audace, affronter l'Empereur sans permission ; le 3 juin, n'y tenant plus, il expédie son secrétaire qui, dans la nuit du 4' à ({uelques lieues d'Avignon, est dévalisé par cinq ou six bandits habillés en paysans et armés de fusils.
Le 9 seulement, Baudus arrive. Il ne dévoile pas au premier coup l'objet de sa mission : il ménage le roi, lui fait espérer une réponse de l'Empereur, l'autorisation de se rapprocher de Paris. Peu à peu, il parle et bientôt il est obligé de tout dire. C'est alors, de la part de Murât, une grande
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colère; FEmpereur a lu dans son jeu; il vient de l'étaler devant lui tout entier. Qui sait s'il ne va pas, dans un acte public, le flétrir et le perdre aux yeux des Français? Il s'agit pour lui de prendre les devants et, à défaut de journaux où publier une audacieuse apologie, de l'adresser à la femme qui, à son gré, peut davantage sur l'opinion, qui est le plus répandue et le plus capable d'intéresser à son sort les « gens de bien » et surtout les ennemis de l'Empereur. Cette dispensatrice de bonne renommée, c'est M"*" Récamier qui, pour avoir assisté à sa trahison de i8i4 — et qui sait? peut-être y avoir été mêlée? — doit lui servir de répondante devant la France.
« J'ai perdu pour la France, lui écrit-il, la plus belle existence ; j'ai combattu pour l'Empereur ; c'est pour sa cause que ma femme et mes enfants sont en captivité. La patrie est en danger; j'offre mes services; on en ajourne l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou prisonnier. Je dois être enveloppé dans la ruine de l'Empereur, s'il suc-
1 Cette lettre a été publiée avec la date du 6 juin par Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe (Ed. Biré, IV, 446). Cette date n'est pas admissible. Le 6 juin, Murât n'avait reçu de lEmpereur aucune réponse : il n'avait point idée qu'il pût être envoyé dans les Alpes ; il ne le sut que par Baudus, le 9 : donc la lettre est postérieure au 9. D'autre part, le 6, Murât ignorait que sa femme fût en captivité : il ne l'apprit que le 12 : donc la lettre est postérieure au 12. — Mais il est certain (et on en a des preuves) que Murât correspondait avec M™^ Récamier ; il est possible que cette lettre-ci ait été arrangée; Chateaubriand était coutumierde ces pratiques, mais le fond est assurément vrai.