JOSEPH. — BERNADOTTE
rieurs, de ses amis et de ses papillons noirs pour suivre des desseins qui exigeaient tant de persévérance et d'habileté, et oii d'ailleurs il ne s'intéressait pas. Il en laissait le soin à Joseph qui, directement en jeu comme premier héritier désigné, agissait pourtant moins en son nom que comme représentant de la famille et qui, contre Napoléon même, menait sans se lasser, à travers toutes les circonstances et toutes les occasions, une guerre de chicanes et d'embuscades où, n'osant point encore se poser en rival, il s'efforçait au moins de faire contraster sa conduite avec celle de l'Empereur, de se populariser dans le Sénat, d'abaisser les Beauharnais, de réclamer ses droits d'aînesse, d'affirmer sa prééminence familiale.
Joseph avait accepté, mais légèrement, comme un présent presque importun, qui déplaît tant il est audessous de ce qu'on attend, le « Prince », « l'Altesse Impériale », le « Monseigneur », la dignité de grand électeur, le logement au Luxembourg, le traitement de 1.333.333 fr. 33, sans compter la place de sénateur à sénatorerie, le régiment et le reste, — c'était bien de l'honneur qu'il faisait. Même la dernière concession de Napoléon relativement à Bernadotte ne l'avait point contenté : ce Bernadotte que rendaient au moins suspect son refus de partir aux Etats-Unis, son retour i Paris, les façons qu'il y avait adoptées; ses fréquentations de telle nature que, au dire de ses apologistes même, « il n'avait décliné un entretien avec Pichegru que parce qu'il était mécontent de la manière
dont l'affaire était conduite » ; — ce Bernadotte, après une visite à Boulogne, oii Joseph l'avait reçu avec des alTectations d'intimité, on l'avait vu promu à la dignité de maréchal de l'Empire, désigné comme chef d'une des cohortes de la Légion, nommé commandande l'armée de Hanovre, gratifié de Thôtel, rue d'Anjou, racheté 400.000 francs à Moreau. Certes, Napoléon ignorait à quel degré Bernadotte poussait une haine dont témoignent les lettres écrites à Lucien vers ce moment même ; il avait gardé, à des souvet nirs anciens, une fidélité qui, dans une mesure, avait disposé son esprit à la complaisance; mais, il n'en avait pas moins son opinion faite et son jugement assis sur Bernadotte; et une si granc'ç élévation, injustifiable au point de vue gouvernemental comme au point de vue militaire, grosse dans l'avenir des conséquences les plus graves, n'avait pu être arrachée que par Joseph — et non comme une faveur pour Bernadotte, mais comme une garantie pour Joseph : De tous les généraux, Bernadotte était le seul avec qui Joseph entretînt jusque-là des rapports d'intimité ; en lui apportant ces honneurs et une armée, Joseph croyait prendre ses sûretés contre certaines éventualités, s'acquérir une épée, et, si Napoléon venait à disparaître , se procurer les moyens de résister et de s'établir dans la succession.
Est-il téméraire d'énoncer cette idée ? n'est-ce pas un plan analogue que Joseph, avec moins de chances encore, a suivi en l'an Yll, et de quelle autre façon expliquera-t-on le rappel de Bernadotte et l'abolition