MURAT. — L'HOTEL THÉLUSSON
pendule dorée, et des glaces sur la cheminée, audessus de la commode, à toutes les portes.
Et ce sont les dépendances de cette chambre ! les deux couloirs contre l'alcôve tendus de soie noisette, la salle de bain en basin en forme de tente, la garderobe à l'anglaise, le boudoir tendu de taffetas violet drapé de jonquille, avec les rideaux des fenêtres alternés de mousseline brochée et de mousseline unie, le meuble de satin jaune et deux merveilleux secrétaires de racine des Indes à dessus de marbre veiné ; c^est le cabinet de toilette tendu en taffetas bleu, la bibliothèque personnelle de M"'® Murât en soie vert pomme, puis encore une chambre à coucher de soie jaune, une garde-robe, une petite antichambre.
Et c'est pareil luxe dans l'appartemement de Murât, avec moins de clinquant pourtant et moins de dorure : de la soie grise drapée avec des franges rouge et noir ou orange et noir, de belles consoles d'acajou, une bibliothèque toute d'acajou faisant le tour d'une pièce avec vingt-six portes à glaces sans tain, de beaux bureaux d'acajou, un ensemble respectable et solide. Et après, des chambres, des chambres, seize chambres au premier étage, vingt-deux au second. Gomme toujours en ce temps, la salle à manger ne sert qu'aux banquets, aussi n'y a-t-il que le strict nécessaire : trente chaises d'acajou en crin rayé et un lustre à huit branches; la table est de sapin et, si elle ne suffît point, on met des planches sur des tréteaux.
Et pourtant que de beaux dîners en cette salle sans glaces ni tentures î que de bals, que de fêtes de tout
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f^enre, l'hiver en cet hôtel Théliisson, l'été dans cet adorable Neuilly ! Murât s'est établi gourmet et a le meilleur cuisinier de Paris ; Caroline s'entend à merveille à recevoir, accueille tout le monde à miracle, se fait d'une politesse, d'une grâce, d'une générosité sans pareille. Ce n'est point pour thésauriser que le ménage a rapporté tout cet argent d'Italie ; nul comme Murât — si ce n'est Caroline — n'a la main large, et l'or coule entre ses doigts ; mais il sait fort bien où il tombe, et, doublé de sa femme, dissimulant sous cette fausse exubérance gasconne qui sait faire l'efTet de la sincérité, des calculs d'ambition dont Caroline a la plupart des secrets, il ne recule devant aucune hypothèse et ne connaît plus de degré oii sa fortune doive s'arrêter.
A la suite du Concordat, un personnage nouveau a surgi dans la famille Bonaparte pour occuper les grands emplois et, en l'an XI, sa place a été reconnue dans la famille consulaire puisque, à ce moment, Napoléon lui a accordé sur sa cassette un traitement annuel de 30.000 francs. François Fesch, qui a trenteneuf ans en 1802. étant né à Ajaccio le 3 janvier 1763, s'est soudain souvenu, le Concordat signé, qu'il a été séminariste, prêtre et archidiacre, ou plutôt. Napoléon s'en est souvenu pour lui. Ils ont omis et le serment que Fesch a prêté à la Constitution civile du clergé, et le grand vicariat constitutionnel qu'il a exercé à Ajaccio, et la vie purement laïque qu'il a menée durant dix années, depuis le moment oiJ, mêlé plus que qui
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que ce fût à la politique corse, plus violent et plus compromis que ses neveux même, il a dû fuir avec eux et gagner la France. Tout ce qu'il a fait dès lors, ses passages dans les administrations, son emploi d'inspecteur des charrois, ses séjours à Paris quand Bonaparte était général en chef de l'Armée de l'Intérieur, ses spéculations de genres divers en Italie, ses acquisitions de hiens d'Eglise, ses hrocantages de tahleaux' sacrés, celte fortune si rapidement gagnée que, en moins de trois années, il s'est trouvé le plus riclie propriétaire terrien d'Ajaccio, le possesseur, à Paris, d'un hôlel de fermiers "énéraux et d'une paierie réputée par toute l'Europe, oublié tout cela! Il ne peut convenir à Napoléon qu'un défroqué figure parmi les siens : il faut que Fesch s'en aille vivre en Corse ou qu'il rentre dans les ordres ; mais par quelle porte magique il y va rentrer! Le voici, par arrêté du 10 thermidor an X(29juillet 1802), nommé archevêque de Lyon, primat des Gaules ; quinze jours après, le jour de l'Assomption, le jour presque aussi solennel de la fête du Premier Consul, le voici sacré à Notre-Dame par le cardinal légat en personne, assisté des évêques d'Orléans et d'Ajaccio et entouré d'évêques sans nombre en habits pontificaux ; et treize jours plus tard, le 10 fructidor (28 août), voici pour lui la demande du chapeau de cardinal en même temps que pour de Belloy, La Tour du Pin et Fontanges : a L'archevêque de Lyon, jeune et moins méritant, écrit Bonaparte au Pape, est un ecclésiastique distingué par la sévérité de sa morale et l'aila-
