‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 83 sur 106 · LE CHAMP DE MAI. — LE DISCOURS · texte numérisé non relu

LE CHAMP DE MAI. — LE DISCOURS

plus », peut-être un danger, car Lucien exerçait son esprit critique avec une telle âpreté que Ton peut bien penser qu'il se résignait diflicilement à un rôle subordonné et que, dans la dynastie comme dans la famille, ce nouveau venu n'accepterait aucune discipline.

Tout périssait donc : nul espoir de conserver, même par les plus coûteux sacrifices, celte paix tant souhaitée; nul autre recours que la guerre, et contre l'Europe entière conjurée. Etait-ce une guerre régidière, une guerre, si l'on ose dire, militaire, qui pouvait sauver la nation et que fallait-il sinon une guerre révolutionnaire ? L'Empereur n'en voulait point : jamais il n'eût consenti à la déchaîner. Restait la guerre nationale : c'est nationale qu'il veut rendre la résistance. Il le dit : il a soigneusement écrit de sa main son discours dont il a pesé les mots. La flamme y manque; la pensée y est comme voilée de crêpes funèbres ; la phrase, très belle, très noble, ne vibre point d'espérance et ne palpite point de victoire; elle paraît comme le magnifique testament de Mithridate : l'Empereur met en avant sa personne et l'amour qu'on y doit porter; il vitupère l'ingratitude des rois qui lui doivent leur trône. Il annonce qu'il est prêt à leur faire le sacrifice de son existence, mais est-ce de lui qu'il s'agit à présent et se fait-il vraiment l'illusion de penser que l'attachement du peuple français à sa personne suffira pour lui faire affronter l'Europe coalisée?

Si le gouvernement, sans être révolutionnaire, avait été dictatorial, si l'autorité — une autorité n'admettant ni réplique ni atermoiement — s'était fait sentir sur tout le territoire, les citoyens rassurés et raffermis eussent suivi le chef de guerre en qui ils eussent reconnu le maître des temps. Mais la plus lâche indulgence s'étend sur tous les crimes contre la patrie. Chaque jour les journaux enregistrent la désertion à l'ennemi de tel ou tel officier émigré ou fils d'émigré, qu'on a toléré dans l'armée. Lorsqu'on a demandé à l'Empereur si l'on devait y recevoir les gardes du corps, il a répondu : « Oui, s'ils ont le sang bleu, non s'ils ont le sang blanc. » Mais cela ne se constate pas si facilement. La Vendée se soulève, la Bretagne est en armes, le Midi est loin d'être sûr. A force de faire montre de libéralisme, on a détendu tous les ressorts, et Fouché, d'intelligence avec Gand, n'a garde de ranger ses subordonnés à leur devoir et de défendre un gouvernement à l'agonie ; on conspire ouvertement à Paris, et c'est à peine si de benoîtes arrestations avertissent ceux qui étalent trop ouvertement leurs préparatifs. Après deux mois, l'Empereur, ayant répugné à puiser sa force dans la Révolution, ayant refusé le concours des patriotes qui, en 98, ont sauvé la Révolution en même temps que la patrie, se trouve réduit à chercher uniquement son appui dans une armée où bien des chefs sont suspects. Par comble d'imprudence^ au moment où la guerre va com-

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