IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
Vingt exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse.
VÏII
BRUMAIRE AN IX. — NIVÔSE AN X (Novembre 1800. — Janvier 1802.)
La montée. — Madame Bonaparte, la mère. — Son genre de vie. — Ses placements. — L'hôtel de Fesch. — Rivalité avec Joséphine. — Disgrâce de Lucien. — Voyages aux eaux. — Les protégés corses. — Joseph. — Le droit d'aînesse. — Les ambitions. — Morlefontaine. — L'hôtel Marbeuf. — Lucien.
— L'ambassade d'Espagnie. — Buts divers. — La cour de Madrid. — Les présents. — Le traité de Badajoz. — Relus de ratification. — Démission de Lucien. — Polémique avec le Premier Consul. — Nouveau traité. — Retour à Paris. — Correspondances intimes. — L'hôtel de Brienne. — Elisa. — Fontanes. — Voyages. — Santé. — Le groupe Fontanes. — Paulelte. — Saint-Domingue. — L'expédition. — Son urgence. — Enthousiasme. — Choix du chef. — Les retards.
— Responsabilités. — Calomnies contre Paulelte. — Caroluw.
— Murât et le corps d'armée de réserve. — Passage en Italie. — Correspondance avec Napoléon. — Armistice de Foligno. — Traité avec Duveyrier. — Rançon du Pape — Visite à Rome. — Projet de voyage à Naples. — Demande de congé. — Le roi d'Elrurie. — La Cisalpine. — Retour à Paris. — La Motte Saint-Iléraye, l'hôtel Thélusson, Neuilly.
— Traitement réglé. — Jérôme. — Le collège de Juilly. — Etudes terminées. — Faiblesse du Premier Consul. — Première troisiére. — Lettres à Gantheaume. — Embarquement pour
Saint-Domingue. — Conclusions à tirer. — État d'esprit de Napoléon. — La famille. — Les mâles. — Les femelles. — Sentiments corses.
Pendant que se négocie et que s'accomplit, au milieu de ces péripéties étranges, le mariage de Louis avec M'" de Boanhamnis, les membres de la famille ont poursuivi une marche ascendante dont il convient de marquer sommairement le progrès et d'indiquer les étapes.
jyjme Bonaparte n'a point de rôle qui lui soit réservé ; grâce à ce fils qui l'a faite illustre, elle est riche et oisive. Sauf la richesse qui lui plaît, peut-être regretterait-elle des choses du passé, le pays natal, les parents, les amitiés de là-bas, la liberté de vivre à sa guise et d'agir à sa mode. Mais l'argent la console. Elle le disperse par FEurope entière, afin, semblet-il, de trouver une sorte de trésor où que sa destinée la porte et, par un sentiment qui n'est point si rare chez les épargneurs de son espèce, elle préfère perdre ses dépôts plutôt qu'avouer qu'elle les a faits. C'est par hasard que, en germinal an XI (mars 1803), Alquier, ministre à Naples, apprend que cinq ou six ans auparavant, M"^ Letizia a fait déposer chez un nommé Forquet, banquier de la place, une somme de 11.806 ducats — (au change de 4 fr. 40, 51.946 fr. 40) et que, ce banquier ayant été pillé, elle n'a pu rien tirer de sa créance. Elle n'a rien dit ; elle n'a élevé aucune récinmarion près du Premier Consul : c'est Alquier qui, de lui-même, propose que les 50. 000 francs, dus à M""* Bonaparte soient imputés sur les sommes
MADAME BONAPARTE, LA MÈllE 3
payées par le roi de Naples aux Français victimes de pillages ou d'assassinats.
Elle est ainsi : elle se montre peu, ne parle guère, chemine à bas bruit, opère des placements ici, là, en Corse, en Espagne, en Italie, peu en France où elle ne possède rien d'apparent — et cela par quantité de subalternes, généralement petits cousins, surtout par son frère, Fesch. Elle vit de préférence avec lui et en une telle intimité que lorsque Joseph vend Thôtel de la rue d'Errancis oiî il lui offre l'hospitalité, c'est avec Fesch qu'elle va habilcr, dans la superbe maison llocquart, rue du Mont-Blanc, au coin de la rue Saint- Lazare — maison de financiers du temps passé, que Fesch, alors en plein courant de spéculations et de fournitures, a achetée dès le 23 ventôse an VIII (16 mars 1800). De l'hôtel, M""^ Bonaparte meuble une j^arlie à ses frais : les deux salons au rez-de-chaussée, puis les chambres qu'elle occupe, mais ce compte est fort sommaire puisqu'il s'élève en tout à 14.000 francs.
Il ne lui plaît point de dépenser ; outre que la plupart des choses qu'elle pourrait acheter lui paraissent inutiles, elle pense déjà et constamment que les beaux jours peuvent ne point durer. Mais, pour économe qu'elle est, elle n'en a pas moins d'orgueil et n'en tient pas moins à sa prééminence dans la famille : il lui déplaît de céder le pas à Joséphine et celle-ci qui s'en est aperçue, « s'efforce par d'adroites précautions d'éviter toutes les occasions j> où, en présence du Premier Consul, de tels conflits risqueraient de se produire ; elle est pleine de ménagements et d'égards
pour la mère de son mari et, quoiqu'elle sente fort bien la malveillance, elle parvient d'ordinaire, à force de tact et de bonne éducation, à sauver les apparences et à maintenir, dans les relations de famille, une harmonie extérieure.
Mais, pour cela, il ne faut pas qu'on s'avise de faire du mal aux enfants de M"" Letizia. Alors, toute lapreté, toute la violence corse, refoulées par la volonté d'être une dame à la française, monte en chaleur à la tête, déborde en paroles, ne pouvant se satisfaire en actes. Quand Lucien est disgracié, son chéri Lucien, l'enfant de son cœur, le persécuté, l'homme de génie, elle court aux Tuileries, et, s'adressant au Premier Consul, Joséphine présente, elle reproche àFouché les bruitsque la police répand contre Lucien, demande justice de ce misérable prêtre qui a battu son enfant. De Fouché, elle passe à Joséphine, disant les sociétés qu'elle fait avec lui, et les 30.000 fr. qu'elle reçoit par mois pour être sa complice. Joséphine, à son ordinaire, fond en larmes. M""^ Bonaparte redouble ; Napoléon est obligé d'intervenir pour protéger sa femme et imposer silence à sa mère.
En l'absence du cher enfant, elle se consacre à Lololte, sa tille aînée, qu'il a mise en pension chez M™' Campan. Par chaque courrier elle écrit à Madrid des lettres brèves, volontairement insicrnifiantes à cause de la poste, mais où l'on sent une puissance de passion contenue plus éloquente que les phrases. Elle vit fort isolée d'ailleurs, tous les siens ayant l'humeur voyageuse et courant les eaux pour des maladies