‹ Napoleon et sa familleChapitre 72 sur 168 · hommes, dont 500 soldats français ; il marche · texte numérisé non relu

hommes, dont 500 soldats français ; il marche

à leur tête et Paulette lui fait ses adieux sans mon-

trer nulle faiblesse : « Son visage si charmant s'cm bellit au contraire tout à coup d'une beauté surnaturelle où la dignité et le courage se peignaientà la fois. » Aux dames de la colonie et de l'armée qui, réfugiées au palais du gouvernement, la supplient de s'embarquer et de les emmener, elle répond avec une énergie dans le geste et dans la voix que rend plus frappante encore la douceur de ses traits : « Vous avez peur, vous autres ! Mais moi, je suis la sœur de Bonaparte, je n'ai peur de rien ! »

L'ennemi se rapproche ; il semble qu'il ait forcé la ville ; on se fusille tout près ; arrive un aide de camp de Leclerc ordonnant d'embarquer même par force Paulette et son fils. Paulelte refuse de quitter son fauteuil. Quatre grenadiers la prennent, l'enlèvent, remportent : « C'est égal, dit-elle en faisant la moue, je ne m'embarquerai pas. » On marche : des femmes en toilette ; des employés, une épée sous le bras, un parasol en main; Dermide, porté par un grenadier et jouant avec le plumet du bonnet à poil ; des costumes bizarres, des têtes étranges que la peur convulsé, Paulette regarde et éclate d'un fou rire : « Voyez donc, dit-elle au secrétaire de son mari, nous ressemblons à une mascarade du bal de l'Opéra. » Et elle rit à belles dents blanches, égrenant les notes claires de son rire sur la basse formidable des coups de canon, sur le pétillement continu de la fusillade, sur le chœur ininterrompu des lamentations féminines. On est au port ; on va placer le fauteuil d'oii elle u a point bougé dans l'embarcation, quand un nou-

vel aide de camp accourt, annonce la vicloire, Tordre de Leclerc de rentrer au palais. Paulette alors, tranquillement : « Je savais bien que je ne m'embarquerais pas. »

Quand Bonaparte reçut le rapport de celte affaire, il écrivit à Leclerc : « Je suis 1res content de la conduite qu'a tenue Paulette ; elle ne doit pas craindre la mort puisqu'elle mourrait avec gloire en mourant dans une armée et en étant utile à son mari : tout passe proinptement sur la terre hormis l'opinion que nous laissons empreinte dans l'histoire. »

Avec 3.000 hommes restant des 34.000 débarqués, Leclerc ne pouvait plus tenir que quelques villes du littoral où débarquassent les renforts ; épuisé d'inquiétude, de fatigue et de travail, las surtout de cette lutte continuelle « contre les noirs, contre les blancs, contre la misère et la pénurie d'argent, contre son armée découragée », même contre certains de ses généraux, qui non contents de voler leurs soldats allaient jusqu'à pactiser avec l'ennemi, il avait, comme il dit, « l'àme flétrie », et la mort le guettait. Il sentait que, loin de lui être reconnaissante de ses efforts, la France qui ne sait ni comprendre, ni pardonner l'insuccès, le tiendrait convaincu d'incapacité, d'ineptie et peut-être de trahison, et que ce serait sur de tels renseignements que l'histoire le jugerait. L'œuvre à laquelle il s'était consacré allait périr ; cet échec, occasionné par des causes accidentelles et non par une infériorité militaire, qui eût déterminé toute autre nation à poursuivre plus vigoureusement sa

revanche, à affirmer plus hautement ses droits, aurait pour conséquence que la France abandonnerait, presque sans regrets, la colonie la plus intéressante qu'elle eût jamais possédée; et cette colonie, la France ne la remettrait point même, comme elle avait jadis fait d'autres — monnaie d'appoint pour les paix continentales — à des adversaires civilisés ; elle la livrerait à des tribus hideuses de nègres fétichistes et anthropophages ! Au lieu de suivre, avec une passion généreuse, ou du moins avec une patriotique sympathie, ses succès et ses désastres, les Français semblaient considérer cette guerre coloniale comme une entreprise particulière sans intérêt pour la nation, à moins encore qu'ils n'accusassent le Premier Consul de l'avoir imaginée pour détruire les soldats de l'Armée du Rhin et les généraux à opinions républicaines; qu'ils ne l'accusassent, lui, Leclerc, d'avoir sciemment et volontairement mené à une mort inévitable et inglorieuse ses compagnons d'armes et ses amis ! Tout se réunissait pour l'accabler, comme si sa fortune eût fait envie au destin.

Le 30 vendémiaire an XI (22 octobre 1802), il fut pris par la fièvre ; dix jours, il se débattit, gardant son intelligence intacte, la forçant au travail et expédiant les affaires. Le 9 brumaire (31 octobre), comprenant que la fin approchait, il appela son chef d'état-major, lui donna ses instructions, ordonna que Paulette fût, avec Dermide, conduite à l'île de la Tortue et, avant qu'elle partit, il lui adressa ses recommandations et ses adieux. Le même jour, comme il

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