III. JÉRÔME ET M"° Patterson. — Jérôme à Saint-Domingue
— Grade d'enseigne. — Voyage en France. — Séjour à Nantes. — Départ pour la Martinique. — Grade de lieutenant de vaisseau. — Jérôme aux Antilles. — Ses projets. — Refus d'obéissance. — Départ pour les États-Unis. — Jérôme et Pichon. — Séjour à Baltimore. — La Poursuivanle. — Jérôme refuse d'embarquer. — Il annonce son prochain mariage. — M""^ Patterson. — Famille. — Caractère. — Portrait physique. — Avertissements de Pichon. — Jérôme paraît renoncer. — Emprunts faits à Pichon. — Célébration du mariage. — Les témoins de Jérôme. — Ignorance du Premier Consul. — Ordres expédiés par Meyronnet. — Première nouvelle du mariage. — État d'esprit de Napoléon.
Le 11 nivôse an XI (l®'' janvier 1803) à la première heure, les vigies du cap Brun signalent un grand navire de guerre, portant le pavillon de poupe en berne. A mesure qu'il approche et fait ses signaux, on reconnaît le Swiftsure, ce vaisseau de 74 auquel le Premier Consul s'était plu à conserver sous les couleurs tricolores le nom dont l'avaient baptisé les lords de l'Amirauté, afin, semble-t-il, de rendre plus présent et plus sensible le souvenir de la victoire
à qui on le devait, le premier fait d'armes auquel Jérôme eût pris part. A présent, après un an de navigation sous toutes les latitudes, le Swiftsure rentre à Toulon, son port d'attache, ramenant avec Paulette les restes de Leclerc, mort à Saint-Domingue.
Un an juste s'est écoulé depuis le jour (23 frimaire an X, 14 décembre 1801), oii pleine d'enthousiasme et de confiance l'armée expéditionnaire a fait voile de Brest et, durant cette année, que d'événements! D'abord, c'a été les retards apportés au départ de la flotte, la lutte engagée dès le début de la traversée entre l'amiral et le général en chef, les résistances de Villaret aux objurgations de Leclerc pressant le voyage et le débarquement, tous les effets d'une rivalité qui, par malheur, s'est trouvée pareille dans la plupart des grandes expéditions maritimes que la France a entreprises : d'immenses malheurs en sont résultés, massacre des blancs, incendie du Cap, destruction des plantations ; mais, si tôt Leclerc mis à terre, des succès décisifs ont plus que compensé ces désastres : en quarante jours, avec quinze mille hommes employés à la guerre active, Leclerc a conquis et pacifié la colonie entière ; Toussaint lui-même a, en apparence au moins, fait sa soumission, puis, sur la preuve qu'il conspire, a été arrêté et envoyé en France. L'administration s'organise ; les principaux généraux noirs ont, selon les ordres du Premier Consul, été embarqués pour le continent; la culture se rétablit, les ateliers se reforment, le commerce a repris au point qu'il y a dans
les ports pléthore de marchandises françaises. Bonaparte, satisfait du zèle et de l'activité de son Leaul'rère, lui écrit : « De grandes récompenses nationales vont vous être décernées ainsi qu'à vos principaux généraux et aux officiers et soldats qui se sont distingués... Vous êtes en train d'acquérir une grande gloire ; la République vous mettra à même de jouir d'une fortune convenable et l'amitié que j'ai pour vous est inaltérable. »
Certes, toutes les difficultés n'étaient pas résolues ; la question principale de l'esclavage restait en suspens, mais la solution n'en était pas impossible, à condition que Ton eût pour soi la force et le temps, que l'on ne jetât point d'inquiétudes parmi les noirs, et que, avant de prendre aucune mesure, on eût embarqué, après les généraux noirs et mulâtres, les demi-brigades nègres que Toussaint avait organisées et que Leclerc avait dû mettre à la solJe de la République.
