‹ Napoleon et sa familleChapitre 69 sur 168 · EUGÈNE UE BEAUHARNAIS · texte numérisé non relu

EUGÈNE UE BEAUHARNAIS

que M™* Danès jugea à propos d'écrire. « Je vous remercie de vous être adressée à moi, » lui réponditil et il lui envoya 10.000 francs. En l'an XI, il l'inscrivit directement pour un traitement annuel de 48.000 francs et lui envoya même son portrait en miniature par Isabey, mais M""® Danès ne jouit pas longtemps de ces bienfaits : elle mourut à Saint- Germain le 23 ventôse an XI (14 mars 1803), et c'est pitié de voir le pauvre mobilier dont Joséphine se hâta de s'emparer. Cette M""® Danès avait d'étranges combinaisons : par son testament, en même temps qu'elle léguait à son troisième mari l'usufruit de biens qu'elle tenait du premier, elle demandait à être inhumée près du second, François de Beauharnais, dans la fosse commune ovi Joséphine l'avait laissé jeter.

Bien autrement important et digne de la jalousie des Bonaparte, cet Eugène Beauharnais, traité, argent parlant, comme Jérôme et Fesch et doté par le Premier Consul de 30.000 francs de pension. Depuis le temps oii il avait reçu, à la fois, son brevet de souslieutenant au l""" Hussards et sa commission d'aide de camp du général en chef de l'Armée d'Italie (10- 12 messidor an V), depuis le temps oii, mignon officier de quinze ans, au brassard blanc et rouge, à la jolie figure de petite fille volontaire, il courait avec les demoiselles Bonaparte sous les grands arbres de Mombello, Eugène avait vu du pays et gagné des grades. D'abord, c'avait été la république des Sept- Iles, puis Rome insurgée, Malle où, dans une sortie

des miliciens, il avait pris un drapeau, l'Egypte, d'Alexandrie à Suez, la Syrie, d'El-Arish à Saint-Jeand'Acre : les plus rudes missions, les courses les plus aventureuses , une jolie blessure reçue galamment lui avaient valu son second grade. Au retour, il fut capilaine aux Chasseurs de la Garde des Consuls (i""' nivôse an VIII, 22 décembre 1799) ; chef d'escadrons tout de suite après Marengo (29 messidor an VIII, 48 juillet 1800) et il venait le 21 vendémiaire an XI (13 octobre 1802) d'en être promu colonel — le plus beau commandement de toute l'armée. — C'était le cadeau fait à ses vingt et un ans; mais Eugène était si bon camarade et si aimable garçon, on l'avait vu si souvent au feu et il y avait prouvé tant d'intrépidité et de sang-froid que, dans l'armée, nul ne le jalousait et que les vieux braves qu'il avait sous ses ordres, loin de le regarder comme un intrus, reportaient sur lui quelque chose de l'adoration à la fois tendre et bourrue qu'ils témoignaient au Consul.

Il était de toutes les courses, des voyages, des revues de Napoléon, chargé de le garder, de l'escorter, de le défendre, mangeant souvent à sa table, lô reste du temps faisant bande avec Bessières et Duroc ; d'ailleurs, point du tout grandisson comme on l'a fait, fort ami du plaisir, de la grande chère et des demoiselles de médiocre vertu, mais n'en faisant point inutile tapage et subordonnant toujours ses divertissements au service : il y avait été dressé par ses deux amis, les deux honimes qui, en ce temps, ont le mieux exprimé et incarné le devoir.

EUGÈNE DE BEAUIIAUNAIS 215

De nature aimable et gaie, ravi à ces farces un peu grosses qui font alors la joie des châteaux, tout éclaté en rires bruyants aux mystifications des professionnels à la mode, aux plaisanteries en action qui sentent encore le collège et la garnison et oii sa sœur d'abord entrait volontiers, se plaisant à ces beaux jeux de force et d'adresse, aussi vieux que la race, où, depuis des siècles, elle exerçait sa vigueur, et déployait sa grâce, il était vraiment alors un Français de France ; et qui eût pu se plaindre si, à ce garçon de vingt ans, « la jeunesse parfois eût fait du bruit »? Mais ce n'était là qu'une poussée du sang frais et vif ; car, avec son exubérance au plaisir, il restait, dans le monde, l'homme le plus réservé et le plus poli. D'une éducation qui semblait native, — car, en vérité, qui s'était occupé de l'élever? — il portait dans la société les manières et le ton d'un gentilhomme de la vieille cour, mises au point et comme à la mode du jour, par quatre campagnes de guerre. Il gardait avec les femmes un air de respect familier qui ne s'enseigne point et, quoiqu'il se fût particulièrement occupé de plusieurs, il n'en avait compromis aucune. A l'égard du Premier Consul, il eût pu facilement glisser dans la familiarité et rien n'était plus difficile pour lui que de prendre une attitude et de la tenir. Il y avait réussi pourtant et, tout en se montrant parfaitement dévoué, il avait su rester parfaitement discret. Il ne demandait rien, ne réclamait rien, ne se croyait de droits à rien et se trouvait, sans nulle platitude; comblé de ce qu'il recevait. La grande raison de son

