MURAT. — LETTRE A M°>-^ RÉCAMIER
combe, et l'on m'ôte les moyens de le servir et de servir ma propre cause. J'en demande les raisons ; on me répond obscurément et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me rendre à Paris où ma présence ferait tort à l'Empereur ; je ne saurais aller à l'armée où ma présence réveillerait trop l'attention du soldat. Que faire ? Attendre, voilà ce qu'on me répond. On me dit d'un autre côté qu'on ne me pardonne pas d'avoir abandonné l'Empereur l'année dernière, tandis que des lettres de Paris disaient, quand je combattais récemment pour la France : « Tout le monde ici est enchanté du roi. » L'Empereur m'écrivait : « Je compte sur vous, comptez sur moi, je ne vous abandonnerai jamais. » Le roi Joseph m'écrivait : « L'Empereur m'ordonne de vous écrire de vous porter rapidement sur les Alpes » et, quand, en arrivant, je lui témoigne des sentiments généreux et que je lui offre de combattre pour la France, je suis envoyé dans les Alpes. Pas un mot de consolation n'est adressé à celui qui n'eut jamais d'autre tort envers lui que d'avoir trop compté sur des sentiments généreux, sentiments qu'il n'eut jamais pour moi.
« Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître l'opinion de la France et de l'armée à mon égard. Il faut savoir tout supporter et mon courage est supérieur à tous les malheurs. Tout est perdu fors l'honneur ; j'ai perdu le trône, mais j'ai conservé toute ma gloire; je fus abandonné par
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mes soldats qui furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à la merci de mes ennemis ; une barque de pêcheur me sauva de la captivité et un navire marchand me jeta en trois jours sur les côtes de France. »
Voilà donc ce qu'il prétend qu'on accrédite sur lui-même et sur les mobiles qui l'ont dirigé. Selon un système qu'il a constamment pratiqué, il se pose en victime et il réclame contre son persécuteur.
Gomme il n'a aucune nouvelle de sa femme et de ses enfants qu'il croit en mer depuis le 22 mai pour le rejoindre, il en est inquiet, car il est un père très tendre. Pensant qu'ils débarqueront à Toulon, il se détermine à aller les y attendre, et il loue, aux environs, une campagne nommée Plaisance, appartenant au vice-amiral Allemand; il s'y installe, le 12, avec un luxe de courtisans et de serviteurs peu en rapport, semble-t-il, avec sa fortune, qui ne paraît consister alors qu'en 35o. 000 francs d'espèces. 11 est vrai qu'il y a des diamants pour une somme considérable.
Pour gagner Plaisance, Murât a du contourner Toulon où nombre d'officiers français « le traitent mal ». Une querelle s'est même élevée, par suite d'une discussion politique, entre les officiers français au service de Naples, récemment rentrés, et des officiers du 9^ de ligne. Des duels ont été proposés et acceptés. Des capitaines sont intervenus
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et ont séparé les adversaires. Mais le lieutenant de police a dû inviter le colonel du 9^ à prendre des mesures pour que les officiers de son régiment s'abstinssent de tout propos contre le roi. Heureusement, il ne paraît pas en ville : on ne pourrait répondre de Tindignation des braves gens.
Le jour même où il s'installe à Plaisance, Murât reçoit une première nouvelle, assez vague, de la rupture de la capitulation de Naples. Il en a la certitude le 14, et il est atterré d'apprendre que sa femme et ses enfants ont été emmenés en captivité, dans les conditions les plus attristantes.
Le i3 mai, le prince Cariati, chargé des pouvoirs de la reine régente, a signé avec le commodore Robert Campbell une convention portant que les Anglais donneront à Sa Majesté la protection du pavillon britannique pour ses propriétés particulières et les personnes en faveur desquelles elle pourra la réclamer, aussi bien que toutes les facilités pour le passage d'un négociateur à envoyer en Angleterre ; que la reine correspondra librement avec Gaète jusqu'au moment où elle ira y prendre ses enfants. Campbell ne bombardera pas Xaples, mais on lui livrera en échange, tous les navires armés, tous les navires en chantier, l'arsenal et toutes ses ressources.
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La reine a exécuté la convention ; devant un massacre probable, elle a dû chercher un asile à bord du Tremendous . De là, elle a vu se dérouler ces scènes d'enthousiasme qui, à chaque fois que Murât rentrait dans Naples, au retour de ses campagnes, heureuses ou malheureuses, redoublaient sa confiance dans sa propre gloire et dans Tamour de son peuple; età présent c'est d'un Bourbon qu'on s'apprête à fêter le retour, comme il convient, par le pillage et par l'assassinat.
Par un aviso que l'Empereur avait expédié de Toulon le i6 avril pour porter au roi de Naples des nouvelles et des journaux, elle adresse à Napoléon une lettre où elle annonce son désastre et où elle lui demande un asile. Cette lettre sera remise par Decrès à l'Empereur le 28 mai et elle dirigera sa conduite. On pourrait, sur certains indices, admettre qu'il était disposé à l'indulgence et qu'il l'aurait même portée jusqu'à désigner Compiègne pour servir de résidence à Caroline.
Si la reine a les mains liées, l'honneur britannique est engagé, non seulement par la signature du Commodore Robert Campbell, mais par l'exécution de la convention. Lord Exmouth, commandant en chef, d'accord avec lord Burghersh, la déclare inexistante. A présent que les Anglais ont touché les bénéfices, ils retirent leur signature.
Caroline proteste, mais ce n'est pas au moins pour la sauvegarde de ses intérêts personnels : « Je n'ai point cherché, écrit-elle le 22 mai à lord