Mais le Premier Consul était pressé : il prétendait avoir rétabli les choses dans la colonie avant que la guerre, qu'il sentait inévitable, ne fût de nouveau déclarée par l'Angleterre, et, s'altendant à des hostilités prochaines, il ne voulait point, d'autre part, démunir, pour une expédition qui commençait à devenir impopulaire, l'armée continentale, singulièrement restreinte après la paix d'Amiens. Leclerc ne reçut donc point les renforts qu'on lui avait promis : sa base de ravitaillement, la Louisiane, lui manqua ; il se trouva sans argent, sans vivres, sans soldats ; par
contre, les mesures prises par la métropole — d'abord le rétablissement intégral de l'esclavage aux petites Antilles, puis la discussion au Tribunat sur le régime des colonies (floréal an X, mai 1802) — ne laissèrent aux nègres aucun doute sur le sort qui les attendait. On discourait en France comme si nul écho ne dût porter, par delà l'Océan, les paroles qu'on y prononçait, comme si Saint-Domingue eût été isolé du monde entier. Or, si les nègres avaient une armée et des trésors, ils ne manquaient pas, en France et ailleurs, de correspondants bénévoles ou salariés qui les tenaient au courant de tout ce qui les intéressait. D'ailleurs, leurs fidèles alliés, les Anglais, pour qui c'était double profit de détruire une colonie française et d'abolir la richesse de Saint Domingue, étaient trop intéressés à les renseigner pour qu'ils s'en abstinssent.
La fièvre jaune éclata. Jamais telle épidémie, si imprévue, si brutale, si dévorante : tout meurt, généraux, administrateurs, officiers et soldats ; quinze cents officiers, sept cent cinquante officiers de santé, vingt-cinq mille soldats, huit mille marins militaires, trois mille marins du commerce, deux mille employés civils : Leclerc qui, avec sa femme et son enfant, est venu, à l'île de la Tortue, prendre des forces et réparer sa santé déjà ébranlée, accourt, avec les siens, dès la première nouvelle et se place au foyer même de la contagion. Il lutte contre la maladie, mais les médicaments, ceux qu'on a envoyés de France, sont avariés et on a dû les jeter à la mer ; ceux qu'on
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demande des colonies espagnoles arrivent tardivement et l'on n'a point d'argent pour les payer. Plus de médecins et ceux qui survivent, ignorant tout de la maladie qu'ils ont à traiter, s'en font comme les auxiliaires. Et le 26 fructidor (13 septembre), les demibrigades noires, seules restées indemnes sous le fléau, désertent toutes sur un mot d'ordre de leurs anciens chefs, et, trois jours après, elles se ruent sur le Cap.
Devant la fièvre jaune, Paulette a refusé de fuir. Elle se souvient des paroles dont son grand frère l'a saluée au départ, elle veut aussi « un peu de gloire ». Devant la mort qui frappe tout autour d'elle, elle a gardé son joli sourire, cette sorte de moue coquette dont elle s'embellit et ces façons par qui elle prend et rend fous d'elle les hommes de toute couleur. Elle n'a rien changé de l'existence qu'elle comptait mener et elle donne ainsi — sans peut-être avoir pleine conscience qu'elle ne soit pas intangible — le seul exemple qui puisse autour d'elle réconforter les cœurs et diminuer les inquiétudes. Chaque soir, ses salons sont ouverts ; on y danse ; on y fait de la musique ; il y a des concerts oii jouent les quelques instrumentistes survivant de la musique du capitaine général, en cet étrange uniforme que Paulette elle-même leur a composé : habit de dragon, galonné largement sur toutes les coutures, pantalon de drap cramoisi retroussé du bas comme celui des mamelouks et casque à crinière blanche.
Ce sont « les rendez-vous du cercueil », a dit un
malavisé, mais pour en donner de tels, il faut ou une étrange folie ou une âme peu commune. Ce n'est point folie chez Paulelte, car, dans ses courses et ses promenades, bien souvent, « elle a rencontré de simples soldats gisant sur une terre brûlante et près de succomber à la soif ou d'être frappés d'aliénation par suite d'un coup de soleil, et elle les a recueillis dans sa voiture ». C'est un de ceux qu'elle a sauvés qui le raconte. Devant la maladie, elle donne ce qu'elle peut : sa présence et son sourire; devant la mort, elle offre ce qu'elle a : sa vie.
Toute distraction lui est bonne ; elle s'amuse à une collection de plantes et surtout à une petite ménagerie. Elle expédie à tous ses parents de France des barils de confitures et des caisses de ces liqueurs des Iles dont alors on est si friand : baume humain, mirobolanty, créole, anis, absinthe et fine orange. On les emballe en sa présence, elle en dresse les listes et elle paraît aussi inquiète de leur transport que du voyage des animaux étranges qu'elle envoie à Malmaison et au Jardin des Plantes. Si son mari la presse de partir, elle lui répond qu'elle doit suivre ses chances mauvaises après les bonnes et comme, avec elle, l'enfantillage ne perd jamais ses droits, elle ajoute : « Ici, je règne comme Joséphine ; je suis la première. »
Pour résister aux 10.000 soldats des demi-brigades
nègres qui attaquent le Cap, Leclerc a réuni à peine