succès, c'était encore cette sorte de simplicité comme il faut qui était chez lui un don de nature et qui le préservait à la fois de la bassesse et de la vanité. Certes, c'était inespéré pour quiconque de se trouver, à vingt et un ans, colonel du plus beau et du plus glorieux régiment qui fût au monde — colonel des Guides d'Italie et d'Egypte! —mais, après tout, sous l'ancien régime, dans sa famille, il y avait eu des colonels de son âge et ce ne lui était point une nouveauté dont il dût s'étonner à l'égal des gens de roture. A trente ans, son père présidait la Constituante et, à trente-trois, commandait en chef une armée. Beau-fils du Premier Consul, placé si avant dans sa confiance, n'eût-il pu nourrir d'autres ambitions, former d'autres rêves, éprouver d'autres besoins? N'eût-il pu se montrer prodigue comme certains lui en donnaient l'exemple et avide comme d'autres? Cela n'était pas dans son sang et les paroles lui eussent manqué pour réclamer du surplus. Certes, il se laissait faire et, de grand cœur, il acceptait les libéralités de son beau-père : c'avait été une joie pour lui de s'installer au Pavillon de la Jonchère à Bougival que Napoléon avait acheté à son intention d'une dame Raynal, née Marie Baute, le 14 germinal an IX (4 avril 1801). Mais, avec ses quatre hectares à peine de jardin anglais, la Jonchère avait coûté tout juste 40.000 francs et, en y plaçant Eugène, le Premier Consul le gardait à portée de Malmaison, en lui allégeant seulement, par un semblant d'indépendance, la continuelle servitude où il le tenait. D'ailleurs, ce fut

EUGÈNE DE BEAUIIARNAIS 217

Eugène qui paya de sa bourse les réparations dont le pavillon avait grand besoin. Plus tard, sans doute, le Premier Consul l'aida, soit pour racheter des parties aliénées de la Ferté Beauharnais, soit pour reprendre à ses oncles certaines propriétés à Saint-Domingue ; plus tard encore, le 30 floréal an XI (20 mai 1803), il paya partie au moins du prix de ce bel hôtel (Boffrand en 1713, ïorcy en 1715, Villeroy de 1740 à 1800), l'hôtel, rue de Lille, 552, qu'Eugène racheta 194.975 francs du citoyen Baudelier-Befort et du citoyen Garnier ; mais cet hôtel, avec sa cour d'honneur plantée de peupliers sur la rue de Lille, les écuries et les communs à droite et à gauche, au fond le principal corps de logis élevé d'un étage avec mansardes, puis le jardin planté à l'anglaise en arbres indigènes et exotiques, cet hôtel qu'Eugène allait transformer en un des logis les plus somptueux et les plus agréables qui fussent au monde, tombait pour lors en délabre, était transformé en une maison bourgeoise, à petits locataires et n'avait presque d'avantages que son incomparable situation : la Seine au bas, les grands arbres des Tuileries tout en face, le Pavillon de Flore et les premières travées de la Grande Galerie bornant à droite l'horizon et, à gauche, la montagne au-dessus de Passy, vers le Point-du-Jour, toute fleurie au printemps d'arbres fruitiers. Certes Eugène avait cela; il recevait de plus en gratifications, en l'an XI seulement, 150.000 francs (50.000 le 1^' frimaire-22 novembre 1802 ; 100.000 le 30 germinal- 20 avril 1803); on pensait pour lui à un grand

mariage et Talleyrand voulait lui faire épouser sa nièce M"® de Périgord, mais tout cela lui venait sans qu'il sollicitât rien ou môme sans qu'il témoignât qu'il eût envie de quelque chose.

Et c'était justement ce qui offusquait les Bonaparte. Eugène ne demandant rien de médiocre, n'était-ce pas qu'il visait au grand et aspirait, sans en rien témoigner, à une éclatante fortune? Il était soldat, ce que n'était aucun d'eux ; il avait partout combattu près du Consul et, à l'armée comme ailleurs, sa réputation était intacte ; ils avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes et portaient trop loin l'assurance de leur mérite pour le redouter comme un rival, mais n'était-ce pas trop déjà que Napoléon le mît sur le même pied que les moins favorisés d'entre eux? Il y avait là de quoi réfléchir, et certains y pensaient.

Page 1