chement particulier que je lui porte, étant mon proche parent. »
Grâce à l'ignorance oij l'on est resté à Paris et où l'on semble être à Rome des affaires de Corse, grâce à l'espèce d'obscurité oii Fesch a vécu, nul n'a songé à lui demander Ja rétractation publique exigée de tous les prêtres constitutionnels, à contester sa nomination au siège de Lyon, ni sa présentation au chapeau. Si, par suite de son aveu, la réconciliation eut lieu, elle fut et resta absolument secrète. Au reste, Fesch parut avoir pris son parti avec franchise et bonne foi, et il sembla disposé à s'instruire des dogmes qu'il avait oubliés et de la discipline qu'il n'avait jamais connue. A cet effet, il prit volontiers les avis de l'abbé Emery et de son ancien condisciple d'Aix, l'abbé Jauffret. D'ailleurs, nullement étonné de ces honneurs qui fondent sur lui et auxquels il est appelé, non par le Premier Consul, mais par Dieu lui-même : « Mon élévation au siège de Lyon, écrit-il au Pape, est à mes yeux le renouvellement des voies de Dieu, de ce grand Dieu qui se sert très souvent des instruments les plus faibles et les moins convenables pour porter sa foi, l'enseignement de sa doctrine, et pour démontrer sa perpétuelle existence ainsi que la véracité de ses promesses. »
Soit qu'il prolonge sa retraite afin de s'y mieux préparer, soit qu'il soit retenu à Paris par des intérêts plus terrestres, — car jamais il n'abandonna les affaires de Corse qui passaient toutes par ses mains et il portait une attention singulière à la gestion très
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compliquée de sa fortune, — il se pressa si peu de prendre possession de son siège que, trois mois après sa nomination, il n'avait point paru à Lyon. « Il est temps que vous partiez sans tarder davantage pour votre diocèse, » lui écrivait le Premier Consul le 11 brumaire an XI (2 novembre 1802) ; il insistait encore dix jours après (20 brumaire, 11 novembre) et croyant que son oncle ne retardait que par crainte de mal faire à Lyon, il lui envoyait sa règle de conduite : un train de maison décent et sans luxe, une grande impartialité, les places données de préférence aux constitutionnels, une grande sévérité de mœurs, une tenue irréprochable, une assiduité entière aux devoirs de sa place. Mais ce n'étaient point des conseils que désirait Fesch. Quoiqu'il touchât par an 15.000 francs comme archevêque, 30.000 comme membre de la famille consulaire, 30.000 comme cardinal, qu'il eut reçu 15.000 francs de frais d'installation à titre d'archevêque et 15. 000 à titre de cardinal, lise trouvait dénué, n'entendait point y mettre du sien et, pour partir, voulait que le Premier Consul lui fournit une bonne somme : 50.000 francs donnés une première fois ne suffirent point : il fallut qu'on doublât la gratification. Alors seulement, le 12 nivôse an XI (3 janvier 1803), il se décida à venir à Lyon. Le mandement qu'il publia à cette occasion fut d'une entière correction : Napoléon en avait fixé les principes lorsqu'il lui écrivait : « Le Concordat n'est le triomphe ^ d'aucun parti, mais la conciliation de tout » ; d'ailleurs, pour plus de sûreté, il l'avait revu et corrigé lui-même.
Conv^aincu que son oncle marcherait dans ses voies et qu'il avait compris sa politique, le Premier Consul ne tarda pas à lui donner une preuve de sa confiance à ce point étonnante qu'elle en paraît incroyable. Fesch qui avait été manifesté cardinal par le Pape le 7 nivôse (17 janvier), qui, des mains du Premier Consul, avait reçu la barrette le 6 germinal (27 mars), fut, le 19 (9 avril), nommé Ambassadeur à Rome. « En faisant part de cette nomination à la cour de Rome, écrivait Talleyrand à Cacault, vous lui ferez observer qu'un tel choix, par les rapports qui unissent M. Tarchevêque de Lyon au chef du gouvernement français et par son mérite personnel, est un témoignage particulier de la considération que le Premier Consul a pour Sa Sainteté et qu'il est charmé, par cette espèce de profession publique de ses égards pour le Saint-Siège, d'accomplir le grand et mémorable ouvrage de la réunion de la France à la métropole de la catholicité. »
Napoléon pensait avoir ainsi près du Pape , en la personne du cardinal de Lyon, d'abord un représentant personnel , puis un porte-paro-les obéissant , attentif et zélé. Tant qu'il avait eu Fesch sous la main, il était, en effet, parvenu à lui faire entendre la conduite nécessaire à l'égard des constitutionnels et des non-jureurs, à lui faire observer les règles fondamentales de l'Église gallicane, à lui infuser quelque esprit de gouvernement vis-à-vis des prêtres. Cela avait été si bien que Fesch , par moments , paraissait passer la mesure. Mais, que ferait à Rome, livré